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Édition du 15 mars au 1er avril 2026

Myriam Cottias : « Il faut décoloniser l’histoire de l’esclavage »

A la veille du 25e anniversaire de la loi reconnaissant la traite et l'esclavage comme crime contre l'humanité, Eric Mesnard s'est entretenu avec l'historienne de l'esclavage et actrice de cette reconnaissance publique.

Myriam Cottias

Alors qu’on commémorera en mai 2026 le 25e anniversaire de la loi Taubira reconnaissant la traite et l’esclavage comme crime contre l’humanité, Eric Mesnard s’est entretenu pour histoirecoloniale.net avec Myriam Cottias, historienne de l’esclavage et actrice de cette reconnaissance publique. Directrice de recherche au CNRS, elle a présidé, de 2013 à 2016, le Comité National pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage (CNMHE). Elle est présidente du comité scientifique du programme « la Route des personnes mises en esclavage » de l’UNESCO, co-rédactrice en chef de la revue Esclavages & post~esclavages – Slaveries & Post~slaveries et directrice de la collection « Esclavages », aux éditions Karthala.

 


Eric Mesnard : Tu as soutenu en 1990, sous la direction d’André Burguière[1], une thèse intitulée La famille antillaise du XVIIème au XIXème siècle, étude anthropologique et démographique : enracinements créoles … Pourquoi ce choix « géographique » (seule ta thèse parmi celles dirigées par A. Burguière concerne les Antilles)  ? Qu’entendais-tu par « enracinements créoles » ?

Myriam Cottias : Pourquoi les Antilles ? Pour des raisons essentiellement familiales. Ma mère est martiniquaise et c’est un lieu où nous allions assez régulièrement pour les vacances. C’était un lieu d’enracinement familial dans la mesure où mon père était enfant unique issu d’enfant unique alors que du côté de ma mère, mon arrière-grand-mère avait eu 14 enfants. Il y avait beaucoup de cousins, cousines, oncles, tantes. La famille se constituait pour moi là-bas. Il y avait une attirance et un questionnement identitaire sur le fait que nous étions une famille identifiée comme métisse alors que moi j’étais plutôt identifiée comme blanche. Il y avait tous ces rouages familiaux que j’avais envie de comprendre autour de la couleur et aussi, d’ailleurs, de la race. On est dans une famille où l’on ne parle pas du tout d’esclavage, où on ne prononce pas ce terme, mais je vais l’entendre à 10 ans en allant visiter l’habitation de Joséphine de Beauharnais. Un ami de mon grand-père, le Dr Rose Rosette[2] fait la visite et il parle de Joséphine en disant qu’elle avait une da[3]qui avait prédit qu’elle serait plus que reine ; et il ajoute : « elle était esclave ». Ce terme me fait sursauter, car même si j’avais l’impression de ne l’avoir jamais entendu, en fait, je savais ce que c’était, et je comprenais que les rapports de domination et de violence que je ne caractérisais pas encore, appartenaient au monde de l’esclavage. Tout ce que je ne comprenais pas dans la société antillaise : les asymétries entre les différentes personnes, les moments de grande proximité et d’autres de rejet complet … appartenaient au monde de l’esclavage. Le mot « esclave » était comme une pièce d’un puzzle qui a complété ce que j’avais compris intuitivement, sensiblement.

Penses-tu que ce que tu évoques est spécifique au groupe social dont tu parles ou est-ce qu’on retrouve le même interdit dans des familles noires de milieu populaire ?

Il y a un interdit parce que l’on est dans un cadre où l’on ne doit pas parler de l’esclavage, mais il y a des signes partout. Il y a des signes, des mots, des expressions, des chansons, des contes qui appartiennent au domaine de l’esclavage qui, en fait, sont partagés par tout le monde. Dans les familles issues de milieux ruraux, ça se dit à demi-mot. C’est une mémoire qui ne se dit jamais complètement et ouvertement, mais tout le monde sait de quoi on parle.

 Je rédige mon mémoire de maîtrise avec Marcel Lachiver[4]  à la Sorbonne, sur la démographie historique. Je commence à travailler les archives et je « tombe » sur la population esclave alors que je ne la recherchais pas du tout à dire vrai. Le fait est que dans les archives, il y a des propriétaires d’esclaves, des affranchissements qui me renvoient à la population esclave que je n’avais pas vraiment identifiée. Je me mets alors à y travailler. Je travaillais sur l’état civil et je reconstitue le village de Trois-Îlets [5], avec tous ses groupes sociaux, les affranchissements, l’établissement et la transmission du nom, la formation des unions, les naissances légitimes ou hors mariage …

Tu n’as pas alors l’idée de travailler plus spécifiquement sur tes ancêtres martiniquais …

Non, car je ne considère pas alors cela comme une donnée historique. C’est plutôt de l’ordre de la généalogie et pour moi ce n’est pas de l’histoire à ce moment-là. Autant j’entre dans l’histoire des Antilles, à cause d’une interrogation qu’on pourrait qualifier d’identitaire, autant, lorsque je me saisis de cette histoire, je ne m’intéresse plus à ma famille.

Ensuite, je passe avec André Burguière pour ma thèse, car parallèlement à ma maîtrise, je suivais son séminaire à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). Son anthropologie historique donne une place à l’individu et fait apparaître le concret de la vie sociale. L’EHESS est alors un lieu d’effervescence intellectuelle et je me voyais plus là qu’à la Sorbonne !

Je voudrais rendre hommage à André Burguière, récemment disparu,  parce qu’il m’accepte en thèse alors qu’il ne connaît rien aux Antilles, qu’il n’est pas très intéressé par la question de l’esclavage. Ce que je peux dire le contrarie parfois un peu, car il a une vision très républicaine de la société française, alors que, moi, je lui ajoute de la race dont il n’a pas envie d’entendre parler. Cependant, il a l’immense générosité de m’avoir soutenue du début jusqu’à la fin. Je lui en suis immensément reconnaissante.

Pourquoi « enracinements créoles » qui n’était pas le sous-titre envisagé dès le départ ?  C’est qu’en faisant des calculs démographiques, des projections, en reconstituant la population, notamment sous l’angle de la natalité et même de la mortalité, je vois qu’il y a des convergences dans les taux de natalité des blancs, des libres de couleur et des esclaves, et qu’il y a des convergences à partir de 1800, parce que la population devient créole, parce qu’il y a une acclimatation aux conditions structurelles et c’est ainsi que j’arrive à l’idée d’enracinements créoles qui passe par le fait que les populations sont créoles.

On n’a pas le même « enracinement » à Saint-Domingue …

Non, pas du tout, parce que les propriétaires sont présents à la Martinique ce qui induit des relations sociales particulières qui sont aussi des relations de proximité. On est dans un système violent, coercitif, de domination absolue, mais en même temps, il y a de la proximité. Cela crée des conditions démographiques particulières.

Dans La question noire: Histoire d’une construction coloniale (Bayard, 2007), tu écris : « Alors que l’historiographie se saisit de grandes questions à la faveur des commémoration nationales comme ces derniers temps, Vichy et la Shoah, en ce qui concerne l’esclavage, il n’en est rien … Il faut décoloniser la pensée sur l’esclavage » (pp. 95-97). Alors que l’Université des Antilles a plus de 40 ans et que la loi Taubira a été votée, il y a 25 ans, réécrirais-tu aujourd’hui ce que tu as écrit en 2007 ?

Oui, je crois que je dirais la même chose quoiqu’il y ait des dispositifs légaux, une effervescence de productions autour de la question de l’esclavage, en termes d’enseignement, de journées nationales de commémoration, de prix de thèse, une recherche très foisonnante ; en même temps, au niveau national, je pense que ce n’est pas une histoire qui soit acceptée sereinement. Elle pose problème. On continue à traduire l’histoire de l’esclavage sous un angle racial, ce qui construit une opposition qui empêche de parler de l’esclavage sans crispation et l’imbrique avec des questions de repentance. Il y a une sorte de mémoire malaisante parce qu’elle est tout de suite traduite en termes d’opposition entre « blancs » et « noirs ». L’histoire de l’esclavage crée une sorte de communauté erronée entre des personnes qui sont identifiées comme « blanches », ce qui leur donne une position de pouvoir à laquelle elles s’accrochent parce qu’elles peuvent en avoir besoin et n’ont pas les outils pour déconstruire ces catégories. Cette identité est confrontée à une identité noire qui, elle aussi, et de manière fausse, est entièrement associée à l’histoire de l’esclavage. Je pense que cette confrontation rend impossible le fait de se dire que cette histoire concerne tout le monde et que ce n’est pas une histoire de Blancs qui seraient les maîtres et de Noirs qui seraient les esclaves.

Dans Relire Mayotte Capécia : Une femme des Antilles dans l’espace colonial français (1916–1955), Armand Colin (2012), tu analyses, avec Madeleine Dobie, l’œuvre de cette écrivaine et sa réception pour le moins contrastée. Pourrais-tu la présenter à grands traits et expliquer pourquoi F. Fanon, dans Peau Noire, masques blancs[6]est si violent à son encontre ? Il écrit , notamment, que son livre « Je suis martiniquaise est un ouvrage au rabais prônant un comportement malsain (p. 34) ».

C’est cette violence qui m’a poussée à travailler sur Mayotte Capécia. Fanon écrit que toutes les « femmes de couleur » rêvent d’avoir une histoire d’amour avec un homme blanc ; ça m’a provoqué un choc, car l’une de mes aïeules, esclave, a été affranchie pour se marier avec son maître. Je ne pouvais pas accepter qu’elle fût une aliénée ! Elle l’était peut-être, mais j’avais plutôt envie de l’associer à une histoire conquérante ! Je me suis plongée dans cette affaire avec Madeleine Dobie, professeure de littérature francophone à la Columbia University. On a retrouvé les archives de Mayotte Capécia. Avant nous, il faut préciser qu’il y a eu le livre de Christiane Makward[7], qui révèle la véritable identité de Mayotte Capécia qui s’appelle Lucette Céranus. Après des recherches, on découvre l’existence de son fils qui a conservé toutes les archives de sa mère. On fonde alors notre travail sur ces documents et je me rends compte que c’est une femme qui s’est « débrouillée » toute sa vie.

Mayotte Capécia en 1946, photographie extraite du livre Relire Mayotte Capécia de Myriam Cottias et Madeleine Dobie, éd. Armand Colin.

Pourrais-tu nous la présenter ?

Elle naît en 1916 dans le village du Carbet. Ses parents sont très pauvres, ne sont pas mariés. Sa mère, cultivatrice, meurt assez rapidement. Lucette, qui a une jumelle qui s’appelle Reine, part très jeune travailler à Fort-de-France dans une chocolaterie. Elle a un premier enfant avec un Béké, puis un deuxième avec un Libanais, qu’elle abandonne parce qu’il lui est infidèle. Ce que je découvre au fur et à mesure c’est que c’est une femme dynamique qui a construit sa vie petit à petit. Au moment de la guerre, elle a une histoire d’amour, pendant deux ans, avec un officier de marine pétainiste. Il l’oblige à avoir un enfant après deux avortements. Elle manque mourir la deuxième fois ; il l’oblige à garder le troisième. Lorsque la Martinique rejoint de Gaulle, il est envoyé au Maroc, mais il a déjà décidé de les abandonner, elle et son fils. Elle ne l’accepte pas totalement et va l’obliger à payer une pension pour son fils, après avoir fait scandale. À l’issue de leur histoire d’amour, il a envoyé un manuscrit énorme de plus de 400 pages, intitulé « Dieu est amour ». Ce texte raconte leur histoire d’amour de façon extrêmement crue et, dans une autre partie, sa guerre. Elle quitte la Martinique à cause de la grande misère dans laquelle elle est avec ses trois enfants. À Paris, elle fait des petits boulots et rencontre l’éditeur Edmond Buchet[8]. Va alors se construire une histoire littéraire à partir de ses souvenirs d’enfance et des passages du manuscrit de l’officier. Une personne va mettre en forme l’ensemble et c’est comme cela que se construit Je suis Martiniquaise qui est le premier ouvrage écrit par une « femme de couleur ». Elle est alors illettrée, mais je la considère comme autrice. Ce livre a été un immense succès. Il a été traduit en allemand et en suédois. Elle devient une égérie de Saint-Germain-des-Prés. Elle meurt d’un cancer à 39 ans après une vie extraordinaire. Elle a son portrait à la Coupole, elle rencontre Henry Miller, Joséphine Baker, présente Damas à son éditeur … Elle a cette fierté d’être antillaise et s’impose alors qu’elle vient d’un milieu misérable. Donc, Frantz Fanon n’a rien compris, sous cet aspect-là … Avec la romancière et réalisatrice, Fabienne Kanor, nous venons d’achever un documentaire-fiction sur elle intitulé : Mayotte Capécia : Vivre, et l’écrire (France Télévisions).

Mais Frantz Fanon a compris bien d’autres choses ! Tu as présidé le Comité National pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage (CNMHE) de 2013 à 2016. Quel bilan tires-tu de cette expérience durant laquelle tu as côtoyé le sommet de l’État ? Je rappelle que le Mémorial ACTe situé en Guadeloupe a été inauguré en présence de chefs d’État (dont celui d’Haïti) par François Hollande le 10 mai 2015 …

C’est une expérience extrêmement intéressante, car être proche du sommet de l’État permet de faire des propositions et de monter des projets, comme, par exemple, le concours pédagogique « La Flamme de l’égalité »[9]. Avec le Ministère de la Culture et Florence Alexis, mon assistante, nous avons pu lancer la recension de toutes les œuvres des musées évoquant l’esclavage dans la « base Joconde »[10]. Nous avons organisé des « rencontres citoyennes », car j’étais attachée à transmettre les connaissances sur l’histoire de l’esclavage à un large public. Il y a eu tout un ensemble d’événements très importants, mais, en même temps, ce sont des actions limitées par le politique, dans la mesure où, tant que le politique estime que ça va lui être bénéfique, il n’y a pas de problème ; mais quand tu vas à l’encontre de ce qu’ils pressent, ça ne va plus. Donc, le bilan est mitigé : on a pu faire beaucoup de choses par notre propre volonté, car on n’avait pas beaucoup de moyens, mais il y a eu aussi des bâtons dans les roues en permanence par l’administration, les cabinets qui ne suivent pas, car ils ne comprennent pas toujours la valeur de ce que l’on fait. Mais quand même, lorsqu’il y a une forte volonté, tu arrives à imposer des choses. Par exemple, le projet de la Fondation pour la Mémoire de l’esclavage, c’est moi qui l’ai proposé au « conseiller mémoire » du Président, qui, dans un premier temps, n’y était pas favorable, mais qui va se saisir du projet au moment où François Hollande ne se représente plus … Ces coups bas politiques ont été permanents. La question de la Fondation est un exemple, mais il y en a eu d’autres, notamment sur la question du 23 mai, deuxième date de commémoration autour de l’esclavage qui a été entérinée, alors que, pour moi, c’est une façon de racialiser à nouveau la question. L’idée sous-jacente, c’est que le 10 mai est la journée des abolitionnistes blancs, comme Schoelcher, et que le 23 mai est la journée des « victimes de l’esclavage ». Je suis contre cette partition et cette opposition qui sur le plan historique ne veut rien dire, car c’est dans la confluence des actions -des révoltes d’esclavisé.es- des idées philanthropiques, et des conditions économiques que l’abolition de l’esclavage s’est imposée. De plus, je critique la notion de « victime » pour l’histoire de l’esclavage, non pas que les esclavisés n’aient pas été victimes d’un système qui tendait à les dégrader, mais ils n’ont pas été que victimes et ils se sont affirmés comme sujets. La microhistoire de l’esclavage le montre parfaitement. C’est un message d’espoir : même dans les systèmes de domination et de coercition les plus violents, l’humain arrive à s’imposer, même dans des interstices étroits. On peut faire le parallèle avec les camps de concentration où, là aussi, l’humain s’impose et cherche des voies pour s’exprimer contre la déshumanisation.

De ce point de vue, Frantz Fanon a raison, il ne faut pas enfermer les individus contemporains dans un statut de descendants, soit de bourreaux, soit de victimes[11]. Quand on connaît l’histoire démographique des Antilles, on sait que les Antillais sont très souvent descendants des uns et des autres …

Comment peut-on proposer à des jeunes l’identité de victime pour entrer dans le monde ? Cela me semble une aberration totale. Il y a eu un changement sur le statut du témoin. La figure de l’individu témoignant de la souffrance a envahi tous les témoignages. C’est aussi une des conséquences de la Shoah …

Je me fonde sur mon expérience d’enseignant qui a fait appel dans sa classe à des témoins, j’ai toujours entendu ces personnes insister, devant les élèves, sur le fait qu’au bout du compte, elles l’avaient emporté en survivant.

Oui, mais cette partie-là n’est pas conservée, ce qui est conservé c’est l’expérience de victime. Le côté survivant n’a pas été intégré comme tel à l’histoire de l’esclavage.

Certes, mais je pense que le témoignage a une double fonction. On peut encore faire appel au témoignage de personnes ayant survécu aux persécutions nazies, alors que l’on ne peut évidemment pas faire témoigner des survivants de l’esclavage colonial. Quand j’utilise des témoignages écrits, je les présente comme des actes de résistance, car arriver à écrire et à se faire publier quand on a été esclave, cela ne va pas de soi …

Oui, mais il y a une notion qui a surgi ces derniers temps : celle du trauma transgénérationnel. L’histoire de l’esclavage va être associée à ce trauma, ce qui enracine le statut de victime plutôt que celui de résistant. Je pense qu’il y a un gros problème lorsque l’on calque la mémoire de l’esclavage sur celle de la Shoah. On est dans des époques et des systèmes différents qui, certes sont des systèmes de domination et de déshumanisation, mais qui n’ont pas les mêmes objectifs. On ne cherche pas à exterminer les esclavisés noirs, car ils doivent produire. On les exploite en s’appuyant sur la déshumanisation et la position dominante de maître a conduit à des folies meurtrières et sauvages mais l’objectif premier n’est pas de détruire la force de travail. Le « mur des noms » me semble un fourvoiement [12]. D’une part, car il ne me semble pas salutaire de calquer la mémoire de l’esclavage sur l’histoire juive car cela contribue à entretenir des oppositions et que, d’autre part, ne porter sur ce mur que les noms des affranchis de 1848 constitue une vision très républicaine de l’abolition de l’esclavage, à savoir que l’histoire des esclavisé.es commence avec l’abolition de l’esclavage !

Tu viens d’employer le terme d’ « esclavisé ». Pourrais-tu en expliquer la signification et la raison ? Je constate que ce terme s’impose dans de récentes publications.

M.C. : Ce n’est pas un terme qui remplace celui d’esclave. J’emploie les deux. Pour moi, un esclave, c’est une personne qui a ce statut civil, tandis qu’avec « esclavisé », qui est un terme que j’ai proposé au CIRESC, l’idée est de réintroduire de l’humain : c’est une personne qui est mise en esclavage, qui est esclave par statut, mais qui n’est pas esclave dans son être. Cela me semble important de créer ce mot qui a cette fonction de faire sursauter, d’interroger, et, donc de faire réfléchir sur ces différents niveaux. Je dois dire que l’idée s’est imposée après un colloque en Guadeloupe pendant lequel une militante m’a demandé pourquoi on utilisait toujours le mot esclave ; pourquoi en français n’avait-on pas l’équivalent d’ enslaved ? J’y ai réfléchi et je suis arrivée à ce mot.

Tu présides le conseil scientifique du programme de l’UNESCO, « la Route de l’ esclave » qui est devenu « la Route des personnes mises en esclavage » …

Ils n’ont pas voulu accepter « esclavisés », parce que la secrétaire générale de l’UNESCO, Audrey Azoulay, ne voulait pas de ce terme-là. Les anglophones voulaient que l’on utilise pour le titre du programme « enslaved » et non « « slave ». Seuls les Français résistaient à ce changement lexical. On est donc arrivé à cette formulation « les personnes mises en esclavage ». 

Tu as largement contribué avec le CIRESC à la production et à la diffusion des connaissances sur l’histoire des esclavages et des « esclavisé .es » : quels sont à ce jour tes principaux « chantiers » ?

Il y en a plusieurs : on a monté une revue qui s’appelle Esclavages & post~esclavages – Slaveries & Post~slaveries[13] qui est entièrement en ligne, qui est quadrilingue et entièrement gratuite avec cette idée que nous diffusons de la connaissance. On a organisé cette revue à plusieurs niveaux :

– des articles de recherche autour d’un dossier thématique évalués par les pairs en « double aveugle » ; 

– une rubrique « archives et terrains » où l’on présente une archive et on montre comment elle peut être travaillée ;

– des comptes rendus de lecture ;

– la recherche par l’image et le son où l’on présente des vidéos de recherche ;

– une section « créations » où l’on donne carte blanche à des artistes travaillant sur l’histoire et la mémoire de l’esclavage.

   On en est au douzième numéro avec plus de 8 000 lecteurs dans le monde, avec un lectorat plus important aux États-Unis qu’en France ; ensuite, il y a le Brésil. 

Pour contribuer à renforcer la connaissance, il y a aussi la série Karthala-CIRESC avec deux collections : l’une où sont publiés des travaux de recherche et une autre où sont republiés des textes importants et des archives, comme le récit autobiographique de Mary Prince qui est notre dernière publication[14].

On a aussi un séminaire à l’EHESS et des programmes de recherche. Le dernier qui vient de s’achever, l’ANR DATAS, portait sur la constitution d’une base de données concernant les affranchis d’avant 1848 entrant en écho avec celle que l’on a faite avec la recherche menée sur les tous les indemnitaires de l’Empire français. Jessica Balguy a travaillé sur les indemnitaires de la Martinique et a montré que 40% des personnes qui touchent l’indemnité sont d’anciens « libres de couleur »[15]. C’est un chantier qui continue. On a d’autres projets qui concernent plus spécifiquement la question des réparations, mais pour l’instant, on n’a pas de projet financé …

Mon principal travail personnel de recherche porte sur le journal du planteur Dessalles, à partir duquel je retrace et reconstitue des biographies d’esclavisé.es, avec l’idée de montrer la complexité des relations sociales, la place qu’ils et elles y affirment, et le fait que la plantation n’est pas un espace clos. Je finis de rédiger le portrait d’une femme qui s’appelle Joséphine et qui a un sacré caractère[16] !     


Publications de Myriam Cottias

  • avec Magali Bessone: Lexique des réparations de l’esclavage, Paris, Karthala, 2021 (ISBN 978-2811129033).
  • avec Madeleine Dobie Relire Mayotte Capécia : Une femme des Antilles dans l’espace colonial français (1916–1955), Armand Colin, 2012 (ISBN 978-2200277123).
  • Les traites et les esclavages. Perspectives historiques et contemporaines, Karthala, 2010 (ISBN 978-2811104221).
  • Corps, la famille et l’état. Hommage à André Burguière, PUR, 2010 (ISBN 978-2753511958).
  • La question noire: Histoire d’une construction coloniale, Bayard, 2007
  • Esclavage et dépendances serviles: Histoire comparée, L’Harmattan, 2006 (ISBN 978-2296018877).


NOTES

[1] André Burguière (1938-2026), spécialiste de l’histoire de la famille et de la population à l’époque moderne, a contribué au développement de l’anthropologie historique. Il a notamment publié Le mariage et l’amour en France de la Renaissance à la Révolution, Le Seuil, 2011.

[2] « Engagé dans la vie politique de la Martinique, il est maire des Trois-Ilets de 1953 à 1971. En 1944, il fait l’acquisition du domaine de La Pagerie aux Trois-Ilets, lieu de naissance de l’impératrice Joséphine et crée un musée inauguré en février 1954 qui devient un haut lieu touristique. » Fonds Robert Rose-Rosette | Archives historiques du ministère de la Transition écologique et solidaire et du ministère de la Cohésion des territoires

[3] Nourrice noire 

[4] Marcel Lachiver (1934-2008), historien du monde rural qui a notamment publié La Famine au temps du Grand Roi (Fayard, 1991), et un Dictionnaire du monde rural (Fayard, 1997). 

[5] Commune martiniquaise sur laquelle est située l’ancienne habitation de La Pagerie où est née en 1763 Marie Josèphe Rose de Tascher de La Pagerie.

[6] Frantz Fanon,  « La femme de couleur et le Blanc » (pp. 33-50) in Peau noire, masques blancs, Editions du Seuil, 1952.

[7] Christiane Perrin Makward, Mayotte Capécia ou l’aliénation selon Fanon, éditions Karthala, mai 2000.

[8] Edmond Buchet (1907-1997)  rachète la maison d’édition fondée en 1929 par le Brésilien Roberto Corrêa à Paris, dont il fait avec Jean Chastel la maison d’édition Buchet/Chastel en 1936.

[9] Concours « La flamme de l’égalité »

[10]Https://www.culture.gouv.fr/thematiques/musees/Les-musees-en-France/les-collections-des-musees-de-france/joconde-catalogue-collectif-des-collections-des-musees-de-france

[11] « Vais-je demander à l’homme blanc d’aujourd’hui d’être responsable des négriers du XVIIème siècle ? Vais-je essayer par tous les moyens de faire naître la Culpabilité dans les âmes ? La douleur morale devant la densité du Passé ? Je suis nègre et des tonnes de chaînes, des orages de coups, des fleuves de crachats ruissellent sur mes épaules. Mais je n’ai pas le droit de me laisser ancrer. Je n’ai pas le droit d’admettre la moindre parcelle d’être dans mon existence. Je n’ai pas le droit de me laisser engluer par les déterminations du passé. Je ne suis pas esclave de l’Esclavage qui déshumanisa mes pères […]. » Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Paris, éd. du Seuil, 1952.

[12] https://cm98.fr/actualites/le-futur-memorial-des-noms-un-acte-de-memoire-et-dhistoire-et-de-justice

[13] Revue « Esclavages & post~esclavages / Slaveries & Post~Slaveries » – Esclavages CIRESC

[14] Nos ouvrages classés par collections

[15] www.esclavage-indemnites.fr

Jessica Balguy, Indemniser l’esclavage en 1848 ? Débats dans l’Empire français du XIXe siècle, Karthala, 2020.

[16]« L’identité palimpseste d’“Agricole” : histoires croisées de subjectivités et de contraintes dans les Antilles françaises esclavagistes du XIXème siècle », Esclavages & Post-esclavages [En ligne], 8 | 2023, mis en ligne le 10 mai 2023, consulté le 13 mars 2026. URL : http://journals.openedition.org/slaveries/8459 ; DOI : https://doi.org/10.4000/slaveries.8459 ; “Domination and Emotion in a Post-Slavery Society; Toward a Microhistory of Compensation in Nineteenth Century Martinique » in Madeleine Dobie, Karen-Margrethe Simonsen & Mads-Anders Baggesgaard, A Comparative Literary History of Slavery, Vol. 1: Literature, Slavery & the Emotions, Amsterdam : John Benjamins Publishing Company. ⟨hal-04874657v1⟩.

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