par Emma Fabius, Laya Deciclap-Elisabeth et Gillian Lucol
En décembre 2001, la ville de Paris, dont Bertrand Delanoë était le maire, a décidé de débaptiser le rue Richepanse, proche de la place de la Concorde et parallèle à la rue Royale, en la nommant rue du Chevallier-de-Saint-George. Geste fort car il s’est agi de remplacer le nom de l’esclavagiste qui a massacré les citoyens et citoyennes de Guadeloupe qui avaient aboli l’esclavage par celui d’un compositeur de talent, Joseph Bologne de Saint-George (1745-1799), né de l’union entre une esclave domestique et un propriétaire d’esclaves qui avait affranchi son épouse et pleinement reconnu son fils, dont il avait pris soin de l’éducation dans de multiples domaines – il est devenu un brillant cavalier et escrimeur – avant qu’il contribue plus tard comme compositeur au rayonnement de la France du XVIIIème siècle.
Mais sur l’île où Richepanse avait combattu l’émancipation des esclaves, dans le Fort qui porte maintenant le nom du chef des insurgés pour la liberté dont il avait provoqué la mort, se trouve toujours son tombeau. Cela interroge les historiens.
Trois étudiantes en hypokhâgne (CPGE A/L) au Lycée Gerville-Réache à Basse-Terre en Guadeloupe, situé non loin du Fort Delgrès, Emma Fabius et Laya Deciclap-Elisabeth, autrices du texte ci-dessous, et Gillian Lucol, qui en a signé les illustrations, ont mené sur place leur propre enquête. Elles décrivent le cimetière du Fort et la tombe de Richepanse et répondent à la question : faut-il rapatrier la tombe de Richepanse en France hexagonale ? Et terminent à travers cet exemple par une réflexion sur la relation entre mémoire et histoire.
Nous les remercions, ainsi que leur professeur d’histoire au Lycée Gerville-Réache de Basse-Terre, Gilles Delâtre, membre de la Ligue des droits de l’Homme, pour les avoir invitées à transmettre leur texte et leurs dessins à notre site.
En 2004, la ville de Metz a renommé le quai Richepanse en quai Wiltzer. En 1974, à Rouen, la caserne Richepanse – où s’était déroulée en 1955 une révolte des appelés contre leur envoi pour faire la guerre d’Algérie – est devenue le quartier Pélissier. Mais, à Paris, on peut lire le nom de Richepanse, qui y a été inscrit en 1836, sur l’Arc de triomphe.
La tombe de Richepanse a-t-elle sa place aujourd’hui au cimetière du Fort Louis Delgrès ?
Le cimetière du Fort Louis Delgrès est un cimetière militaire composé de huit tombes et abritant les dépouilles mortelles d’officiers décédés dans la colonie. Parmi eux on retrouve notamment l’amiral Jean-Baptiste Augustin Gourbeyre (1786-1845), le général des campagnes révolutionnaires et d’Empire, Jean-Jacques Ambert (1765-1851), mais aussi le général Antoine Richepanse (1770-1802).



Entre toutes les tombes présentes, c’est celle de Richepanse qui est la plus détériorée, les autres au contraire sont conservées dans un assez bon état. Celle du général Richepanse, mort en septembre 1802, est visiblement victime de dégradations et d’actes de vandalisme. On remarque tout autour de la tombe des débris, des roches, des morceaux de tombe cassés et détachés. La tombe se distingue très clairement des autres par son état comme le souligne le croquis représentant le cimetière mais aussi plus particulièrement ce dessin de la tombe de Richepanse.

Les documents nous informent de la présence d’une mention élogieuse sur la tombe. Cette mention était « Mais combien n’a-t-il pas vécu pour la gloire et la patrie ! ». Cependant, cette mention n’est aujourd’hui plus visible du tout, pas plus que le nom du général qui est lui même impossible à discerner. L’état de dégradation de la tombe de Richepanse en dit long sur l’opinion d’une partie du peuple guadeloupéen concernant ce personnage. En effet, si la tombe est détériorée, c’est le résultat de l’action de militants opposés à sa présence au sein du Fort Delgrès et même à sa présence en Guadeloupe.
La tombe a été saccagée par exemple en 2018 au cours des commémorations officielles des 170 ans de l’abolition de l’esclavage. L’opinion de ces militants quant au personnage de Richepanse s’oppose à ce qu’ils pensent concernant Louis Delgrès, dont le Fort porte aujourd’hui le nom. En effet, adversaire de Richepanse, il fut à la tête du soulèvement contre le retour de l’esclavage et préféra mourir avec des compagnons plutôt que de se rendre. Il est aujourd’hui représenté de diverses façons, notamment au sein même du Fort. Une sculpture monumentale lui est dédiée avec le Mémorial du sacrifice de Louis Delgrès qui représente sa tête, mais aussi un poing levé érigé en 2023 et son mot d’ordre repris aux Jacobins, « Vivre libre ou mourir », inscrit à de nombreuses reprises.
Face à la controverse concernant le personnage de Richepanse, des mouvements locaux tels que le LKP c’est-à-dire le Liyannaj Kont Pwofitsayon, ou encore le Comité pour le respect de la mémoire du peuple guadeloupéen, demandent à ce que la tombe de Richepanse soit rapatriée en France hexagonale. Pour eux, la présence de la tombe est un manque de respect envers le peuple guadeloupéen car elle est une façon de défendre et de justifier les actions du général notamment par la mention apologétique. En cela, la tombe loue et glorifie un personnage ayant pourtant été envoyé en Guadeloupe par Bonaparte en 1802 pour y rétablir l’esclavage.
Il est un symbole de répression brutale, de violence, de meurtres très nombreux et du rétablissement de l’esclavage par sa victoire de cette guerre de Guadeloupe face aux soulèvements dirigés par Louis Delgrès. La présence de la tombe est de plus paradoxale car la dépouille de Richepanse est située dans un lieu portant le nom et des monuments mémoriels en l’honneur de son adversaire. Cependant, bien que selon les militants et une partie importante de la population, la tombe devrait être retirée, cette action s’avère être compliquée car tout comme la Guadeloupe, la France hexagonale ne semble plus vouloir glorifier le personnage de Richepanse et ce depuis la loi Taubira de 2001. Les éloges et hommages à ce personnages sont abandonnés dans toute la France. Des rues portant auparavant son nom sont par exemples renommées et même la ville de naissance du général, Metz, ne souhaite plus le célébrer. Toutefois, si des villes françaises peuvent choisir d’éliminer la présence du général il semble alors légitime pour le peuple guadeloupéen, concerné directement par les actions violentes du personnage, de demander le rapatriement de la tombe qui est la marque d’un passé difficile. Paradoxalement, les tombes de d’autres personnages controversés sont encore intactes telles que celle du gouverneur de la Guadeloupe, Gourbeyre, dont le nom est glorifié car donné à une commune, ou encore le général Ambert ayant pourtant été un spectateur volontaire des violences et du désordre de la guerre civile puis plus tard élu président du Conseil Colonial de la Guadeloupe.
L’histoire et la mémoire
Cependant, l’histoire et la mémoire restent des notions très liées et essentielles. La destruction des monuments est alors contre productive car elle consiste, en détruisant la mémoire, à oublier et à enfouir l’histoire. Or, le fait d’enfouir l’histoire conduit à reproduire les erreurs du passé. Arrêter d’entretenir la tombe revient également à sa destruction. Pour la présidente du Département à l’époque des destructions, Josette Borel-Lincertin, il ne faut pas gommer l’histoire mais plutôt éclairer sur le personnage. Cela montre de nouveau l’importance de l’histoire et de sa transmission afin de comprendre des monuments mémoriels. Dans les Yvelines par exemple, la présence de la dernière rue portant le nom de Richepanse s’explique par l’ignorance des habitants qui, ne connaissant pas l’histoire de cet esclavagiste, ne cherchent pas à en effacer le nom. Remplacer les rues du nom de Richepanse par le nom de figures locales emblématiques est un moyen d’exercer une mémoire plus productive et effective. Un autre paradoxe que pose la question de Richepanse est la présence de son nom à Paris sous l’Arc de Triomphe ce qui le glorifie énormément et lui rend un hommage exceptionnel.
Ainsi, si la question du rapatriement de la tombe de Richepanse est une question qui pose problème, c’est aussi une question révélatrice des liens entre histoire et mémoire. Les militants guadeloupéens souhaitent que leur mémoire, celle des afro descendants, des Guadeloupéens, soit respectée et pour cela estiment qu’il faut cesser l’éloge d’un personnage controversé effectuée par la présence de sa tombe. La mention élogieuse figurant auparavant sur la tombe ayant déjà été enlevée suite aux actes de vandalisme, la glorification du personnage est déjà moins forte. Cependant, la destruction n’est pas la solution à adopter face à la situation et des moyens plus pacifiques sont à envisager.
Sources
https://la1ere.francetvinfo.fr/guadeloupe/tombe-du-general-richepance-ete-saccagee-593493.html