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Édition du 15 janvier au 1er février 2026

Furcy, le mythe et l’histoire, par Sue Peabody

L'historienne spécialiste de l'esclavage fait l'histoire de Furcy Madeleine, héros du film d'Abd al Malik qui vient de sortir en salles.

L’historienne Sue Peabody, spécialiste de l’esclavage dans l’Empire colonial français, notamment à l’île Bourbon (La Réunion), revient pour histoirecoloniale.net sur l’histoire de Percy Madeleine, héros du film d’Abd al Malik actuellement sur les écrans. Voir aussi sur notre site l’entretien avec Abd al Malik réalisé par France Culture.

Sue Peabody est titulaire de la chaire Meyer en arts libéraux et histoire à l’université d’État de Washington aux États-Unis. Membre du comité scientifique pour l’exposition « L’étrange histoire de Furcy Madeleine » au Musée historique de Villèle, elle est l’auteure de Les enfants de Madeleine : famille, liberté, secrets et mensonges dans les colonies françaises de l’océan indien, traduit et adapté par Pierre H. Boulle, Karthala, 2019. Avec Pierre H. Boulle qui a pris sa retraite du département d’histoire de l’université McGill, au Canada, ils sont co-auteurs du Droit des Noirs en France au temps de l’esclavage (L’Harmattan, 2014, coll. « Autrement Mêmes »).


Dans le film Furcy né libre réalisé par Abd al Malik, Makita Samba interprète Furcy Madeleine, né en 1786 sur l’île Bourbon (actuelle île de La Réunion), et Romain Duris, son avocat. Arches Films/Jerico Films


Furcy, né libre

Le 14 janvier 2026, le film Furcy, né libre du réalisateur Abd al Malik est sorti dans les salles françaises. Adaptation du roman primé de Mohammed Aïssaoui L’Affaire de l’esclave Furcy, publié en 2010, le film met en scène la vie de Furcy Madeleine, un esclave originaire de l’île Bourbon (aujourd’hui La Réunion) et sa lutte de plusieurs décennies pour la reconnaissance de sa liberté légale. Le roman s’inspire, quant à lui, d’une collection d’archives conservée aux Archives départementales de La Réunion Sudel Fuma, achetée aux enchères en 2005. Aïssaoui et moi-même avons consulté ces documents lorsqu’ils ont été rendus publics pour la première fois en 2008-2009 et, au cours de la décennie suivante, j’ai pu compléter ces recherches par des explorations plus approfondies en France aux Archives nationales d’outre-mer et  aux Archives nationales ainsi qu’aux Archives nationales de Maurice et aux Archives nationales du Royaume-Uni. Le roman d’Aïssaoui est un récit vivant, bien qu’incomplet, de l’histoire de Furcy Madeleine, mais il peut également être trompeur. Malheureusement, le film amplifie certaines de ces incompréhensions, mais l’objectif du réalisateur Malik – mettre en lumière la lutte de Furcy pour la reconnaissance de sa pleine humanité et l’héritage trop persistant de l’esclavage jusqu’à nos jours – est louable.

Le plus flagrant écart par rapport à la réalité historique n’est peut-être pas tant la faute d’Aïssaoui que celle de son éditeur, qui a choisi de représenter Furcy sur la couverture avec un portrait de 1826 de l’acteur afro-américain James Northcote, réalisé par le peintre britannique Ira Frederick Aldridge. Le portrait de Northcote dans le rôle shakespearien d’Othello capture la dignité de l’homme et une expression de malaise qui pourrait faire écho à la caractérisation du personnage historique de Furcy dans le roman. En conséquence, les lecteurs du roman ont supposé que le protagoniste était d’origine africaine. Mais la vérité est un peu plus compliquée.

Furcy est né d’une femme esclave originaire d’Inde, nommée Madeleine, qui avait fait un long périple pour atteindre Bourbon. Adolescente, elle quitta Chandernagor, au Bengale, avec son esclavagiste français, pour arriver à Lorient en 1772, où elle fut vendue ou transférée illégalement à des planteurs coloniaux, Charles Gabriel et Mary Anne Ursule Routier de Grandval, qui emmenèrent Madeleine à l’île Bourbon l’année suivante. Rien n’indique que Madeleine ait eu des ancêtres africains, et elle est souvent désignée dans les documents comme « indienne ». Au XVIIIe siècle, un commerce d’esclaves florissant a amené des milliers de personnes d’Inde vers les colonies de plantations de Bourbon et de l’île de France (aujourd’hui Maurice).

À Bourbon, Madeleine a donné naissance à trois enfants : Maurice (né en 1776), Constance (1785) et Furcy (1787), qui ont tous bénéficié d’un traitement spécial de la part de la famille Routier. Maurice et Furcy furent formés comme domestiques, tandis que Constance fut, fait très inhabituel, affranchie alors qu’elle n’avait qu’un an et reçut en cadeau un esclave de trente ans de la part des Routier. (À cette époque, la loi coloniale française exigeait que les maîtres qui souhaitaient affranchir leurs esclaves subviennent financièrement à leurs besoins pendant toute leur vie afin qu’ils ne deviennent pas un fardeau pour la charité coloniale, ce qui rendait l’affranchissement extrêmement coûteux.) Cette attention suggérait à son tour une relation particulière entre Madeleine et la famille Routier.

En effet, Furcy affirmera plus tard : « Je suis né Colon Français, et je suis fils d’un Français de naissance ». Dans mon livre, je suppose que le père de Furcy et Constance était l’un des hommes de la famille Routier – soit le patriarche, Charles Routier, soit l’un de ses fils aînés, Augustin (qui avait vingt ans à la naissance de Furcy) ou Cyrille (19 ans). Récemment, l’un des descendants de Furcy m’a confié que des tests ADN le reliaient à Marie Anne Ursule Routier, née Desblottières, ce qui indiquerait que Furcy était le fils de l’un des fils Routier. Si cela est exact, Furcy était alors le petit-fils de Madame Routier.

Selon les recherches généalogiques minutieuses de Gilles Gérard, Furcy, en grandissant, s’est lié à une femme libre d’origine franco-indienne à Saint-Denis, Île Bourbon, Virginie Béga, qui a donné naissance à deux filles, Marie Anne Nelcine Béga et Olympe Joséphine Augustine Béga, très probablement les enfants de Furcy.

Les dénis de droit de la justice royale

Charles Routier mourut en 1787, et peu après, alors que Furcy était encore enfant, la veuve Routier affranchit Madeleine, lui promettant une pension à vie de 600 livres par an. Cependant, Furcy affirma plus tard que Madeleine n’avait jamais été informée de son affranchissement. Elle et Constance continuèrent à servir la veuve jusqu’à sa mort en 1808. Ce n’est que lorsque le gendre de la veuve, Joseph Lory, liquida sa succession que Madeleine fut informée de sa liberté et de sa pension. Cependant, selon Furcy, Lory trompa Madeleine, « qui déclare ne savoir lire ni signer… », en lui faisant signer une quittance pour les arriérés de dix-neuf années de gages, soit 11 400 livres, une somme bien suffisante pour acheter la liberté de Furcy, ce que Lory lui avait promis. Deux ans plus tard, lorsque Madeleine tenta de concrétiser cet accord, Lory rétorqua : « Tout ce qui est fait est bien fait. Rien ne pourra le défaire et, si vous avez de l’argent, nous allons en dépenser ». Furcy resta donc l’esclave de Joseph Lory. 

En 1817, lorsque le gouvernement royal à Paris nomma de nouveaux magistrats pour assainir la corruption des tribunaux coloniaux à Bourbon, Furcy et Constance – récemment veuve, avec six enfants de moins de dix-sept ans – saisirent leur chance. Constance s’associa à Jacques Sully Brunet (un jeune planteur et avocat de Bourbon, futur député colonial de la Réunion sous la monarchie de Juillet) pour intenter un procès afin d’obtenir la liberté de Furcy. Le plan se solda par un désastre, Furcy étant emprisonné pendant près d’un an (bien au-delà de la peine maximale de trois mois pour marronnage) à Saint-Denis.

Lorsque le nouveau gouverneur de Bourbon, Milius, ordonna la libération de Furcy en 1818, Lory organisa son transfert secret vers la plantation de canne à sucre de sa belle-sœur à Maurice. Là, Furcy travailla comme ouvrier manuel, puis comme domestique pour les neveux de Lory pendant près d’une décennie, jusqu’à ce qu’il parvienne enfin à négocier sa liberté de fait. Les autorités britanniques ayant découvert qu’il avait été introduit clandestinement dans la colonie en violation de l’interdiction de la traite des esclaves, Furcy  commença  à y travailler comme confiseur.

Pour ceux qui imaginent Furcy comme un abolitionniste (comme je le faisais moi-même lorsque j’ai commencé mes recherches), sa décision suivante fut surprenante : dès qu’il en eut les moyens, il acheta deux esclaves pour l’aider dans sa confiserie et à la maison. Je finis par comprendre que ses actions étaient conformes aux attentes des personnes libres dans une colonie esclavagiste – même sa sœur, Constance, avait possédé des esclaves à Bourbon. Bien que le mouvement anti-esclavagiste ait été fort en Grande-Bretagne et en Amérique du Nord dans les années 1830, il n’a jamais été une cause populaire en France, et certainement pas dans ses colonies. Furcy n’aurait guère été exposé à l’abolitionnisme, et l’incitation financière à investir dans des esclaves – à la fois main-d’œuvre et capital – était puissante.

L’abolition britannique est arrivée à Maurice en 1835, rendant Furcy incontestablement libre en vertu de la loi britannique, mais il ne pouvait pas se rendre à Bourbon sans risquer d’être à nouveau réduit en esclavage par Joseph Lory. Parallèlement, les autorités mauriciennes ne lui permettaient pas de se marier sans son certificat de naissance, que les autorités de Bourbon refusaient de lui délivrer. Furcy a donc engagé une procédure d’appel pour faire valoir sa liberté en vertu de la loi française. Cet appel, soutenu par le gouvernement de Louis-Philippe, prit huit ans, et la Cour royale de Paris déclara Furcy « né libre » en 1843 et éligible à des dommages-intérêts. Un autre procès devant les tribunaux de Bourbon aboutit à l’octroi de 15 000 francs de dommages-intérêts et d’intérêts (soit plus de 320 000 euros aujourd’hui), que la veuve Lory versa à Furcy en 1845.

Depuis le début du procès pour la liberté de Furcy en 1817 jusqu’à la décision de la Cour royale en 1843, ses avocats avancèrent plusieurs justifications juridiques pour sa liberté, mais les deux plus importantes étaient ses origines indiennes et la tradition juridique française du sol libre. Le premier argument était que, puisque Madeleine était originaire du Bengale et que « les Indiens sont un peuple libre », son asservissement initial était illégal, car seuls les Africains pouvaient être légalement réduits en esclavage. Cet argument était spécieux, car diverses formes d’esclavage (pénal, pour dettes, servitude) existaient dans les systèmes juridiques du sous-continent indien (comme ailleurs) depuis des millénaires. Cependant, le lien établi par les avocats entre les Africains et l’esclavage reflétait l’énorme croissance de la traite transatlantique des esclaves depuis les années 1490 et le durcissement du racisme structurel (juridique, économique, culturel et scientifique) en Europe et en Amérique au cours des XVIIIe et XIXe siècles.

Le deuxième argument fondamental avancé par les avocats pour obtenir la liberté de Furcy était que, même si Madeleine avait été légitimement réduite en esclavage en Inde, elle aurait dû être libérée en 1772 en raison de son bref séjour sur le « sol libre » de la France. Cette interprétation était conforme à l’approche gradualiste de la monarchie de Juillet en matière d’abolition de l’esclavage colonial dans les années 1830, même si l’émancipation générale ne fut réalisée qu’après la révolution de 1848. C’est sur la base du « sol libre » français que la Cour royale de Paris déclara Furcy « né libre » en 1843.

Si les femmes de couleur dans la vie de Furcy – toutes d’origine sud-asiatique – étaient secondaires par rapport aux thèmes principaux du roman, sans Madeleine, Célérine, Constance, Virginie, Chouchou Ladérouille, son serviteur esclave, et Zulmée Maulgué, son épouse mauricienne, il n’aurait jamais obtenu sa liberté, sa fortune et sa postérité. En plus de ses enfants avec Virginie, à Maurice, Furcy aurait une famille avec des descendants à Maurice, en France, au Royaume-Uni et même aux États-Unis. Le casting et l’intrigue d’un film basé sur la réalité historique créent de nombreux nouveaux rôles et sous-intrigues et remettent en question les stéréotypes irréfléchis d’aujourd’hui.

On dit que « la réalité dépasse la fiction », et l’histoire de Furcy en est la preuve. Si le film Furcy, né libre dramatise à juste titre l’injustice de l’esclavage et l’héritage durable des inégalités pour les descendants des esclaves, sa biographie nous transporte dans une époque convulsive où une génération de révolutionnaires, des deux côtés de l’Atlantique, a fait de la liberté une valeur universelle.


A lire : Les enfants de Madeleine. Famille, liberté, secrets et mensonges dans les colonies françaises de l’Océan Indien, par Sur Peabody. Editions Karthala, 2019.

C’est une saga politique qui est dessinée dans ce livre, au travers du destin d’une famille tenue en esclavage dans l’océan Indien. Il s’agit de Madeleine, jeune Bengalie esclave, vendue en Inde à une femme célibataire, puis à une famille qu’elle accompagne depuis la France jusqu’à La Réunion. Pour elle et pour ses enfants, surtout pour Furcy, son fils benjamin, la question de l’affranchissement est centrale. Après le décès de sa mère, Furcy se lance dans un combat pour la liberté devant les cours françaises et britanniques qui va durer plusieurs décennies. Cette lutte de toute une famille d’esclaves a permis de redéfinir l’esclavage et la liberté au XIXe siècle.

Cet ouvrage d’histoire a obtenu en 2017 le prix Pinkney de la Society for French Historical Studies, en tant que meilleur livre américain en histoire française.

Table des matières

Introduction

Je me nomme Furcy; Je suis retenu à titre d’esclave; né libre dans la maison des Routier; de madeleine, indienne libre; Voici mes papiers.

Chapitre I. Madeleine : un enfant esclave dans l’Inde précoloniale

L’esclavage en inde au XVIIIe siècle; La France en inde et la ville de Chandernagor; Guerre, famine et asservissement; Le recensement de Chandernagor et les actes de vente français; madeleine et sa maîtresse.

Chapitre II. Deux traversées

Le départ; de l’île de France à Lorient; Le sol libre et la noirceur des Indiens; La famille Routier; Belles-mères, nourrices et veuves; Une rencontre en France; madeleine sage-femme.

Chapitre III. Secrets de famille : Maurice, Constance et Furcy

Une sorte de paradis; Puis vint la traite; l’habitation des Routier; Nounou et mère; Cyclones et fortunes; Une fille, Constance; et puis vint Furcy.

Chapitre IV. La Révolution : émancipation sans liberté

L’océan indien, une aire exceptionnelle; l’affranchissement de Madeleine; La Révolution à distance; trois mariages, un divorce et plusieurs enterrements; Joseph Lory, Créole de l’île de France; faim et liberté aux Mascareignes; l’émancipation suspendue; ni libre ni esclave; femmes libres, hommes asservis.

Chapitre V. Les limites de la loi : Madeleine trahie

Le Code Decaen; Cyclones et sécheresse, de nouveau; Furcy réapparaît; Constance se marie; et la veuve Routier décède; Lory subtilise l’héritage de madeleine; l’historien et les traces du passé.

Chapitre VI. Une tempête parfaite

L’occupation britannique et l’interdiction de la traite négrière; Une bouffée d’air parisien; Le système tropical dépressionnaire; Les hostilités débutent; l’occasion de libérer Furcy se présente.

Chapitre VII. Des arguments incendiaires, une justice interrompue

L’étincelle; l’huile sur le feu; départ de feu; Une réunion de magistrats; « attentat à l’ordre public »; deux décisions : l’une incertaine.

Chapitre VIII. English Liberties

Les plantations Lory; Joseph Lory, financier dans la traite des noirs; anti-esclavage : Grande-Bretagne et France; Les lettres de Furcy; « de dessus les rochers de Maurice »; La commission d’enquête orientale; Un Homme libre mais restreint.

Chapitre IX. Ses papiers cachés « dans les semelles de sa chaussure »

À l’île Bourbon; des larmes de joie; Un homme libre à Maurice; Le décès de Constance; Preuves et arguments; Une nouvelle liberté ; Le sol libre de France.

Chapitre X. Dommages et intérêts

Les barons bourbonnais du sucre; devant la Cour royale de Paris, 1843; Un homme né libre; Furcy et les abolitionnistes; Une justice coloniale; l’heure de vérité; Émancipation générale, 1848.

Postface. Le souvenir de Furcy

Bibliographie

Manuscrits; imprimés; expressions artistiques.

Index

Table des cartes, illustrations & tableaux


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