Nantes dans la traite atlantique et l’esclavage colonial : un musée pour faire face à l’histoire
Krystel Gualdé est directrice scientifique du musée d’histoire de Nantes et du Mémorial de l’esclavage. Spécialiste de la traite atlantique et de l’esclavage colonial, elle a été commissaire de l’exposition « L’abîme. Nantes dans la traite atlantique et l’esclavage colonial, 1707-1830 » (16 oct. 2021-19 juin 2022).

Expression(s) décoloniale(s) #4 / Musée d’Histoire de Nantes @David Gallard / LVAN
Longtemps reléguées aux marges du récit national, la traite atlantique et l’esclavage colonial occupent aujourd’hui une place croissante dans l’espace public, les politiques mémorielles et les institutions culturelles. Cette évolution s’inscrit dans un mouvement plus large de réévaluation critique des héritages impériaux, en histoire, muséologie, anthropologie et dans les études postcoloniales. En France, ce processus s’est accéléré au tournant des années 2000, avec l’adoption de la loi du 21 mai 2001, dite loi Taubira, qui reconnaît la traite atlantique et l’esclavage comme des crimes contre l’humanité. Cette reconnaissance juridique a profondément renouvelé les modalités de transmission de ce passé et renforcé les attentes à l’égard des institutions patrimoniales chargées d’en assurer la conservation, la mise en récit et la diffusion.
Dans ce contexte, les musées se sont progressivement imposés comme des acteurs majeurs de la construction des mémoires collectives. Leur mission ne se limite plus à conserver et à exposer des collections : ils participent désormais pleinement à la production et à la diffusion des savoirs historiques. Cette évolution s’accompagne d’une remise en question des récits nationaux traditionnels, longtemps fondés sur des logiques de célébration ou d’exaltation. Les institutions muséales sont ainsi devenues des espaces privilégiés pour interroger les zones d’ombre du passé, les violences historiques et les héritages conflictuels qui continuent de façonner les sociétés contemporaines.
L’histoire de la traite atlantique et de l’esclavage colonial constitue, à cet égard, un terrain d’observation particulièrement fécond. Alors que la France fut l’une des principales puissances esclavagistes de l’époque moderne, la mémoire nationale s’est longtemps construite autour du récit républicain de l’abolition, au détriment de l’analyse des mécanismes économiques, politiques et sociaux qui rendirent possible l’exploitation de millions de femmes, d’hommes et d’enfants. Cette focalisation a contribué à invisibiliser les responsabilités des acteurs économiques, les violences constitutives du système esclavagiste ainsi que les multiples formes de résistance développées par les personnes vivant en esclavage.
Au cours des deux dernières décennies, le renouvellement des recherches historiques a transformé ces cadres d’analyse. En mettant l’accent sur la dimension globale de la traite atlantique, sur les circulations entre les différents espaces, sur les expériences vécues par les personnes esclavagisées et sur les héritages contemporains de ces systèmes de domination, les historiens ont contribué à déplacer le regard. Cette évolution a également nourri une réflexion critique sur les modalités de représentation de l’esclavage au sein des institutions culturelles. À cet égard, la ville de Nantes occupe une place singulière. Premier port français de traite atlantique aux XVIIIe et XIXe siècles, elle a engagé depuis plusieurs décennies un important travail de reconnaissance et de patrimonialisation de ce passé, faisant de son musée d’histoire un laboratoire représentatif des mutations de la muséographie consacrée à l’esclavage colonial.
La patrimonialisation et l’exposition
Nantes participa activement au commerce des captifs africains et à l’économie esclavagiste qui irriguait alors les espaces atlantiques. Pendant plus d’un siècle, de 1707 à 1831, les expéditions armées depuis le port ligérien générèrent des profits considérables, contribuant à l’enrichissement des élites marchandes ainsi qu’au développement commercial, urbain et industriel de la ville.
Pourtant, comme dans de nombreuses cités portuaires européennes, cette dimension de l’histoire nantaise demeura longtemps absente des discours publics et des représentations patrimoniales. Dans les décennies qui suivirent la décolonisation, malgré l’importance de la traite dans son développement économique, la ville tint éloigné ce passé.
Cette occultation ne doit toutefois pas être confondue avec une absence de connaissances. Dès la fin du XIXe siècle, plusieurs érudits avaient mis en évidence le rôle de Nantes dans le commerce des captifs africains déportés vers les plantations coloniales des Amériques. Ces travaux exercèrent peu d’influence sur les représentations collectives. Au cours de la première moitié du XXe siècle, quelques vitrines du musée des Salorges présentaient bien des objets et des documents relatifs à cette histoire, mais sans véritable contextualisation historique. L’évocation de la première colonisation relevait davantage de la célébration d’un âge d’or commercial que d’une réflexion sur les mécanismes de la traite et de l’esclavage. L’histoire esclavagiste demeurait ainsi marginale dans les discours patrimoniaux officiels. À l’instar de nombreuses villes impliquées dans ce commerce, Nantes participa à cette mise à distance, parfois proche du déni.
Les années 1980 marquèrent un tournant décisif. Les initiatives scientifiques, associatives et institutionnelles se multiplièrent, réintroduisant progressivement la traite atlantique dans l’espace public nantais. Colloques, publications, expositions et débats favorisèrent l’émergence d’une mémoire plus critique, en prise avec les renouvellements de la recherche historique.
Cette évolution s’inscrivait dans un contexte international marqué par l’affirmation des revendications mémorielles relatives à l’esclavage et au colonialisme. Les associations représentant les populations afrodescendantes réclamaient une reconnaissance accrue de cette histoire, tandis que les chercheurs mettaient en évidence les effets durables des sociétés esclavagistes sur les inégalités contemporaines. Nantes devint alors l’un des principaux lieux français de cette réévaluation.
En 1985, un premier colloque international fut organisé à l’initiative de Serge Daget, avec le concours de plusieurs associations locales, parmi lesquelles Mémoires d’Outre-mer et Les Anneaux de la Mémoire. Cette dernière donna son nom à la première grande exposition française consacrée à la traite atlantique et à l’esclavage, présentée au château des ducs de Bretagne entre 1992 et 1994. Cette manifestation constitua une étape fondatrice de la politique mémorielle engagée par la municipalité élue en 1989 sous la conduite de Jean-Marc Ayrault.
L’ouverture du musée d’histoire de Nantes, en 2007, marqua l’aboutissement de ce processus de patrimonialisation. Dès sa conception, l’institution fit le choix d’intégrer la traite atlantique et l’esclavage colonial au récit général de l’histoire urbaine, non comme une séquence particulière ou marginale, mais comme l’un des fils conducteurs du parcours permanent. Ce parti pris rompt avec les approches muséographiques qui cantonnaient l’esclavage à un épisode périphérique de l’expansion coloniale. Il repose au contraire sur l’idée que ce système constitue l’un des fondements de l’histoire économique, sociale et politique de Nantes, et qu’il ne peut être dissocié de la formation de la ville moderne.
Une histoire globale et connectée
L’histoire de Nantes est indissociable de son ouverture sur l’Atlantique. Dès la fin du XVIIe siècle et surtout au cours du XVIIIe, la ville s’impose comme l’un des principaux ports du royaume. Cette expansion s’inscrit dans un contexte de rivalité entre les puissances européennes pour le contrôle des espaces coloniaux et des routes maritimes. La prospérité nantaise repose alors sur son intégration progressive à une économie atlantique reliant durablement l’Europe, l’Afrique, les Amériques et, plus indirectement, certaines régions de l’Asie.
Les recherches les plus récentes estiment que plus de 1 800 expéditions de traite furent armées à Nantes entre le début du XVIIIe siècle et les premières décennies du XIXe, soit près de 43 % de l’ensemble des campagnes françaises.
Pour rendre compte de cette réalité, le musée d’histoire de Nantes adopte une perspective relevant de l’histoire globale. Cette approche, largement renouvelée par les travaux consacrés à l’histoire connectée et aux études atlantiques, privilégie l’analyse des circulations, des interdépendances et des réseaux qui structurent le monde moderne. La traite atlantique constitue, à cet égard, un objet d’étude particulièrement fécond, puisqu’elle met durablement en relation plusieurs continents et fait émerger des systèmes économiques, politiques et culturels interdépendants.
Dès les salles consacrées au XVIIIe siècle, le visiteur est ainsi invité à dépasser le cadre local. Les cartes, les collections et les dispositifs de médiation montrent que les activités portuaires nantaises ne peuvent être comprises qu’à travers les relations entretenues avec les côtes africaines, les colonies américaines et les espaces asiatiques. Ce changement d’échelle renouvelle l’interprétation du phénomène esclavagiste. Il conduit à inscrire l’histoire de Nantes dans celle de la première mondialisation et invite à considérer les économies coloniales comme l’un des moteurs de la formation du capitalisme européen.
Cette perspective conduit à remettre en question la représentation classique du « commerce triangulaire ». Si cette expression demeure utile à des fins pédagogiques, elle tend à simplifier des échanges dont la réalité apparaît beaucoup plus complexe. Le parcours permanent montre que les circulations commerciales ne se limitaient pas aux trois sommets du triangle, mais mobilisaient des réseaux étendus jusqu’à l’Asie.
L’exemple des Indiennes de traite illustre particulièrement bien cette complexité. Très recherchés sur les côtes africaines, ces tissus imprimés étaient d’abord produits dans le sous-continent indien avant d’être importés en Europe par les compagnies commerciales. Ils constituaient ensuite une part importante de la cargaison embarquée sur les navires, représentant parfois jusqu’à 60 % de la valeur des marchandises destinées à l’achat de captifs. Face à la demande croissante des élites et des commissionnaires africains, les manufactures européennes développèrent progressivement leurs propres productions, directement inspirées des modèles asiatiques. Un objet destiné à l’acquisition d’êtres humains en Afrique pouvait ainsi avoir été conçu en Inde, reproduit dans une manufacture européenne puis intégré à des circuits commerciaux transatlantiques. À lui seul, ce parcours révèle le caractère profondément mondialisé de l’économie esclavagiste.
Une autre vitrine, consacrée aux porcelaines chinoises destinées à la consommation des produits coloniaux, prolonge cette démonstration. Chocolatières, cafetières, services à thé ou bols à punch témoignent de l’adaptation des ateliers de Jingdezhen et de Canton aux nouveaux marchés créés par l’essor des économies de plantation. Les bénéfices tirés de l’esclavage ne se limitaient donc pas aux ports atlantiques : ils alimentaient des réseaux commerciaux dont les effets se faisaient sentir jusqu’en Asie orientale.
L’un des principaux intérêts de la muséographie nantaise réside précisément dans sa capacité à rendre perceptibles ces circulations à partir des collections. Les objets ne sont jamais présentés comme de simples témoins d’un passé local ; ils deviennent les points de rencontre de plusieurs espaces, de plusieurs techniques et de plusieurs systèmes économiques. Chacun d’eux raconte une histoire qui dépasse son lieu de production ou d’usage.
Le parcours repose ainsi sur un jeu constant de changements d’échelle. Cette variation permanente des focales constitue l’une des principales qualités de la scénographie. Elle permet de comprendre que l’histoire de Nantes ne saurait être dissociée de celle des circulations atlantiques, ni de la mondialisation des échanges de l’époque moderne.
Une histoire sans rupture
L’histoire de France tend à présenter la Révolution française et la révolution industrielle comme deux ruptures majeures ouvrant l’entrée dans la modernité. Le parcours proposé par le musée d’histoire de Nantes invite au contraire à nuancer cette lecture en soulignant la continuité des dynamiques économiques et sociales qui relient l’Ancien Régime, la période révolutionnaire et le XIXe siècle. La traite atlantique et l’esclavage colonial apparaissent ainsi comme des éléments structurants de transformations.
L’un des premiers effets de cette approche est de déconstruire plusieurs représentations ancrées dans la mémoire collective. Les visiteurs découvrent souvent avec étonnement qu’une première abolition de l’esclavage fut votée par la Convention nationale le 4 février 1794, soit plus d’un demi-siècle avant celle de 1848. Leur surprise est tout aussi grande lorsqu’ils apprennent que cette décision ne mit pas un terme durable au commerce des esclaves ni au système colonial. Cette double méconnaissance illustre le décalage persistant entre le récit mémoriel dominant et la réalité historique.
Le parcours muséal invite également à reconsidérer l’idée selon laquelle seules les grandes fortunes auraient bénéficié du système esclavagiste. Les collections permettent de montrer que les retombées économiques du commerce colonial concernaient une part beaucoup plus large de la société.
Au XVIIIe siècle, les profits tirés de la traite contribuèrent au développement des activités manufacturières, commerciales et portuaires. Aux côtés des armateurs, négociants, assureurs et banquiers apparaissent une multitude d’acteurs rarement évoqués : manufacturiers, commissionnaires, transporteurs, artisans, détaillants, portefaix ou encore ouvriers. La richesse produite par le commerce colonial irriguait l’ensemble de l’économie nantaise, participant aussi bien à la transformation du paysage urbain qu’au développement de nouvelles activités industrielles.
Cette dimension apparaît avec une particulière netteté lorsqu’est évoqué le fonctionnement des grandes manufactures nantaises. Les hommes et les femmes qui produisaient les marchandises destinées aux expéditions de traite ou transformaient les produits coloniaux n’appartenaient pas aux élites marchandes. Les indienneries, par exemple, employaient plusieurs milliers d’ouvriers et d’ouvrières spécialisés — dessinateurs, graveurs, imprimeurs, pinceauteuses ou tireuses — dont le travail alimentait directement les échanges atlantiques. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, les neuf manufactures d’indiennes de Nantes faisaient vivre plus de 4 500 personnes.
Le même constat vaut pour les raffineries de sucre, qui mobilisaient plusieurs centaines d’ouvriers, mais aussi pour de nombreux métiers plus discrets. Les apothicaires commercialisant le tabac ou le cacao, les imprimeurs réalisant les documents nécessaires à l’essor des activités commerciales, les forgerons fabriquant les entraves utilisées à bord des navires et dans les plantations participaient, à des degrés divers, au fonctionnement de cette économie. Le musée donne ainsi à voir un système dont les ramifications dépassaient le milieu des armateurs et des grands négociants.
Cette remise en perspective conduit à interroger les relations entre esclavage colonial et révolution industrielle. L’exemple du « Blanc de Siam », nom donné au coton produit à Saint-Domingue par les esclaves avant d’être expédié vers les filatures anglaises, permet d’établir un lien concret entre les plantations coloniales et les premières innovations techniques. Une partie de cette matière première alimentait notamment les ateliers de Manchester, où les Mule Jennies et la machine à vapeur transformaient les conditions de production textile.
Cette articulation surprend encore de nombreux visiteurs. Dans les représentations les plus courantes, la révolution industrielle demeure associée à l’idée de progrès technique et d’entrée dans la modernité. Le musée montre que ce processus ne peut être pleinement compris sans prendre en compte les ressources, les capitaux et les matières premières issus des économies esclavagistes. L’industrialisation européenne apparaît ainsi comme l’un des prolongements d’un système colonial.
À travers ces exemples, le parcours conduit les visiteurs à déplacer leur regard. L’esclavage colonial n’y est plus présenté comme un épisode périphérique de l’histoire économique européenne, mais comme l’un des fondements des transformations qui accompagnent l’émergence du capitalisme industriel. En replaçant la traite atlantique au cœur de ces dynamiques de longue durée, le parcours muséographique invite à repenser les continuités qui relient l’expansion coloniale, la révolution industrielle et la construction des sociétés contemporaines.

Expression(s) décoloniale(s) #4, musée d’Histoire de Nantes, salle 13 @David Gallard / LVAN
Une histoire de la violence et de la domination
La présentation de l’esclavage constitue l’un des défis majeurs auxquels sont confrontés les musées d’histoire. Comme l’ont souligné de nombreux travaux en muséologie, exposer les violences de masse suppose de concilier deux exigences parfois contradictoires : transmettre des connaissances historiques rigoureuses tout en donnant à comprendre l’expérience humaine de la violence. Une scénographie trop distanciée risque de banaliser les faits ; à l’inverse, une mise en scène fondée sur la seule émotion peut conduire à une forme de sidération qui entrave la compréhension historique.
Le musée d’histoire de Nantes s’efforce de dépasser cette alternative en privilégiant une approche fondée sur les collections et leur contextualisation. La violence n’y apparaît pas comme une succession d’épisodes exceptionnels, mais comme une dimension constitutive du système esclavagiste atlantique. Cette orientation permet d’articuler l’émotion suscitée par les objets avec une réflexion plus large.
Cette démarche est d’autant plus nécessaire que l’histoire de la traite atlantique se caractérise par une profonde dissymétrie documentaire. Les archives conservées proviennent, pour l’essentiel, des armateurs, des négociants, des administrations coloniales ou des propriétaires d’esclaves. Les voix des victimes demeurent, quant à elles, rares et fragmentaires.
Les objets conservés jouent ici un rôle essentiel. Les chaînes, les entraves, les armes embarquées ou les instruments utilisés par les chirurgiens de bord rappellent la violence permanente qui structurait les expéditions. Présentés dans leur contexte historique, ils ne relèvent pas d’une accumulation d’objets spectaculaires ; ils donnent à voir les conditions matérielles de la déportation et révèlent l’organisation minutieuse d’un système fondé sur la contrainte, la surveillance et la déshumanisation.
Le parcours s’attache toutefois à montrer que la violence esclavagiste ne se réduit pas à la coercition physique. Celle-ci s’inscrit dans un ensemble de dispositifs juridiques, administratifs et économiques qui rendent possible l’appropriation des corps, leur marchandisation et leur exploitation. En mettant en relation ces différentes dimensions, le musée souligne l’articulation constante entre violence directe et violence structurelle, deux composantes indissociables du système colonial.
Parmi les œuvres majeures du parcours figurent les aquarelles de La Marie-Séraphique, souvent considérées comme les documents iconographiques les plus précieux relatifs à la traite française. L’une d’elles représente avec une précision remarquable l’entrepont du navire et la disposition des captifs durant la traversée de l’Atlantique. Cette image offre au visiteur un accès exceptionnel aux conditions de transport des personnes déportées, tout en révélant la logique comptable qui préside à leur représentation. Les individus y apparaissent avant tout comme une cargaison dont il convient d’optimiser le stockage et la conservation.
L’intérêt de cette présentation réside précisément dans le travail critique opéré par la médiation. L’aquarelle n’est jamais donnée comme une image transparente du réel. Les dispositifs d’interprétation invitent au contraire le visiteur à interroger les conditions de sa production, les intentions de ses auteurs et les silences qu’elle contient. L’archive devient ainsi un objet d’analyse autant qu’un document historique.
Cette réflexion conduit plus largement à s’interroger sur la place de l’émotion dans l’expérience muséale. Comment susciter l’empathie sans renoncer à l’exigence scientifique ? Comment rendre perceptible la violence sans transformer le musée en un lieu de commémoration ? Le parcours nantais cherche à maintenir cet équilibre en faisant de l’émotion un point d’entrée vers la compréhension plutôt qu’une finalité en soi.
L’originalité de la muséographie nantaise réside précisément dans une articulation entre matérialité des collections, réflexion historique et responsabilité éthique. En refusant aussi bien la spectacularisation de la violence que son effacement, le parcours propose une lecture exigeante de l’esclavage colonial, fondée sur la compréhension des mécanismes de domination autant que sur la reconnaissance des souffrances qu’ils ont engendrées.
Savoir académique et mémoire collective
Depuis la fin du XXe siècle, les musées consacrés aux violences historiques connaissent une profonde transformation, désormais investis d’une fonction nouvelle : celle de participer à l’élaboration des connaissances et à la construction d’une mémoire publique critique. Ils deviennent des espaces où se rencontrent travaux scientifiques, attentes sociales et débats citoyens. Cette évolution est particulièrement perceptible dans les institutions consacrées à l’esclavage, à la colonisation et aux violences de masse.
Le musée d’histoire de Nantes illustre cette mutation. Depuis son ouverture, ses choix muséographiques témoignent d’un dialogue constant entre la recherche historique et les formes contemporaines de la mémoire collective. Le parcours permanent contribue à faire émerger de nouvelles interrogations, stimule la recherche et participe à renouveler les représentations publiques de l’histoire de la traite et de l’esclavage colonial.
Cette dynamique s’est particulièrement affirmée au cours des années 2010 et 2020, lorsque la question de la visibilité des personnes esclavagisées est devenue un enjeu central du projet scientifique et culturel du musée ; le parcours accorde désormais une place croissante aux trajectoires individuelles, aux expériences vécues et aux formes d’agentivité des femmes, des hommes et des enfants ayant vécu en esclavage. Il s’agit autant d’humaniser un récit jusque-là abstrait que de restituer leur place à des acteurs longtemps effacés.

Exposition L’Abîme. @David Gallard / LVAN
L’exposition L’Abîme. Nantes dans la traite atlantique et l’esclavage colonial (1707-1830), présentée en 2021, constitue à cet égard un moment décisif. Parmi les dispositifs les plus remarqués figurait un « mur des noms », réalisé à partir des recherches conduites par Éric Noël et ses étudiants. Pour la première fois, les visiteurs découvraient les noms de personnes ayant vécu en esclavage à Nantes au XVIIIe siècle.
La portée de ce dispositif dépassait sa dimension scénographique. Pendant longtemps, les esclaves sont restées invisibles. Dans les archives, ils apparaissent le plus souvent comme des biens, des marchandises ou des unités comptables. Grâce au « mur des noms », l’exposition donnait à voir le processus par lequel la recherche permet de retrouver des individus que le système esclavagiste avait cherché à effacer.
Cette inversion du regard constituait sans doute l’un des apports majeurs de la muséographie nantaise, qui tend à restituer des existences singulières. Chaque nom inscrit sur le mur rappelait qu’une personne avait vécu, travaillé, résisté ou circulé dans la société nantaise. Le visiteur était également invité à s’interroger sur l’origine de ces noms, souvent imposés par les propriétaires, révélant ainsi une autre dimension de la domination coloniale : le contrôle de l’identité elle-même.
Par certains aspects, cette démarche s’inscrivait dans la continuité des monuments consacrés aux victimes des génocides, des guerres ou des dictatures, qui utilisent l’énumération pour rendre une dignité aux disparus.
Cette articulation entre recherche et médiation apparaît également aujourd’hui dans les biographies proposées au fil du parcours permanent qui montrent que des hommes, des femmes et des enfants vécurent en esclavage sur le territoire métropolitain, participant à la société française.
Cette même logique préside au dispositif consacré aux tableaux de Pierre Bernard Morlot représentant Dominique et Marguerite Deurbroucq. Grâce à une projection animée directement sur les œuvres, le regard du visiteur est progressivement conduit vers les figures des personnes esclavagisées longtemps demeurées secondaires dans la composition. Ce choix scénographique traduit une démarche historiographique consistant à déplacer le regard vers celles et ceux que les récits avaient, jusqu’ici, laissés dans l’ombre.
L’exemple de Pauline Villeneuve prolonge cette réflexion. Longtemps absente des mémoires locales, cette jeune femme, devenue libre à Nantes à l’issue d’un procès décisif au début du XVIIIe siècle, a progressivement trouvé sa place dans l’espace public grâce aux recherches historiques menées ces dernières années. En 2025, les Nantaises et les Nantais ont choisi, dans le cadre d’une consultation citoyenne, de donner son nom à une future rue ou à un équipement public. Ce passage de l’archive à l’espace urbain illustre de manière particulièrement éclairante le rôle que peut jouer un musée dans la circulation des savoirs entre le monde académique et la société.
L’expérience nantaise montre ainsi que le musée ne constitue plus seulement un lieu où s’exposent les résultats de la recherche. Il devient un espace où les connaissances se construisent, se discutent et se partagent. Les choix muséographiques participent eux-mêmes à la production de nouvelles questions scientifiques, tandis que les travaux des chercheurs nourrissent en retour les formes de médiation proposées au public. Loin de s’opposer, savoir académique et mémoire collective apparaissent ainsi comme deux dimensions complémentaires d’un même processus de compréhension du passé.
Création contemporaine et paroles partagées
L’intégration de la création contemporaine au sein du parcours permanent constitue l’une des évolutions les plus significatives du musée d’histoire de Nantes. Elle participe d’une réflexion plus large sur les conditions de production des savoirs relatifs au passé colonial. Depuis la première édition de la biennale Expression(s) décoloniale(s), inaugurée en 2018, des artistes contemporains ainsi que des historiens issus du continent africain et des diasporas afrodescendantes sont régulièrement invités à intervenir dans le parcours permanent. Leurs œuvres et leurs paroles enrichissent l’interprétation des collections en ouvrant de nouvelles perspectives sur les héritages de l’esclavage et du colonialisme.
Cette démarche s’inscrit dans les débats internationaux consacrés à la décolonisation des musées. Ceux-ci ne portent plus seulement sur la restitution des collections ou sur la provenance des objets, mais interrogent plus largement les rapports de pouvoir qui président à la construction des récits historiques. Qui produit le savoir ? À partir de quelles archives ? Selon quelles catégories d’analyse ? Quels regards continuent d’être marginalisés ? Autant de questions qui traversent aujourd’hui la réflexion muséologique et auxquelles le musée d’histoire de Nantes apporte des réponses concrètes.
Le choix d’intégrer des œuvres contemporaines au parcours permanent traduit cette évolution. Elles participent pleinement du discours scientifique développé par le musée. Leur fonction n’est pas d’illustrer le passé, mais de donner accès à des dimensions que les archives seules peinent à restituer : les silences, les héritages, les mémoires et les effets durables des violences coloniales.
L’art contemporain devient ainsi un véritable outil de connaissance. Il permet de déplacer les questions plutôt que d’apporter des réponses définitives. Les œuvres invitent le visiteur à confronter les archives aux sensibilités contemporaines, à mettre en relation les violences du passé avec leurs prolongements actuels et à interroger les catégories mêmes à travers lesquelles l’histoire a longtemps été écrite.
Cette orientation repose sur une conviction forte : l’histoire n’est jamais définitivement achevée. Chaque génération renouvelle les interrogations adressées au passé en fonction des enjeux de son temps. Le musée ne cherche donc pas à substituer un récit à un autre, mais à multiplier les points de vue.
L’œuvre de Rosana Paulino occupe, dans l’édition de 2026, une place emblématique de cette démarche. Artiste brésilienne de renommée internationale, elle consacre depuis de nombreuses années son travail aux héritages de l’esclavage, aux violences raciales et aux mécanismes d’effacement qui continuent de marquer les sociétés postcoloniales. Ses recherches portent plus particulièrement sur les femmes afrodescendantes, dont elle interroge la place dans l’histoire comme dans les représentations contemporaines.
Sa série Bastidores en constitue l’une des expressions les plus puissantes. Les portraits de femmes noires, traversés de coutures qui semblent refermer ou blesser les visages, convoquent simultanément plusieurs registres de signification : la violence exercée contre les corps, le silence imposé aux victimes et la fragmentation des mémoires. Présentées à proximité des aquarelles de La Marie-Séraphique, ces œuvres instaurent un dialogue entre objet de collection et création contemporaine.
Les sculptures de la série Soldados prolongent cette approche. Réalisées à partir de terre crue, de textiles et de matériaux évoquant la charge du travail, elles établissent un lien direct entre l’exploitation des corps, les logiques économiques et les formes contemporaines de domination. Sans illustrer le discours historique, elles en révèlent les prolongements et invitent le visiteur à considérer l’esclavage comme un héritage toujours actif dans les sociétés postcoloniales.
Le travail d’Omar Victor Diop procède d’une démarche différente, mais complémentaire. À travers ses autoportraits, le photographe sénégalais revisite les trajectoires de figures africaines ou afrodescendantes absentes des récits historiques dominants. En incarnant lui-même ces personnages, il ne cherche pas à reconstituer le passé ; il en souligne les mécanismes d’effacement et interroge les conditions de leur oubli.
Sa série Diaspora trouve naturellement sa place dans le parcours. Les photographies dialoguent avec les collections en redonnant une présence à des hommes dont les biographies demeurent souvent méconnues.
Le portrait consacré à Jean-Baptiste Belley illustre cette démarche. Député de Saint-Domingue à la Convention nationale, acteur de la première abolition de l’esclavage puis victime de la politique napoléonienne, Belley demeure absent des représentations françaises de la Révolution. En intégrant l’œuvre d’Omar Victor Diop à la section consacrée aux révolutions française et haïtienne, le musée interroge les mécanismes qui président à la construction du panthéon national et à l’effacement de certaines figures.
La série Liberty poursuit cette réflexion en abordant les résistances africaines face aux entreprises coloniales. À travers ces œuvres, le visiteur est invité à dépasser une histoire centrée sur les dominations pour les prendre en considération et leur donner une place pleine et entière.
L’expérience nantaise montre ainsi que l’art contemporain n’intervient pas à la périphérie du discours muséal. Il participe pleinement à la production des connaissances. En confrontant les archives, les objets patrimoniaux, les œuvres d’art et les recherches historiques, le musée construit un espace où plusieurs formes de savoir dialoguent sans se confondre.
Conclusion : un musée en dialogue avec le présent
Le musée d’histoire de Nantes ne cherche pas seulement à raconter l’histoire de la traite et de l’esclavage colonial. Il tente d’en montrer la complexité, la relation à la modernité, d’en révéler les continuités, les silences et les prolongements contemporains.
C’est sans doute dans ce dialogue avec le présent qu’il propose, aujourd’hui, sa démarche la plus originale, en s’affranchissant des frontières de l’espace et du temps.
Directrice scientifique
Musée d’histoire de Nantes
Château des ducs de Bretagne
Mémorial de l’abolition de l’esclavage