Le 25 mars 2026, l’Assemblée générale des Nations Unies a adopté une résolution proposée par le Ghana déclarant que « la traite des Africains réduits en esclavage (et) l’esclavage racialisé des Africains » est « le plus grave crime contre l’humanité » (voir le texte complet). 123 Etats ont voté pour, 3 contre (Argentine, Etats-Unis, Israël) et 53 se sont abstenus, dont la France. Cette abstention a suscité des protestations, notamment d’élus de Guyane et de la Guadeloupe et de la Martinique, qui ont dénoncé « un signal profondément incompréhensible » en contradiction avec le fait que la France a été « le premier » pays à faire un pas vers cette reconnaissance de ce crime contre l’humanité, par la loi Taubira du 21 mai 2001. Nous publions ici le communiqué de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage à ce sujet, ainsi qu’une tribune signée par l’historienne Myriam Cottias, selon laquelle « l’esclavage a produit le système économique, politique et social de domination le plus absolu ».
Communiqué de presse de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage
26/03/2026
La Fondation pour la mémoire de l’esclavage appelle la France à agir en réponse à la résolution de
l’ONU reconnaissant la traite et l’esclavage comme plus grave crime contre l’humanité.
Le 25 mars 2026, à l’occasion de la Journée internationale de commémoration des victimes de
l’esclavage et de la traite transatlantique des esclaves, l’assemblée générale des Nations Unies a
adopté la résolution proposée par le Ghana portant « qualification de la traite des Africains réduits en
esclavage et de l’esclavage racialisé des Africains de plus grave crime contre l’humanité ».
Cette déclaration a été adoptée par 123 voix pour, 3 contre (Argentine, États-Unis et Israël) et 52
abstentions parmi lesquelles la France dont l’ambassadeur a rappelé le rôle pionnier à travers le vote
de la loi Taubira du 21 mai 2001 portant reconnaissance de la traite et l’esclavage comme crime contre
l’humanité, et la création de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage en 2019.
La déclaration votée souligne les injustices majeures (ruptures culturelles, exploitation économique,
racisme et discriminations…) que continuent de provoquer les torts causés par la traite et l’esclavage,
et invite les États Membres, individuellement et collectivement, à engager un dialogue inclusif et de
bonne foi sur la justice réparatrice.
La Fondation pour la mémoire de l’esclavage rappelle l’importance de la notion de crime contre
l’humanité, dont on retrouve l’esprit dans la première abolition de l’esclavage, qualifié alors, en 1794,
de « crime de lèse-humanité », et relève que c’est l’universalité de ce concept qui lui confère sa force et
sa portée, tant sur le plan juridique que symbolique. Chaque crime contre l’humanité est singulier et
tous portent la même atteinte à ce qui nous réunit en tant que membres de l’espèce humaine.
Dans son examen de la traite des Africains réduits en esclavage et de l’esclavage racialisé des Africains,
la résolution pointe quatre réalités qui ne peuvent être ignorées :
L’importance historique de la traite et de l’esclavage colonial
L’importance des héritages de cette histoire, toujours actifs aujourd’hui dans le monde
Le fait que ces éléments ont été jusqu’à présent insuffisamment reconnus à l’échelle mondiale
et dans de nombreux pays
Le fait que cette reconnaissance doit conduire à des actes concrets de réparation des
conséquences présentes de cette histoire, qui concernent de fait des problèmes actuels tels
que le racisme anti-noir, les inégalités dans les territoires ayant connu l’esclavage ou les
relations injustes entre le Nord et le Sud.
Alors que depuis quelques mois les tentatives d’effacement de la mémoire de l’esclavage se multiplient
aux Etats-Unis, il est d’autant plus important d’affirmer ces réalités.
Rappelant la déclaration de son conseil d’administration de juin 2025 appelant à l’ouverture d’un débat
sur les réparations, la FME estime que cet appel doit être entendu, et que, forte de son rôle pionnier sur
ce sujet depuis 2001, la France se grandirait en prenant l’initiative d’organiser une réponse aux attentes
de justice, de dialogue et de vérité qui se sont exprimées à New York le 25 mars dernier. Les 25 ans de
la loi Taubira, le 21 mai prochain, offrent au Président de la République une occasion idéale pour initier
ce mouvement.
« L’esclavage a produit le système économique, politique et social de domination le plus absolu »
Par Myriam Cottias. Tribune publiée par Le Monde, le 23 mars 2026. Source
C’est en plein Black History Month qu’est mort, le 17 février, le révérend Jesse Jackson, 84 ans, figure majeure du mouvement des droits civiques aux Etats-Unis et de la justice raciale, aux côtés de Martin Luther King (1929-1968). Ses combats et ses idées sont toujours d’actualité, comme en témoigne une récente polémique aux Etats-Unis. Au mois de janvier, Donald Trump tentait de déconstruire l’histoire des luttes abolitionnistes et de renvoyer l’histoire de l’esclavage aux marges où elles furent cantonnées des décennies durant. A sa demande, le National Park Service de Philadelphie a été contraint d’expurger les panneaux, expositions et vidéos décrivant l’histoire locale de l’esclavage et rendant hommage aux neuf esclaves du président George Washington (1732-1799).
Mais le 16 février, afin de rétablir l’histoire réelle du pays, une ordonnance d’injonction préliminaire prise par une juge fédérale oblige le gouvernement à réinstaller les panneaux de l’exposition avant même le jugement définitif. Outre l’affirmation selon laquelle le gouvernement ne peut pas réécrire l’histoire, cette décision rappelle que les lois fédérales protègent l’intérêt public et la stricte application des lois, en l’occurrence celle sur le National Underground Railroad Network to Freedom Act, adoptée en 1998, et qui vise à identifier, préserver et éduquer le public sur les lieux historiques associés à la fugitivité des esclaves.
La loi concilie la reconnaissance du passé, l’éducation et la justice sociale. Quelle que soit l’issue de la procédure, il est d’ores et déjà clair que cette tentative d’ébranlement des lois s’inscrit dans un contexte de résurgence des métaphores et des stéréotypes racistes portés sur les personnes identifiées comme noires. Cette superposition est étourdissante, car elle est largement répandue. Les caricatures dégradantes du couple Obama, republiées par Donald Trump lui-même sur son réseau social Truth Social, n’en sont que l’une des nombreuses manifestations.
Aux Etats-Unis donc, mais aussi en France, en Tunisie, au Brésil ou en Colombie, entre autres, des responsables politiques et les médias sont de plus en plus enclins à utiliser des caricatures animalisantes issues de la période esclavagiste ou de la colonisation, combinées avec une hypersexualisation des femmes pour dénigrer les personnes identifiées comme noires.
Le rétablissement des empires politiques s’accompagne de la résurgence de discours racistes fortement marqués par la mémoire de l’esclavage : l’esclavage dans l’Atlantique et l’océan Indien a produit le système économique, politique et social de domination le plus absolu, traduit par des représentations dépréciatives et infériorisantes des personnes mises en esclavage. Les événements récents montrent que ces images n’ont jamais disparu, malgré des dispositifs juridiques. Cela interroge sur le futur du racisme.
La France honorera, en mai, les 25 ans de la loi Taubira, qui qualifiait l’esclavage transatlantique et dans l’océan Atlantique de « crime contre l’humanité ». Ce texte renforçait le lancement, en France, dès 1994, du programme « La route des personnes mises en esclavage » de l’Unesco. Depuis, les programmes scolaires, la valorisation des lieux de mémoire, la reconnaissance des cultures élaborées durant l’esclavage, la reconstruction et la mise en valeur de figures héroïques et de moments glorieux de résistance ont été soutenus. L’objectif était, dans l’Hexagone, d’inclure à part entière l’histoire de l’esclavage dans sa définition nationale et, sur un plan international, de « briser le silence » et de combattre le racisme.
Force est de constater que les différents dispositifs mis en place n’apaisent pas les tensions. D’une part, les discours et les actes racistes prospèrent ; d’autre part, les demandes de reconnaissance et de réparations augmentent. Le président du Ghana a annoncé, le 15 février, sa volonté de déposer une résolution à l’Organisation des Nations unis visant à faire reconnaître la traite des esclaves africains comme « crime le plus grave contre l’humanité », afin de dénoncer non seulement des inégalités structurelles subies depuis des siècles par l’Afrique dans ses rapports avec les pays du Nord, mais aussi l’extrême violence et la déshumanisation endurées par les captifs africains depuis le XVIe siècle du fait de la traite transatlantique.
Bien sûr, il est toujours possible de discuter de l’utilisation de la dénomination du « pire », qui induit une hiérarchie et une graduation au sein des crimes contre l’humanité – plus haute incrimination, ce qui peut affaiblir, voire déconstruire, ce qualificatif tant sur le plan pénal que sur le plan moral et politique.
Les coûts contemporains de l’esclavage et du racisme sont immenses et pluriels. Ils sont politiques, bien sûr, mais aussi sanitaires : l’héritage de l’esclavage agit comme un déterminant structurel indirect de la santé, associé à des inégalités socio-économiques, des discriminations institutionnelles et des traumatismes intergénérationnels, comme le montrent désormais de nombreux travaux universitaires, à l’instar de ceux des chercheuses Nancy Krieger (Université Harvard) ou d’Alana Helberg-Proctor (université d’Amsterdam).
Longtemps considérée comme une demande irrecevable, la question des réparations doit être prise au sérieux et devenir un objectif commun et partagé à un niveau global. Il est temps de considérer la réparation dans tous ses aspects, sous l’angle performatif de la nomination des crimes et de leur interreconnaissance au niveau global, mais aussi sous l’angle de la quantification des dommages et des blocages sociaux qu’ils induisent. Il faut sortir l’histoire de l’esclavage de ses crispations identitaires.
La reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité par des lois nationales de chaque pays, même si elle n’est pas suffisante, devrait ainsi être un objectif partagé, tout comme la nécessité – urgente – d’édicter la réparation comme outil social pour produire de l’égalité. Une question majeure dont l’Unesco devrait aussi se saisir.
Myriam Cottias est historienne, directrice de recherche au CNRS et présidente du Comité scientifique international du programme de l’Unesco « La Route des personnes mises en esclavage ».