Jaurès a évolué au XXème siècle vers l’anticolonialisme et a soutenu les réformateurs musulmans en lutte contre le colonialisme, voyant dans leurs revendications une quête légitime de dignité et d’autodétermination. Souvent oubliée délibément à l’époque de l’expansion coloniale et depuis, cette position de Jean Jaurès déjà abordée dans plusieurs articles de notre site (voir ci-dessous), mérite d’être mieux connue.
Une émission de France culture avec Eric Vinson, religiologue et directeur de l’Institut d’Etudes Bouddhiques (IEB).
Présentation par France culture
Cent douze ans après son assassinat, à la veille de la Grande Guerre, l’icône socialiste et républicaine par excellence, Jean Jaurès, reste très peu connu pour son inclination à la philosophia perennis ou la place du spirituel et du religieux dans sa vision du monde. Et son soutien aux réformateurs musulmans, qui aspiraient à se libérer du joug colonial, n’est pas moins le plus souvent ignoré.
Sans doute ces aspects méconnus de sa pensée et de son action méritent-ils d’être examinés. Parmi eux, son intérêt pour l’idée d’une vérité spirituelle universelle traversant les époques, philosophies et traditions : « En réalité, écrit-il en 1891, il n’y a jamais eu dans l’histoire de l’humanité (…) des religions nouvelles, mais seulement des formes diverses de la même religion éternelle », dépassant les cadres culturels, institutionnels et dogmatiques. Cette dimension spirituelle, loin d’être marginale, nourrissait son humanisme, son socialisme et son idéal d’unité entre les peuples.
Son engagement internationaliste ne se limitait donc pas à l’Europe : il s’exprimait aussi par une attention réelle aux luttes des peuples colonisés. Entre 1903 et 1913, il consacre à la « question marocaine » au moins vingt-cinq longues interventions à la Chambre des députés, et des centaines d’articles dans la presse. S’affirmant de plus en plus anticolonialiste, Jaurès manifeste un certain soutien aux réformateurs musulmans qui cherchaient à s’émanciper du joug colonial, percevant dans leurs revendications une aspiration légitime à la dignité et à l’autodétermination.
Ces facettes, souvent ignorées ou reléguées au second plan, éclairent pourtant la cohérence d’une pensée tournée vers la justice, l’égalité et la fraternité universelles. Devant ses collègues de la Chambre, il déclare le 24 janvier 1908 : « Vous savez bien que ce monde musulman, meurtri, tyrannisé, tantôt par le despotisme de ses maîtres, tantôt par la force de l’Européen envahisseur, se recueille et prend conscience de son unité et de sa dignité. Deux mouvements, deux tendances inverses le disputent : il y a les fanatiques qui veulent en finir par la haine, le fer et le feu, avec la civilisation européenne et chrétienne, et il y a les hommes modernes, les hommes nouveaux, comme était Mohammed Abdou en Égypte en 1882 […]. Il y a toute une élite qui dit : l’islam ne se sauvera qu’en se renouvelant, qu’en interprétant son vieux livre religieux selon un esprit nouveau de liberté, de fraternité, de paix. »
Plus tard, il enfoncera le clou devant ses collègues parlementaires : « Vous avez là une civilisation admirable et ancienne, une civilisation qui, par ses sources, tient à toutes les variétés du monde antique ; une civilisation où se sont fondues la tradition juive, la tradition chrétienne, la tradition syrienne, la force de l’Iran et toute la force du génie sémitique ; et depuis des siècles, cette force est en mouvement : religion, philosophie, science, politique, avec des périodes de déclin, mais aussi des périodes de réveil. Comment arriverez-vous à la conciliation, à la coopération de ces forces, de ces races qui ne sont encore que juxtaposées sur le sol de l’Afrique ? Il y a là de grandes forces et ce ne sera pas en écrasant l’une ou l’autre que vous ferez l’ordre et la paix. Il y a ces jeunes Tunisiens qui rêvent, pour leur race et pour leur peuple, un développement dans le sens moderne. Je crois que ceux-là le savent bien : dans leurs traditions, et dans le Coran même, il y a, à côté des forces de fanatisme et des affirmations de guerre, de grandes paroles magnifiques de continuité humaine et de toléranceé ». Par sa lutte simultanée contre l’impérialisme, l’antisémitisme et l’islamophobie, Jaurès n’est-il pas notre contemporain ?
Éric Vinson spécialiste de religiologie, évoque cet archétype de l’intellectuel engagé à l’intégrité, à la bonté et à l’intelligence légendaires. Il est le coauteur avec Sophie Viguier-Vinson de Jaurès le prophète, mystique et politique d’un combattant républicain (Albin Michel , 2014).
Pour aller plus loin :
Jean Jaurès, prophète oublié : socialisme et religion, intervention d’Eric Vinson dans l’émission La grande H.
Jean Jaurès et la religion du socialisme, Vincent Peillon (Grasset, 2000).
Voir aussi sur notre site
• En finir avec l’ignorance de l’engagement de Jaurès vers l’anticolonialisme
publié le 31 décembre 2018
Quand on évoque la pensée de Jaurès sur la question coloniale, on cite immanquablement une conférence qu’il a donnée à l’âge de 24 ans reprenant les idées colonialistes de Jules Ferry. Or, il a évolué de 1898 à sa mort vers un anticolonialisme résolu. La propagande coloniale de la IIIe République l’a soigneusement occulté et les nostalgiques de la colonisation continuent à annexer Jaurès à leur discours. Les légendes à ce sujet sont encore reprises un peu partout au mépris des travaux historiques. Un travail de vérité est nécessaire.
• « Jean Jaurès, vers l’anti-colonialisme » par Gilles Manceron
publié le 24 mars 2015
De Jaurès, on a tendance à ne retenir que sa tentative d’empêcher jusqu’au bout le déclenchement de la Première Guerre mondiale. Sa pensée sur la question coloniale est mal connue, parfois réduite à une conférence prononcée à l’âge de 25 ans, où il ne fait que répéter la doctrine colonialiste de Jules Ferry, en vogue chez les républicains au gouvernement. Or, ce qui fait son originalité parmi les socialistes français de son temps, c’est qu’il n’a cessé d’évoluer vers des positions de plus en plus critiques envers les politiques coloniales. Ainsi soutient-il au Parlement, dès 1898, qu’il faut, en Algérie, accorder les droits politiques aux Arabes, comme on l’avait fait pour les Juifs.
Constitué et présenté par Gilles Manceron, historien spécialiste du colonialisme français, un recueil de discours et d’articles de Jean Jaurès, datés de 1884 à 1914, témoigne de ce parcours moral et politique. Un parcours qui, pas à pas, conduira le fondateur de L’Humanité vers un anticolonialisme de principe et l’adhésion à une conception réellement universaliste du monde.
• Jaurès et le colonialisme, par Gilles Candar
publié le 13 novembre 2013
Jaurès a été contemporain de la période d’essor de la colonisation. Il l’a d’abord approuvée en adhérant au discours de Jules Ferry, puis l’a critiquée, d’abord avec mesure, puis de plus en plus catégoriquement. L’évolution de Jaurès face au colonialisme, de l’approbation à la critique, a été considérable. Comme le montre Gilles Candar, président de la Société d’études jaurésiennes et auteur de nombreux ouvrages à son sujet, dans cet article de la revue Alternatives non-violentes.