Intervention d’ouverture au troisième colloque du Centenaire de l’Étoile Nord-Africaine
Groupe de Réflexion sur l’Algérie (GRAL) / AlternaTV, 20 juin 2026
Par Lyazid Benhami
En ma qualité de président du Groupe de Réflexion sur l’Algérie, je suis particulièrement heureux et honoré d’ouvrir aujourd’hui ce troisième et dernier colloque du cycle consacré au centenaire de l’Étoile Nord-Africaine, qui vient conclure plusieurs mois de réflexion, de transmission et d’échanges autour de cette organisation fondatrice de l’histoire politique contemporaine de l’Algérie.
Cette rencontre clôt une séquence mémorielle, scientifique et citoyenne que le Groupe de Réflexion sur l’Algérie a eu l’honneur de porter, aux côtés de nombreux partenaires, à l’occasion du centenaire de cette organisation créée à Paris en 1926. Cent ans après sa naissance, l’Étoile Nord-Africaine continue de susciter l’intérêt des historiens, des chercheurs, des militants de la mémoire et de tous ceux qui s’interrogent sur les origines de la conscience politique moderne en Algérie et, plus largement, en Afrique du Nord.
Je voudrais tout d’abord adresser mes plus sincères remerciements à l’ensemble des partenaires qui ont rendu possible ce cycle consacré au centenaire de l’Étoile Nord-Africaine.
Notre premier colloque s’est tenu le 25 avril dernier à la Bourse du Travail de Paris grâce à l’engagement conjoint de Beur FM, de l’Institut Tribune Socialiste, de la CGT Paris et du Groupe de Réflexion sur l’Algérie. Le deuxième événement a été organisé le 4 juin par l’Institut du Monde Arabe, avec la coopération du GRAL, offrant à cette commémoration un cadre prestigieux et une audience particulièrement large. Nous avons enfin le plaisir d’achever aujourd’hui ce cycle avec le concours d’AlternaTV, que je remercie chaleureusement pour son soutien et son implication. Chacune de ces institutions a apporté sa contribution propre à la réussite de cette séquence mémorielle et scientifique. Je tiens à leur exprimer, au nom du GRAL, notre profonde reconnaissance.
Je souhaite également exprimer ma gratitude à l’ensemble des historiennes, historiens, chercheuses, chercheurs, auteurs, archivistes, témoins et passeurs de mémoire qui ont contribué à la richesse de ce cycle du centenaire. Nos échanges ont notamment été nourris par les travaux de Benjamin Stora, Gilles Manceron, Alain Ruscio, Nadia Henni-Moulaï, Nedjib Sidi Moussa, Ali Guenoun, Aïssa Kadri, Benjamin Brower et Christian Phéline.
Je souhaite également remercier chaleureusement celles et ceux qui, par leur engagement personnel, leur soutien institutionnel ou leur concours à l’organisation de ces rencontres, ont permis à ce cycle du centenaire de voir le jour et de rencontrer son public.
Je pense notamment à Nacer Kettane, Marc Mangenot, Benjamin Stora, Nicolas Bouchouicha, Rachid Oufkir, Claude Germon, Soad Baba Aïssa, ainsi qu’à toutes celles et tous ceux qui ont contribué, parfois dans l’ombre, à la réussite de ces manifestations. Si certains noms m’échappent aujourd’hui, qu’ils veuillent bien m’en excuser et qu’ils sachent que leur engagement n’en est pas moins reconnu et apprécié.
Je souhaite également saluer les filles et fils des acteurs de cette histoire, notamment Djanina Messali-Benkelfat, Leila Mestoul, Patrick Radjef, Tarek Radjef, Chabane Imache, dont les témoignages permettent à la mémoire vécue de dialoguer avec la recherche historique.
Cette diversité de partenaires, de chercheurs, de témoins et de militants de la mémoire reflète d’ailleurs assez fidèlement l’esprit même de l’Étoile Nord-Africaine : celui d’une rencontre entre des parcours, des sensibilités et des engagements différents, réunis autour d’une même volonté de compréhension, d’émancipation et de justice.
Notre ambition n’a jamais été de célébrer une mémoire figée ni de produire un récit convenu. Elle a consisté, au contraire, à créer les conditions d’un dialogue exigeant entre l’histoire, la mémoire et la réflexion citoyenne.
Le rôle d’un groupe de réflexion est d’abord de poser des questions, de favoriser la confrontation des points de vue et d’encourager la transmission des savoirs. C’est dans cet esprit que le GRAL a souhaité s’associer à ce cycle du centenaire, convaincu que l’histoire de l’Étoile Nord-Africaine dépasse largement le cadre de la seule commémoration pour interroger notre rapport à l’engagement, à la citoyenneté et au devenir collectif.
À titre personnel, je suis convaincu que l’une des plus grandes leçons de l’Étoile Nord-Africaine réside dans sa capacité à transformer une condition sociale — celle de travailleurs souvent éloignés des lieux de pouvoir — en une force politique consciente, organisée et porteuse d’un projet d’émancipation.
Ce troisième colloque occupe une place particulière dans notre démarche.
Après avoir exploré les fondements historiques, politiques et idéologiques de l’Étoile Nord-Africaine lors de nos précédentes rencontres, nous avons souhaité consacrer cette dernière étape à une réflexion approfondie sur son histoire, ses acteurs, ses dynamiques, mais aussi sur sa mémoire et ses héritages.
- La première partie de nos travaux sera consacrée à l’histoire de l’Étoile Nord-Africaine et aux dynamiques du nationalisme algérien.
Nous aurons le privilège d’entendre l’historien Benjamin Brower, qui reviendra sur les relations entre nationalisme et internationalisme dans la lutte algérienne pour l’indépendance. Puis le sociologue Aïssa Kadri analysera les mécanismes de contrôle politique et sécuritaire de l’immigration algérienne durant l’entre-deux-guerres. Enfin, l’historien Christian Phéline nous proposera une réflexion sur l’année 1936, moment charnière dans l’affirmation du nationalisme algérien sur le territoire même de l’Algérie.
- La seconde partie de notre rencontre sera consacrée à la mémoire, à la transmission et aux héritages de l’Étoile Nord-Africaine.
À travers les témoignages de Leila Mestoul, Chabane Imache et Tarek Radjef, nous aborderons cette dimension essentielle de l’histoire : celle qui se transmet au sein des familles, des mémoires et des générations. Cette articulation entre histoire et mémoire est au cœur même de notre démarche.
Car l’Étoile Nord-Africaine ne constitue pas seulement un épisode du passé. Elle représente l’un des moments fondateurs de l’histoire politique contemporaine de l’Algérie. Son apparition ne relève ni du hasard ni d’une simple réaction aux circonstances. Elle s’inscrit dans une histoire longue, marquée par plusieurs générations de résistances, d’expériences politiques et d’aspirations à l’émancipation. Cette filiation renvoie d’abord à l’œuvre de l’Émir Abdelkader qui, entre 1832 et 1847, mena non seulement une lutte contre la conquête coloniale mais posa également les fondements d’une organisation politique et administrative moderne.
Elle se prolonge avec l’insurrection de 1871, conduite par Cheikh El Mokrani et portée spirituellement par Cheikh El Haddad, avant de trouver une résonance nouvelle dans la guerre du Rif menée entre 1921 et 1926 par Abdelkrim El Khattabi.
L’Étoile Nord-Africaine s’inscrit dans cette continuité historique tout en inaugurant une étape nouvelle. Là où les résistances antérieures furent principalement militaires ou insurrectionnelles, elle marque l’entrée dans l’âge du militantisme politique moderne : celui de l’organisation partisane, de l’action syndicale, de la presse militante, de la mobilisation des travailleurs et de la conquête de l’espace public.
Elle naît également dans un contexte international marqué par l’effervescence des mouvements anticoloniaux. Les échos du Congrès de Bakou de 1920, les transformations révolutionnaires en Chine, les luttes d’émancipation qui se développent au Vietnam autour de Ho Chi Minh, ainsi que les réseaux militants et intellectuels qui traversent alors les grandes métropoles européennes, contribuent à façonner l’horizon politique dans lequel elle voit le jour.
L’une des originalités majeures de l’Étoile Nord-Africaine réside dans son ancrage au sein des travailleurs nord-africains installés en France.
C’est dans les usines, les syndicats, les associations et les espaces du mouvement ouvrier que se forge progressivement une conscience politique nouvelle.
Autour de Hadj Ali Abdelkader, Amar Imache, Belkacem Radjef, Messali Hadj, Mohamed Si Djilani et de nombreux autres militants issus du monde ouvrier et de l’immigration, se construit progressivement une pensée politique qui fera de l’Étoile Nord-Africaine la matrice du mouvement national algérien.
Cette influence ne s’arrête d’ailleurs pas à la naissance des grandes organisations nationalistes algériennes qui lui succèdent. Elle se retrouve également, plusieurs décennies plus tard, dans l’esprit de la Conférence de Tanger, réunie du 27 au 30 avril 1958, à laquelle participèrent des représentants du Front de Libération Nationale algérien, du parti de l’Istiqlal marocain et du Néo-Destour tunisien.
Cette rencontre historique affirmait la solidarité des luttes de libération et exprimait l’ambition d’une coopération étroite entre les peuples d’Afrique du Nord après les indépendances. Elle portait également l’idée que les liens historiques, humains, culturels et économiques qui unissent ces peuples pouvaient constituer le fondement d’un avenir partagé.
À bien des égards, cette réflexion prolongeait certaines intuitions déjà présentes chez les pionniers de l’Étoile Nord-Africaine, dont le nom même traduisait une volonté de penser un destin commun .
Sans préjuger des réponses que chaque époque apporte à ses propres défis, cette séquence historique nous rappelle que les questions de coopération régionale, de circulation des savoirs, des femmes et des hommes, ainsi que les formes de solidarité entre les deux rives de la Méditerranée occidentale demeurent des sujets de réflexion pleinement contemporains.
Cette dimension est essentielle. Car l’un des enseignements les plus féconds de l’expérience de l’ENA réside peut-être moins dans les revendications qu’elle porta que dans la méthode politique qu’elle contribua à faire émerger.
L’Étoile Nord-Africaine apparaît, à bien des égards, comme l’une des premières expériences de politisation moderne des travailleurs nord-africains. Ses militants comprirent que l’émancipation nationale ne pouvait être dissociée de l’émancipation civique. Ils investirent les espaces syndicaux, les associations, les lieux de débat et de formation politique. Ils apprirent à organiser, à convaincre, à représenter et à construire une parole collective. À travers cette expérience, des ouvriers, des travailleurs migrants, souvent éloignés des centres traditionnels du pouvoir, deviennent des acteurs politiques à part entière. Ils élaborent des analyses, construisent des solidarités et développent une vision du devenir collectif. Cette modernité mérite d’être méditée aujourd’hui.
Car au-delà de son rôle fondateur dans l’histoire du mouvement national algérien, l’Étoile Nord-Africaine nous invite à réfléchir aux conditions de formation d’une citoyenneté active, à la place de la participation dans la vie publique et à la capacité des sociétés à produire des formes d’engagement adaptées à leur temps. Elle nous rappelle que les grandes transformations historiques ne procèdent pas uniquement des institutions ou des dirigeants, mais également de citoyens organisés, conscients de leurs responsabilités et engagés dans la construction du bien commun.
Cette réflexion concerne naturellement les sociétés d’Afrique du Nord, mais elle interpelle également les diasporas, les acteurs associatifs, les chercheurs et tous ceux qui s’interrogent sur les formes contemporaines de l’action collective. À cet égard, la Méditerranée occidentale apparaît moins comme une frontière que comme un espace de circulation, d’échanges et de dialogue. Elle fut l’un des cadres historiques dans lesquels s’est développée l’expérience de l’Étoile Nord-Africaine et demeure aujourd’hui un horizon de réflexion pour penser les coopérations, les solidarités et les défis communs de notre temps.
Cent ans après sa création, l’Étoile Nord-Africaine demeure bien davantage qu’un objet de mémoire. Elle nous rappelle que l’émancipation est indissociable de l’organisation, que la citoyenneté se construit par l’engagement et que les grandes transformations historiques naissent souvent de femmes et d’hommes ordinaires qui décident de prendre part à leur destin collectif. C’est sans doute dans cette leçon de méthode, autant que dans son héritage politique, que réside l’une des plus remarquables modernités de l’Étoile Nord-Africaine.
L’histoire de l’ENA ne nous livre pas des réponses toutes faites aux défis de notre temps. Elle nous invite plutôt à réfléchir aux formes contemporaines de l’engagement, de la participation citoyenne et de la construction du bien commun. En cela, elle demeure une source de questionnement autant qu’un héritage. Et peut-être pouvons-nous faire nôtre cette réflexion de Frantz Fanon : « Chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, la remplir ou la trahir. »
Un siècle après la naissance de l’Étoile Nord-Africaine, il nous appartient non seulement de transmettre cette histoire, mais aussi d’en comprendre les enseignements pour notre présent et pour l’avenir.
Une approche socio-historique de l’Etoile dans l’immigration sous un contrôle policier serré
Par Aïssa Kadri
Merci pour l’invitation à participer à ce webinaire. Merci aux amis et collègues présents pour leur engagement, leur attention et écoute. Merci à Alternatv pour sa disponibilité.
Il y a eu beaucoup de choses dites autour de l’ENA notamment à propos de sa naissance, beaucoup de choses, surtout, de la part du grand public. Par contre, s’agissant des travaux d’historiens, de l’histoire propre de l’ENA, celle-ci a été peu travaillée. A ma connaissance, Il y a eu peu de travaux historiques qui reviennent sur l’histoire propre de l’ENA, peu l’ont prise comme objet en tant que telle. Elle a été peu analysée en tant qu’organisation spécifique.
Les travaux l’ont toujours abordée à travers soit Messali (cf Benjamin Stora) ou des trajectoires de militants, comme l’a entrepris Omar Carlier, qui a été un de ceux qui ont été le plus au fond de l’histoire des sources du nationalisme avec de nombreux ouvrages, articles, et différentes contributions, dont : « Individus groupes et propagandistes, le procès de politisation de l’émigration algérienne en France 32-36 ». Et un autre très bon texte de Omar dans l’ouvrage du CRASC « Générations du mouvement national » publié en hommage à l’historien Mahfoudh Kaddache, que nous avons co-dirigé Ouarda Tengour et moi-même. Il y a également des travaux qui ont été quelque peu occultés, notamment ceux de Kamel Bouguessa qui a publié sa thèse : « Aux sources du nationalisme Algérien » aux éditions Casbah et qui parle là de la genèse de l’ENA, et celle du Tunisien M.S. Mathlouti qui a soutenu sa thèse à Paris 8, qui traite également de l’ENA à travers des trajectoires, notamment celle de Messali Hadj.
Personnellement, je ne suis pas historien, mais sociologue, même si ces deux disciplines sont les deux faces de la même pièce ; j’ai souhaité parler aujourd’hui plutôt de la base sociale du mouvement qui a porté l’ENA entre les deux guerres. Il y a cependant deux ou trois questions, deux ou trois mots à dire sur l’Etoile, notamment à propos de ce qui fait quelque peu débat au présent.
Quand on parle de l’ENA, la question qui revient souvent chez un certain nombre de militants c’est celle de savoir qui a créé l’ENA, qui a été à son fondement, et s’ouvre là une querelle autour des noms des personnalités qui vise en fait Messali, le « pestiféré » dans une lecture anachronique de l’histoire où certains ont voulu minimiser sa participation à sa création, en jugeant son rôle à partir des luttes des années 50. Messali lui-même d’ailleurs, s’il reconnait (Cf son discours de 1957) les apports de la pensée révolutionnaire française pour le mouvement national est peu disert sur ses rapports avec le PCF ; il reconnait l’apport du mouvement ouvrier français mais ne reconnait pas souvent de manière claire l’influence du PC ; Disons que l’Etoile a été la création d’un collectif de militants communistes dont Hadj Ali Abdelkader en a été la cheville ouvrière, avec Akli Benali membre de la CGTU qui aura un rôle important notamment de recruteur de militants, il y a Mahmoud Ben Lekhal qui sera secrétaire de l’association et Abdelaziz Menaouer membre, ces deux personnalités ayant suivi des cours à l’université moscovite d’Orient. Il y a également le tunisien Chadly Khairallah journaliste qui en sera le président ; Messali Hadj en a été membre, et la présence de Messali dans le noyau originel ne fait pas question ; dès 1924, il participe à la sous-commission Nord-Africaine du PCF (il est présent à l’assemblée générale qui suit le dépôt de la création de l’Etoile en septembre 1926). Pointant ce qui le séparait du PCF, il laisse entendre que le PCF « avait un plan et il ajoute que nous nourrissions un autre plan ». Mohammed Harbi souligne à propos de Messali qu’il a été associé avec Hadj Ali Abdelkader, Chebila et Si Djilani aux discussions qui ont précédé son lancement et qu’il en a été fondateur. Il faut observer que les marocains (le protectorat est récent, en 1912, et on était en pleine guerre du Rif entre 1921 et 1926) et les tunisiens, étaient peu nombreux et c’est à l’initiative de l’ENA que fut créée l’AEMNA (Association des étudiants Musulmans Nord-Africains) en novembre 1927, qui devait élargir la base du mouvement. Hadj-Ali Abelkader fit notamment participer les étudiants marocains et tunisiens aux meetings du 14 juillet et du 1ier et 18 novembre 1926 (L’AEMNA, Ch. Robert Ageron, Outre-Mers Revue d’histoire 1983).
S’agissant de sa création il faut également prendre en compte le contexte international la fin de la première guerre avec l’affirmation de la doctrine Wilson qui visait à faire valoir l’autodétermination des peuples sous domination et dans le même moment la doctrine léniniste de l’émancipation des peuples sous domination impérialiste. il y a dans le même moment la guerre du Rif . Il faut également noter les interventions et meetings de l’Emir Khaled dans le même moment ; il y a enfin un contexte de montée des menaces avec le fascisme qui va arriver au pouvoir dans la décennie.
L’ENA de fait est née dans l’Union Intercoloniale « UIC » sous l’impulsion du PCF une organisation née dans les années 20 où Ho Chi Minh a joué un rôle considérable ; il était le secrétaire de l’UIC et fondateur de son journal Le Paria, son objectif a été de rassembler tous les colonisés et c’est dans ce milieu que se forment les futurs cadres de l’ENA ; Ho Chi Minh part à Moscou en 1923, son travail va continuer en lien avec ses camarades restés sur place ; afin de préciser les choses par rapport aux dates, qui elles aussi ont été mises en question, la décision de créer l’ENA, c’est mars 2026, et sa création officielle est juin 1926. La première assemblée générale a lieu en septembre 1926 au 163 boulevard de l’hôpital sous la présidence de Hadj Ali Abdelkader. Deux mots enfin sur son organisation, elle a été pyramidale avec un bureau directeur ou comité central avec des cadres qui arriveront un peu plus tard dans l’organigramme, comme Amar Imache, Belkacem Radjef, Ahmed Mzerna, Ali El Hamami ; elle s’appuie sur des journaux d’abord le Paria , puis l’Ikdam et lance enfin son propre journal El Oumma en 1930, alors qu’elle venait d’être dissoute en 1929. La première carte d’adhésion de l’ENA indiquait : « Étoile Nord-Africaine, Association des Musulmans-Algériens-Tunisiens-Marocains ; Président d’honneur : Émir Khaled, section de l’Union intercoloniale, 3 rue du Marché-des-Patriarches, Paris (Ve arr.). » Son programme en dix points demandait les libertés et droits politiques pour les émigrés d’Afrique du Nord. Par ailleurs la CGTU faisait campagne dans des « congrès nord-africains », pour l’indépendance des colonies et l’élection en Algérie d’un parlement, assemblée constituante au suffrage universel sans distinction de race et de religion. L’Etoile va se réorganiser en 1933 où elle adopte un programme politique très précis après sa dissolution ; l’ENA aura été la matrice organisationnelle et idéologique du nationalisme Algérien.
S’il y a lieu de revenir sur les conditions de la création de l’ENA, il faut également clarifier davantage les rapports entre nationalistes et communistes tout au long de ses années notamment à travers la saisie de leurs motivations explicites ou Implicites, souvent d’ailleurs plus implicites qu’explicites vis -à-vis des coloniaux. Ces rapports vont évoluer selon des intérêts différents pas toujours transparents dans les stratégies d’expressions publiques et des décisions qui vont aboutir à la dissolution de l’ENA.
Avant de passer à l’évolution de ces rapports , ce que je souhaite ici développer c’est ce qui se passe du point de vue de ce qui a été la base sociale de l’organisation à savoir l’immigration algérienne, première immigration en France dans ces années-là.
On peut dater le début de l’émigration algérienne en France de la fin de la première guerre ; pendant la guerre ce sont quelque 200.000 Algériens qui sont en France entre soldats mobilisés et travailleurs à l’arrière (187 000 soldats dont 25 à 30 000 morts dans la guerre). Avant la guerre, on comptait seulement 1444 immigrés Algériens en 1914, et on passe rapidement, hors les soldats, à 60 234 en 1918. Certains des soldats restant pour travailler. Dans les années 20 il y a selon des sources croisées (Louis Milliot et l’enquête de Louis Massignon) 120 000 immigrés algériens sur le sol français. La région parisienne en compte plus de 60.000. Pour résumer selon les statistiques officielles c’est un Algérien sur sept en âge de travailler qui a travaillé entre les deux guerres en France et un sur quatre qui y a vécu.
Cette immigration devient de plus en plus importante et va faire l’objet d’attention sécuritaire de la part des autorités.
Quelques mots d’abord sur les caractéristiques sociologiques générales de cette immigration : selon les origines géographiques, c’est la Kabylie qui est le point de départ le plus important des migrants dans la période, il y a également l’Ouest avec la région de Nedromah, le Sud avec El-Oued/Guemar, l’Est avec Constantine où ce sont plus de 50 000 migrants qui en sont originaires, Alger également avec plus de 20 000 migrants, Oran venant loin derrière avec 2000 migrants (Revue Africaine, 1925, L. Milliot) ; C’est une immigration de travail comme d’hommes seuls, comme celle qui va suivre après la seconde guerre mondiale qui verra les femmes apparaitre dans les années 1950. Paysanne elle devient ouvrière : essentiellement composée de manœuvres, elle se spécialise progressivement et on va trouver les Algériens dans les secteurs les plus durs dans la métallurgie lourde, Hauts fourneaux , fonderies, laminoirs , dans l’industrie automobile à Nanterre à Billancourt. Il sont les premiers dans l’industrie chimique, dans le bâtiment et travaux publics également ; dans l’industrie extractive, mines et houillères du Nord. La caractéristique est que la main-d’œuvre algérienne est à destination industrielle et non agricole. Les conditions de vie sont difficiles, foyers et logements insalubres, puis bidonvilles, travaux pénibles, vulnérabilité sanitaire, racisme ambiant.
Ces indigènes dont la plupart ont fait la guerre autour de 200 000 algériens dont environ 30 000 qui perdront la vie, vont vivre dans un environnement ségrégué et surveillé où la vieille idéologie racialiste va fonctionner à plein régime. Les représentations à l’égard de ces travailleurs, vont reposer sur des préjugés et stéréotypes développés sous la colonisation, sur la construction de l’autre, comme inférieur, avec un profil psychologique déjà défini par l’École psychiatrique d’Alger, essentialisant l’Algérien : un profil de personnes dangereuses, malfaiteurs, voire criminels nés. En 1925 un de ceux qui vont gérer cette population Octave Depont administrateur de commune mixte, auteur de l’Algérie du centenaire proche de Godin à l’origine du SAINA, parle « de déchet de trimardeurs berbères qui continuent d’affronter notre civilisation par les portes de l’alcoolisme et de la débauche ». On livre même des statistiques des agressions nocturnes à Paris, où 40% des agressions nocturnes seraient le fait de Nord-Africains ». le Nord d’Af, le berbère ou l’arabe deviennent le danger, ce sera plus tard le Maghrébin, l’arabe et le musulman. Ce stigmate fonctionnant jusqu’à l’heure dans certains médias et catégories sociales.
La surveillance policière
Une surveillance spéciale alors fut mise en place , des contrôles inopinés et des rafles quotidiennes eurent lieu. Cependant, c’est cette minorité qui va constituer la base sociale du mouvement indépendantiste et un enjeu pour la gauche notamment le PC . En septembre 1924 les travailleurs algériens encartés au PCF étaient de l’ordre de 8 000.
L’immigration algérienne se politisant davantage et se radicalisant, l’État colonial met en œuvre un arsenal de contrôle d’exception et de répression ; la liberté de circulation est étouffée par un arsenal de contraintes , contrat de travail, contrôle sanitaire, pécule de garantie, carte d’identité spécifique ; l’immigration algérienne par le moyen de l’assistance sociale va faire l’objet d’un contrôle social et politique (A. Sayad). La confusion entre action sociale et contrôle policier fut presque totale jusqu’en 1945 . Le travail d’accueil de l’immigration algérienne fut confié aux services de police. C’est le travail policier qui est chargé d’assurer la fonction d’assistance sociale, celle-ci devenant un outil au service du travail policier et un outil subordonné au travail policier. C’est la vision de l’indigène en colonie qui a été transposée en France relève Sayad (voir ouvrage Mémoires Algériennes, éditions Syllepses). il y a eu ainsi pendant la guerre la création du Comité d’Alger subventionné par le président de la chambre de commerce d’Alger Louis Billard qui organise militairement un service d’assistance qui eut le souci de la main-d’œuvre indigène dans un but de contrôle. Il ouvrit deux foyers un à Marseille et l’autre à Paris.
Quand la guerre prit fin, il fallait trouver autre chose : une proposition de Pierre Godin du conseil de Paris va aboutir le 20 décembre 1923 à la création au sein de la préfecture de police de Paris de la section des affaires indigènes afin de surveiller et de protéger les travailleurs indigènes. Un office spécial fut donc crée à Paris pour réglementer le placement des indigènes. Est donc créé le SAINA (Service des Affaires indigènes Nord-Africain) qui va centraliser la surveillance des Algériens.
A sa tête on va mettre un administrateur de commune mixte ; On avait pensé à lui adjoindre un Caid. Le SAINA sera accompagné par la création d’une brigade Nord-Africaine au sein de la préfecture de police de Paris. C’est au bureau de police du 6 rue Lecomte dit bureau Arabe que les Algériens vont avoir à faire. Un foyer va même être ouvert rue Lecomte à côté du bureau de police pour une meilleure surveillance et ensuite deux autres en banlieue à Gennevilliers et à Colombes ; les personnels d’encadrement et de surveillance sont recrutés parmi les anciens d’Afrique du Nord réputés connaitre « l’âme indigène ». Le contrôle se durcit dès 1929. Dans le même temps en 1926 sera créer la Grande Mosquée, en principe en hommage à la participation des musulmans à la grande guerre, mais qui était envisagée également dans une perspective de contrôle. L’ouverture de l’hôpital Avicenne de Bobigny initié en 1930 sous la recommandation du SAINA auquel il a été directement rattaché , ouvert en 36, à destination de cette population, fait également office de surveillance administrative, doublée par celle des corps. Le contrôle qui se développe et s’élargit entre les deux-guerres met en place une modalité spécifique de gestion de type racial à l’égard des Nord-Africains , modalité qui va perdurer jusqu’après la seconde guerre mondiale. Cette politique du patronat et de l’État va s’articuler sur une idéologie raciste et ségrégationniste.
C’est dans ce contexte que les luttes se sont accentuées. Les Algériens trouvant dans le PCF et à la CGTU des alliés pour la défense de leurs droits et le PCF et la CGTU une force d’appoint dans sa lutte contre le patronat et les forces de droite.
Pour les communistes l’objectif était de travailler à organiser les travailleurs « indigènes » afin que le patronat ne se sert pas de cette main-d’œuvre pour contrecarrer les demandes du prolétariat français. Il fallait hâter l’organisation des coloniaux pour qu’ils ne soient pas utilisés contre le prolétariat français ; toute la stratégie du PC allait dans ce sens, des années 20 au Front populaire. C’est dans ce travail de politisation que va se mettre en place l’Union intercoloniale et se développer le travail de mobilisation des Algériens. Au début ce furent deux minorités coloniales l’indochinoise et l’algérienne qui en seront les chevilles ouvrières puis progressivement l’algérienne prendra le pas. L’IC va militer à partir d’un comité spécial, la Commission coloniale centrale à la mise en œuvre du travail de formation et de syndicalisation de l’immigration coloniale. Il y a eu alors un recensement des travailleurs algériens et la commission pointa les caractéristiques de ces travailleurs illettrés et peu enclins à l’engagement en ouvrant des possibilités à partir de la jeunesse plus mobilisée.
Il y eut au départ beaucoup d’actions de mobilisation, par la presse notamment en direction des soldats à travers le journal La Caserne qui devient Elkazirna pour les Maghrébins, puis l’organisation de réunions, puis les grèves et une tactique de repérage des éléments dynamiques, ouvriers et étudiants. Il y aura également les mobilisations en soutien à la candidature de Hadj Ali Abdelkader, candidat député aux législatives en 1924 et 1925, qui ne sera pas par ailleurs élu. Mais aussi la présence et le soutien aux conférences de l’Emir Khaled en 1924.
Toutes ces actions vont aboutir à la convocation d’un premier Congrès des travailleurs Nord-Africains en décembre 1924 ; Cette politisation connut ses limites notamment à l’épreuve de la guerre du RIF et à l’absence de jonctions sur le terrain des ouvriers autochtones et indigènes.
C’est, dès lors au sein l’Union intercoloniale que l’affirmation des coloniaux se fit. Ce sont de 1921 à 1923 les Malgaches et les Vietnamiens qui en furent la en premier lieu la cheville ouvrière, puis les Algériens à partir de 1924 /25 deviendront l’élément dominant. Le travail de la Commission coloniale au sein de l’IC va viser la population migrante la plus nombreuse, Ce sera la prise en mains du journal le Paria (où Hadj Ali écrira sous le pseudonyme de Hadj Bicot) puis le soutien de la candidature de Hadj Ali aux législatives de 1924 qui ouvrit une première dynamique vers une autonomie de l’organisation. Cette dynamique déboucha sur une confrontation avec la majorité des dirigeants communistes et installa progressivement le nationalisme algérien au-devant de la scène. Dans sa recherche d’alliances pour affaiblir l’impérialisme, L’IC va également chercher à élargir ses alliances, ainsi l’Union intercoloniale va organiser deux meetings avec l’Emir Khaled en juillet 24 qui représentait pour elle un courant « nationaliste démocratique » .
Pour résumer l’ENA n’a pas été une « organisation indépendante, mais une création de l’IC à travers le PCF. Le PCF applique les directives du Kominterm du soutien des mouvements de libération des pays colonisés. Il fournit aide matérielle, formation et soutien au journal l’IKDAM ; l’Alliance repose sur une ambiguïté pour le PCF : l’ENA doit être un mouvement révolutionnaire guidé par la lutte de classes, pour les nationalistes la priorité est l’indépendance à travers la récupération des dimensions culturelle et identitaire.
La rupture s’est faite en deux temps : 1928 et 1933 ; en 1928 les statuts de l’ENA sont modifiés, l’organisation déclare ne se réclamer d’aucun parti. le Kominterm excluant les mouvements non explicitement marxistes. l‘ENA est dissoute une première fois le 20 novembre 29 sous plusieurs motifs, le discours de Messali à Bruxelles jugé subversif, l’agitation politique, le refus de la double appartenance ; Né alors la Glorieuse Etoile qui contourne la loi et va lutter dans la clandestinité avec un virage idéologique qui va consister à s’émanciper du communisme jusqu’à la « re-création » de l’ENA en 1933/34 avant sa dissolution définitive par le Front populaire en janvier 37 et sa mutation en parti avec le PPA.
Entre 1931-1932 réduite à quelques individualités militantes conservant une audience dans les quartiers d’immigration algérienne, l’ENA reste partagée entre la CGTU communiste, qui relance avec Mohamed Marouf le journal El Amel (« L’espoir ») sur une base de lutte de classes, et Messali qui va aller vers l’indépendance, qui fait paraître dans le moment le journal El Ouma à vocation nationale.
En 1933 L’ENA adopte un programme résolument indépendantiste. L’Assemblée générale du 28 mai 1933 adopte des statuts qui excluent la double appartenance à un parti politique, ce qui vise le PCF. Bien sûr on reste syndiqué, ce qui veut dire à la CGTU le plus généralement, mais l’ENA devient le parti du nationalisme derrière Messali.
Entre 1934-1935, les hostilités entre nationalistes et PC s’atténuent L’ENA s’engage aux côtés du Front populaire. A travers une coopérative associée, le couple CGTU-PC assure encore l’hébergement des militants de l’ENA, rue des Patriarches, et donne des subsides pour le fonctionnement. C’est à partir de l’été 1935 que Messali et Imache sont rétribués comme permanents par le PCF de l’organisation qui prend un temps le nom d’Union nationale des Musulmans nord-africains. Messali va s’opposer au projet Blum-Viollette à la fin de 1936 il l’avait rejeté dès août 1936 en débarquant à Alger ; les Oulémas s’y ralliant dans le Congrès musulman ainsi que Abbas et Benjelloun. Ce qui va être reproché à l’intérieur de l’organisation à Messali, c’est d’avoir encore des accommodements avec le communisme. L’opposition va se jouer sur la participation aux Brigades internationales pour aider l’Allemagne républicaine.
Sous le Front populaire les relations virent à l’hostilité. Alors que l’ENA avait soutenu l’avènement du front populaire en espérant des réformes profondes, En 37 le gouvernement du front populaire prononce sa dissolution. Sous le prétexte de subversion, le Front Populaire ne visait pas ainsi à décoloniser mais à maintenir la domination avec le projet Blum Violette qui prévoyait d’accorder la citoyenneté française à 25.000 Algériens sans que ces derniers perdent leur statut personnel ; refus radical de l’ENA et le PCF fait bloc derrière l’unité nationale ; on va alors accuser l’ENA d’être infiltrée par des fascistes ; Le Congrès musulman rejette également les positions de Messali en 1936, qui est de fait le vainqueur de la réunion ; le PPA ira dès lors en élargissant son audience et gagner des miltants ; le gouvernement Blum dissous alors ; Le PCF ne soutient pas l’ENA.
En conclusion à cette histoire quelque peu occultée dans la mémoire française et algérienne. En France on présente généralement l’immigration algérienne comme une immigration d’hommes seuls, apolitique, sans engagements politiques, comme circulations d’une main d’œuvre, amorphe silencieuse vouée au travail et au silence. Alors même que cette immigration a toujours lutté pour ses droits.
A travers l’histoire de l’ENA on observe que les luttes sociales et politiques de cette génération ont été des luttes difficiles, longues, portant sur la revendications de droits qui se sont développées en lien avec le monde ouvrier français (les manifestations étaient communes, cf le 14 Juillet 1953), et qui ont posé les bases, de l’intérieur, d’un nouveau rapport de force avec d’une part le colonialisme, et d’autre part, avec les forces de la gauche française. Si la matrice ouvrière française a été sans conteste importante dans la prise de conscience de la domination et de l’exploitation, il n’en reste pas moins que la gauche française, marquée par un nationalisme pris dans la défense de l’Empire, s’est inscrite en porte-à-faux du mouvement d’émancipation des peuples dominés et s’est affirmée comme objectivement soutien des forces les plus réactionnaires.
C’est cette équation que vivent les nouvelles générations et les descendants de migrants. Par homologie, par symétrie, le contexte ayant évidemment changé, c’est cette même équation ou problématique qui est aujourd’hui installée dans le champ politique français. C’est pourquoi Il est important que ces luttes soient mises au-devant de l’espace public, que cette mémoire soit transmise aux jeunes générations. Cette histoire n’est pas en dehors de l’histoire de France, elle en est consubstantielle et en tant que telle, elle doit être prise en compte dans l’École à travers les programmes scolaires, dans les universités et à travers les médias. Il y a à retrouver cette alchimie qui avait pris entre ouvriers français et travailleurs coloniaux afin de construire de nouvelles solidarités dans un contexte de fascisme rampant, où l’immigration, dont les générations passées ont contribué à reconstruire la France sortie des guerres mondiales, devient un bouc émissaire aux difficultés du moment.
A. Imache suit Messali jusqu’à devenir son second par ses interventions dans les meetings puis à la direction. Ces partisans ne sont guère qu’une trentaine, des « historiques » donc, à cette réunion fondatrice. La plupart ont été formés au PC à travers le militantisme syndical. L’originalité d’A. Imache est celle d’une adhésion qui ne doit rien au communisme, il n’y a pas rupture, il est en dehors sinon défiant.
Le différend entre Imache et Messali éclate précisément quand le gouvernement de Front populaire prend à son compte. En octobre 1936, une délégation communiste demande à la direction de l’ENA de se joindre au volontariat pour combattre en Allemagne. Les communistes en appellent aux volontaires d’Afrique du Nord et de l’immigration. Messali en Algérie, Imache en province sont absents de la réunion ; il semble que Si Djilani, Radjef et Yahiaoui se disent d’accord. En novembre, les discussions se poursuivent entre PCF, ENA et l’ambassade d’Allemagne républicaine à Paris. A. Imache se dresse contre la demande communiste.
C’est peut-être pourquoi il passe avant Si Djilani qui vient du PC. A. Imache est fait secrétaire général de la nouvelle ENA. À partir du numéro dix, daté de mars–avril 1933, il est porté rédacteur en chef d’El Ouma dont Si Djilani est le gérant. À l’ENA interdite succède la « Glorieuse Étoile nord-africaine ». Aussi, c’est pour reconstitution d’association dissoute qu’A. Imache est condamné avec Messali et Radjef, le 5 novembre 1934, à six mois de prison et 2 000 francs d’amende. Il sort de prison début mars 1935. Il ne retrouve pas son emploi chez Roger Gallet.
En 1934-1935, les hostilités des partis frères ennemis s’atténuent entre le PC aussi bien du côté de Maurice Thorez que d’André Ferrat que de la part d’Imache et de Messali. L’avocat communiste Antoine Hajje participe à leur défense. Le Secours rouge international reste un mode de solidarité. L’ENA s’engage aux côtés du Front populaire. Mieux même par une coopérative associée, le couple CGTU-PC assure encore l’hébergement, disons de fonction, rue des Patriarches, sinon des subsides. C’est à partir de l’été 1935 que Messali et Imache sont rétribués par leur organisation qui prend un temps le nom d’Union nationale des Musulmans nord-africains. Ils en sont les deux permanents, voués aux réunions et meetings, aux déplacements en province, à l’écriture et publication d’El Ouma. Célibataire endurci, Imache s’identifie plus organiquement au parti. Il veille à son organisation du parti, il est l’auteur de la directive sur le respect de la discipline et le contrôle des militants laissant peut-être voir le penchant à l’autoritarisme, voire au sectarisme, qu’on lui reproche. Messali commande la fidélité et la reconnaissance de sa place éminente. Il n’est pas sûr que ce soit le point de départ de leur divergence.
Omar Carlier, qui a lancé la formule, admet qu’elle est forcée : Imache ne constitue pas « l’équivalent kabyle de Messali » fut-ce « en quelque sorte ». Certes entre les confréries et hiérarchies de Tlemcen, et l’expérience rurale de la pauvreté familiale kabyle, il y a un monde distinct de formation première. Les références restent différentes dans l’argumentaire national. La Kabylie dont parle A. Imache dans ses articles, ses discours et ensuite dans les brochures qu’il écrira, est celle de la vulgate avantageuse qui met en avant les fondements de la propriété collective des terres et donne la djemaâ pour matrice de la démocratie. Il ajoute des citations puisées dans L’Histoire de l’Afrique du Nord de Charles-André Julien parue en 1930, et les
Pour le PCF, la concurrence partisane est évidente. À son retour d’Alger, Messali suspend toute décision. Alors que visiblement il veut « calmer le jeu », l’exaspération d’Imache va dénoncer et la complaisance à l’égard du communisme et la direction toute personnelle par le seul chef. L’opposition s’exprime à l’Assemblée générale de l’ENA du 27 décembre 1936 réunie à la Maison des syndicats, rue de la Grange aux Belles (Paris, 10e) qui entend pour la première fois la dénonciation du culte de la personnalité du leader. Attachés encore certainement au mouvement social de Front populaire et sensibles à l’internationalisme qui est aussi anticolonialisme au nom du Riff et contre Franco, les délégués ouvriers laissent les partisans d’Imache à l’isolement. Le groupe de Lyon autour de Bedek pourtant proche d’Imache, bascule vers Messali. Sans soutien, Imache est certes réélu au Comité central qui fait corps autour de Messali. Il est ainsi sans avenir dans la transition de l’ENA au PPA. Les questions de fond demeurent et l’argumentation anticommuniste va se cristalliser.
En effet mettant à profit ce moment de faiblesse, le gouvernement de Front populaire avec l’approbation des dirigeants communistes qui n’y participent pas, prononce par décret la dissolution de l’ENA. Évidemment, Imache peut redoubler ces attaques contre le PCF et les griefs vont s’indurer dans la mémoire partisane tant du PPA qui va naître, que pour les communistes qui parlent de forfaiture devant l’engagement dans la guerre d’Allemagne. Messali annonce, le 11 mars 1937 à Nanterre dans la salle du Cosmos, la création du Parti du peuple algérien que les communistes n’auront de cesse d’appeler parti populaire algérien comme si c’était le doublon du PPF, parti populaire français de Jacques Doriot. Imache est présent.