En mars 2000, le président de la République, Jacques Chirac, a déclaré : « Haïti n’a pas été, à proprement parler, une colonie française ». Ignorance ou amnésie ? Le propos en dit long sur le souvenir que la France a gardé de son ancienne « perle des Antilles », sa principale colonie aux XVIIème et XVIIIème siècles, celle qui lui a fourni le plus de richesses jusqu’à la Révolution française et jusqu’au moment où ce pays a aboli l’esclavage et conquis son indépendance.
Le roi Charles X dans son ordonnance du 17 avril 1825 parlait des « habitants actuels de la partie française de Saint-Domingue » auxquels il a imposer de verser à la Caisse générale des dépôts et consignations de France une somme de cent cinquante millions de francs destinée à dédommager les anciens colons qui avaient perdu, de ce fait, leurs « biens » matériels et… humains.
Malgré la constitution d’un comité présidé par l’écrivain Régis Debray qui a rendu, fin 2003, auteur d’un rapport sur l’histoire des relations entre la France et son ancienne colonie, il ne s’est rien passé de décisif sous la présidence de Jacques Chirac, de 1995 à 2007. Ce « Comité indépendant de réflexion et de propositions sur les relations franco-haïtiennes » avait pour objectif de « contribuer à nourrir par des propositions les réflexions et la capacité d’action de l’Etat », ainsi que celles des « partenaires français qui peuvent aider Haïti à progresser sur la voie de la bonne gouvernance et de la démocratie ». Après avoir été présenté au Quai d’Orsay, le 28 janvier 2004, en présence de Régis Debray et du ministre, Dominique de Villepin, son rapport a été vite oublié.
Le premier président français à se rendre en Haïti depuis l’indépendance de l’ancienne colonie française en 1804 a été Nicolas Sarkozy, plus de deux siècles plus tard, pour une visite de quelques heures dans sa capitale, Port-au-Prince, le 17 février 2010. Cela a fait dire à l’historien Christophe Wargny, auteur de Haïti n’existe pas. 1804-2004 : deux cents ans de solitude, dans un entretien au quotidien Le Monde publié alors, que la France avait « oublié son ancienne colonie ».
Selon lui, cette visite de Nicolas Sarkozy après le séisme intervenu le 12 janvier 2010 ne pouvait pas effacer deux cents ans d’ignorance. « Après l’indépendance d’Haïti en 1804, la France a ostracisé son ancienne colonie. Elle l’a isolé politiquement et économiquement, puis elle l’a oublié ». Pour l’historien : « Portée par Toussaint Louverture, la révolution haïtienne était un soulèvement de gueux et d’anciens esclaves. Ce sont des “nègres libérés” qui ont bouté l’armée de Napoléon hors de la colonie la plus riche du monde. Ils ont humilié la France civilisatrice. Mais, à l’époque, Saint-Domingue fournissait 50 % du sucre produit à l’échelle mondiale. L’île exportait également de l’indigo et du tabac et elle ne pouvait commercer qu’avec la France. Pour assurer le travail dans les plantations, cinquante mille esclaves étaient “importés” chaque année. Avant la Révolution française, cela représentait 20 % du commerce triangulaire mondial. Les colons s’enrichissaient énormément puis rapatriaient leurs capitaux en métropole. C’était une économie du très court terme, mais elle était très profitable à la France. Après l’indépendance, de nombreux propriétaires blancs ont été contraints de fuir à Cuba ou vers le sud des Etats-Unis. Ceux qui sont restés ont été massacrés par les troupes du gouverneur Dessalines ».
L’indépendance a coïncidé avec le début des difficultés économiques d’Haïti. La rupture avec la France et le blocus qu’elle a imposé à son commerce extérieur a pesé sur le développement de l’île. Et, en 1825, la France a demandé à Haïti d’indemniser les propriétaires d’esclaves qui avaient perdu leurs « biens », dont faisait partie les êtres humains constituant leur main d’œuvre servile. Haïti devait rembourser à l’Etat français pour qu’il indemnise les anciens colons une somme de 150 millions de francs-or. « Cela représente à peu près 10 milliards d’euros d’aujourd’hui, déclarait Christophe Wargny en 2010. Le paiement de cette somme considérable a complètement obéré le développement d’Haïti jusqu’au début du XXe siècle ».
Il soulignait aussi que « le pays a également souffert de l’incapacité des gouvernements successifs à décider d’un modèle économique stable. Haïti est un pays qui importe trois fois plus qu’il n’exporte. Son déficit commercial est béant. Il est à peine compensé par l’aide internationale et les fonds envoyés par la diaspora, qui représentent trois ou quatre fois le budget de l’Etat. S’ajoute également l’argent issu du trafic de drogue qui transite par Haïti en provenance de Colombie vers les Etats-Unis ».
Washington a reconnu Haïti pendant la guerre de Sécession puis les Etats-Unis ont fait entrer entre 1915 et 1934 le pays dans leur zone d’influence. L’influence de la France a été remplacée par celle du Canada et des Etats-Unis, même si des élites haïtiennes poursuivaient souvent leurs études à Paris et si un grand nombre d’écrivains haïtiens ont vécu en France avant la seconde guerre mondiale. Cet auteur estimait en 2010 qu’un peu plus de 800 000 Haïtiens étaient installés à New York et à Miami alors qu’en France métropolitaine et dans les DOM, ils n’étaient que 120 000.
De François Hollande à Emmanuel Macron
Peu après l’élection en 2012 de François Hollande à la présidence de la République, les 2010 ans de la victoire de Vertières sur le corps expéditionnaire envoyé par Napoléon Bonaparte, que l’un d’entre nous soulignait, dans un article publié dans Mediapart, le 28 novembre 2013, l’importance dans la longue série des révvoltes d’émancipation des peuples colonisés, n’a fait l’object d’aucune commémoration.
En mai 2015, François Hollande, dans un grand discours contre l’esclavage prononcé en Guadeloupe, avait déclaré que, face à l’histoire, il « acquitterait […] la dette » d’Haïti. Ce qui revenait, à deux jours de sa première visite officielle présidentielle dans l’ancienne colonie de Saint-Domingue, à donner l’impression qu’il allait rouvrir le dossier des réparations financières qui empoisonnait les relations entre Paris et Haïti. Le quotidien Libération, qui en a rendu compte, évaluait alors à 17 milliards d’euros la somme de 150 millions de francs-or qu’Haïti avait dû payer. Mais François Hollande a aussitôt tenté de préciser sa formule en ajoutant : « Dette morale bien sûr ».
Quant à Emmanuel Macron, il a tenu le 19 novembre 2024 des propos méprisants sur Haïti et les Haïtiens, affirmant que ces derniers « sont complètement cons » et qu’ils « se sont détruits eux-mêmes » en changeant de dirigeant. Des propos tenus, qui plus est, dans un lieu hautement symbolique de l’histoire de l’esclavage et de la traite, comme l’a souligné la Fondation pour la mémoire de l’esclavage (FME), sur le Quai de Valongo à Rio, l’une des premières destinations de la traite atlantique. Se serait-il adressé en ces termes aux citoyens des Etats-Unis à propos de l’élection de Donald Trump et de la désignation de ses ministres ?
Sait-il que les ancêtres de ceux qu’il a insultés sont venus à bout d’une expédition envoyée par Napoléon Bonaparte après qu’ils aient arraché l’abolition de l’esclavage ? Sait-il que « la première défaite de Napoléon, comme l’a souligné le grand historien Marcel Dorigny, n’est ni Bailén en Espagne (juillet 1808), ni Moscou (octobre 1812), mais Vertières en Haïti, le 18 novembre 1803 ? Sait-il enfin l’énorme responsabilité historique de la France, toujours inassumée, même si elle n’est pas la seule cause, dans l’endettement et la pauvreté d’Haïti ?
Et maintenant ?
200 ans après l’ordonnance du roi Charles X imposant cette véritable rançon à son ancienne colonie, il serait temps qu’une vraie reconnaissance des faits s’opère en France et qu’un débat s’instaure sur les modalités des réparations nécessaires.