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Édition du 3 janvier au 15 janvier 2026

Une loi algérienne de « criminalisation de la colonisation française »

Le 24 décembre 2025, l’Assemblée populaire nationale algérienne a adopté à l’unanimité un projet de loi de « criminalisation de la colonisation française » de l’Algérie. A ce jour, les 27 articles de ce texte de loi ne sont, à notre connaissance, pas publiés au Journal Officiel de la République algérienne. Seules des citations partielles commentées dans la presse permettent d’en prendre connaissance. Selon ces dernières, cette loi punit en Algérie la négation ou l’apologie des crimes coloniaux commis de 1830 à 1962. Des crimes dont elle dresse une liste détaillée – depuis ceux commis lors de la conquête jusqu’aux essais nucléaires français dans le Sahara – et à propos desquels elle demande explicitement à la France une « reconnaissance » officielle ainsi que des « excuses » et des « réparations ». Le ministère français des Affaires étrangères a immédiatement dénoncé « une initiative manifestement hostile, à la fois à la volonté de reprise du dialogue franco-algérien, et à un travail serein sur les enjeux mémoriels ».

Nous publions ci-dessous quelques unes des premières réactions et analyses à cette initiative spectaculaire du gouvernement algérien qui intervient dans un contexte de dégradation extrême des relations entre l’ancienne puissance coloniale et l’Algérie indépendante. Dans Mediapart, le vote de cette loi en Algérie est mis en relation avec un mouvement plus large d’aspiration à une justice réparatrice dans les anciennes colonies, notamment en Afrique. Dans un entretien croisé publié par Libération, le juriste algérien Tahar Khalfoune et l’historien français Benjamin Stora livrent leur analyse de cette initiative et de sa portée. Sur France culture, le docteur en science politique, Paul Max Morin, a commenté ce vote et ses conséquences. Enfin, nous reproduisons les liens vers trois autres articles, dont celui publié sur le site d’information Twala où l’historien algérien Hosni Kitouni pointe l’existence d’un flou dans la définition juridique des crimes coloniaux, qui pourrait limiter la portée concrète de cette loi.


En Algérie, la loi criminalisant le colonialisme reflète une colère grandissante en Afrique

Après plusieurs mois de travaux, le Parlement algérien a adopté le 24 décembre une loi criminalisant la colonisation française et réclamant des réparations. Le gouvernement français y voit un nouvel affront diplomatique, mais le texte s’inscrit dans un mouvement d’aspirations pour la justice réparatrice en Afrique.

par Driss Rejichi, publié par Mediapart le 28 décembre 2025.

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Tous drapés dans des écharpes aux couleurs du drapeau vert et blanc, les député·es de l’Assemblée populaire nationale ont adopté la nouvelle loi « criminalisant le colonialisme » sous les zagharit et aux cris de « vive l’Algérie ! » Les 27 articles ont été votés à l’unanimité par la Chambre basse du Parlement algérien le 24 décembre. Dans la foulée, le ministère français des affaires étrangères a qualifié cette loi d’« initiative manifestement hostile ».

« La seule initiative hostile, c’est l’agression française contre l’Algérie et les crimes commis pendant cent trente-deux ans », rétorque Zakaria Belkhir, député du Mouvement de la société pour la paix (parti islamiste conservateur), qui a participé à la rédaction de la loi.

L’adoption du texte intervient en pleine crise diplomatique avec la France, sur fond de crispations autour du mouvement séparatiste kabyle exilé à Paris, le MAK, et quelques semaines après la condamnation en appel du journaliste Christophe Gleizes à sept ans de prison.

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Le Maqam Echahid (mémorial du Martyr), à Alger, lors de la célébration du 71e anniversaire de la révolution algérienne. © Photo Bensalem Billel / APP / Abaca

Reste que se focaliser sur les tensions diplomatiques ferait oublier les « raisons plus profondes » à l’origine de ce vote, selon l’historien algérien Hosni Kitouni. « Une large partie de l’opinion algérienne est très sensible à certaines de ces revendications. » Il rappelle que ces dispositions « font partie du plaidoyer algérien depuis fort longtemps ». « Cette loi est l’aboutissement d’un processus commencé depuis 1984 », date à laquelle la criminalisation de la colonisation est évoquée pour la première fois au Parlement.

Dans les années 2000, les députés algériens déposent des projets de loi en ce sens à trois reprises, sans jamais aboutir. Pour Hosni Kitouni, la déclaration d’Emmanuel Macron à Alger en 2017 – qualifiant la colonisation de crime contre l’humanité – avait même ravivé l’espoir de « voir enfin la France adopter une politique mémorielle plus attentive aux attentes de l’Algérie ».

Des espoirs douchés par une « politique des gestes décidés souverainement par l’Élysée », selon l’historien. En janvier 2023, Emmanuel Macron avait définitivement exclu de présenter des excuses officielles à l’Algérie. Le texte voté le 24 décembre reprend cette exigence, en y ajoutant la demande de réparation pour les « préjudices matériels et moraux » ou encore la restitution des archives conservées en France – autant de lignes rouges que Paris s’est jusqu’ici refusé de franchir.

L’histoire, « carte légitime » pour le régime

Au lendemain du vote, la presse algérienne se faisait l’écho de l’enthousiasme de l’opinion publique. « Le colonialisme français criminalisé », titrait en Une le quotidien francophone El Moujahid, tandis que le journal arabophone El Khabar saluait le « consensus national » autour du texte. De leur côté, les journalistes d’Al Jazeera relevaient l’enthousiasme des réactions sur les réseaux sociaux algériens.

« On a un nationalisme ancré chez nos jeunes, une fierté par rapport à la quête de libération nationale », explique le journaliste indépendant Abdou Semmar, qui note cependant que l’approbation populaire ne relève en rien du ressentiment envers la France. Le chroniqueur rappelle aussi que, « dans le bras de fer avec Paris, l’histoire est une carte légitime à jouer ».

Selon Abdou Semmar, le texte n’est pourtant pas exempt de défauts. L’article 19 prévoit par exemple la criminalisation des déclarations visant à faire l’éloge de la colonisation, les punissant par de la prison et une privation des droits civiques. Une disposition qui donne la possibilité au régime algérien, présidé par Abdelmadjid Tebboune, d’« assimiler les opposants à des partisans de la France coloniale » et bloque toute lecture critique de l’histoire de la colonisation et de la guerre.

Le journaliste déplore aussi le manque de précision du texte sur les mécanismes qui devraient permettre d’estimer le montant des réparations réclamées à la France.

De fait, la principale nouveauté apportée par cette loi sera le caractère contraignant pour l’État algérien. En théorie, les institutions, et notamment le gouvernement, devront désormais s’efforcer d’atteindre les objectifs fixés par le texte. Même si en pratique l’obtention de réparations pour les préjudices de la colonisation française apparaît comme un horizon encore lointain.

La brouille mémorielle est totale depuis que les travaux de la commission mixte d’historiens créée en 2023 ont été gelés par Alger à l’été 2024, et restent suspendus à ce jour. Aucune négociation n’est donc attendue dans le cadre de cette nouvelle loi, ni sur les mesures les plus précises, comme la restitution des « dépouilles des symboles de la résistance », ni même sur son article 11, qui concerne le nettoyage des régions du Sahara polluées par les essais nucléaires français.

Justice réparatrice africaine

Le texte voté par l’Assemblée populaire nationale s’inscrit aussi dans « un moment crucial de l’évolution des mentalités en Afrique », caractérisée par « une poussée de la jeunesse pour une justice réparatrice », décrypte l’historien Hosni Kitouni. 

Du 30 novembre au 1er décembre, Alger avait accueilli, sous l’égide de l’Union africaine (UA), une conférence internationale sur les crimes du colonialisme. Des diplomates et universitaires d’Afrique et des Caraïbes avaient adopté une déclaration recommandant la mise en place d’une « stratégie de réparation fondée sur la justice » qui inclut « des compensations pour les richesses pillées ».

L’idée des réparations coloniales avait été formalisée pour la première fois lors de la conférence d’Accra, au Ghana, en novembre 2023. La déclaration d’Alger sera quant à elle soumise au vote lors du 39e sommet de l’UA, en février 2026.

En juin 2025, la France avait été interpellée devant l’ONU par des communautés nigériennes demandant des réparations pour les massacres commis lors de la conquête de la région, en 1899. Là encore, dans un contexte de tensions diplomatiques croissantes avec Niamey.

Paris est d’ailleurs loin d’être la seule capitale européenne exposée aux exigences de justice réparatrice. Depuis 2021, l’Allemagne fait ainsi l’objet de pressions diplomatiques namibiennes en vue d’assumer la responsabilité du génocide des Herero et Nama (1904 – 1908), pour lequel Windhoek réclame désormais à Berlin des compensations financières.

L’Allemagne s’était déclarée prête à financer des projets de développement dans le pays, tout en évacuant la question des réparations. De même, la France a expliqué rester « ouverte au dialogue bilatéral » avec le Niger, sans pour autant aborder le sujet des compensations.

En Algérie, alors que les canaux diplomatiques avec la France sont presque fermés, le régime n’a aucun intérêt à abandonner sa position de chantre de la justice réparatrice africaine. « Cette loi aura inévitablement des répercussions et ouvrira la voie », assure ainsi le député Zakaria Belkhir, qui estime que le prochain objectif de l’Algérie sera désormais de « s’orienter vers une législation internationale ».


Interview croisée de Tahar Khalfoune et Benjamin Stora

Loi sur la colonisation française adoptée en Algérie : « Il y a un risque de confusion entre histoire et justice »

Pour le juriste algérien Tahar Khalfoune et l’historien français Benjamin Stora, le texte adopté à l’unanimité par les parlementaires algériens ce mercredi 24 décembre soulève des questions importantes, mais il risque aussi de compliquer le travail mémoriel entre la France et l’Algérie.

par Antoine Galindo, publié par Libération le 24 décembre 2025.

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Après plus de quarante ans de tergiversations, le Parlement algérien a adopté à l’unanimité ce mercredi 24 décembre une loi mémorielle qui couvre une période allant de 1830, date de la conquête de l’Algérie, à 1962, date de la fin de la guerre et de l’accession à l’indépendance. En plus de prévoir des sanctions pénales contre des atteintes aux symboles, la loi demande des excuses et des réparations à la France. Elle remet aussi sur la table une série de sujets qui ont déjà fait l’objet d’un travail commun de mémoire entre les deux pays.

Pour décrypter ce texte, Libération a fait appel à deux universitaires : le juriste algérien Tahar Khalfoune, qui a notamment coordonné l’ouvrage Etats nations contre minorités (éditions En toutes lettres, Casablanca, 2023), et l’historien Français Benjamin Stora, qui publie avec Thomas Snégaroff, France/Algérie, anatomie d’une déchirure (les Arènes). Pour les deux chercheurs, cette loi soulève de nombreuses questions légitimes, mais elle pose aussi des problèmes d’interprétation et d’application.

Le projet de criminalisation du colonialisme français en Algérie est apparu pour la première fois en 1984. Il a depuis été déterré et enterré à de multiples reprises par le pouvoir algérien. Pourquoi refait-il surface aujourd’hui ?

Tahar Khalfoune : Ce projet a une histoire dont la genèse remonte, en effet, à l’année 1984, et même avant, pendant la période du parti unique. Mais il a toujours été retiré au motif qu’il risquait de nuire aux relations diplomatiques entre les deux pays. En 2019, les tenants de ce projet ont repris la destinée de l’Etat algérien en mains. Mais c’est un serpent de mer qui a souvent servi d’instrument de pression sur Paris.

Benjamin Stora : Oui, il a été mis à l’ordre du jour plusieurs fois, notamment en réponse à la loi française de 2005 « portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés ». Puis l’article 4 de cette loi, qui reconnaissait un « aspect positif à la colonisation » a été supprimé mais la loi est restée, et le projet de loi algérien avait été mis de côté. Il a resurgi en 2010, mais l’administration de Bouteflika a de nouveau préféré l’enterrer, pour préserver les relations avec Paris. Au cours de la décennie 2010, les deux pays ont enclenché un travail mémoriel commun. Puis il y a eu le mouvement du Hirak, l’arrivée d’Abdelmadjid Tebboune, et enfin la brouille diplomatique de 2024 qui a gelé tous les travaux sur la mémoire.

A qui s’adresse ce texte ?

B. S. : Il s’adresse autant aux Français qu’aux Algériens. Il est une réponse aux relations tendues, et aux nombreuses critiques et attaques virulentes contre l’Algérie en France, notamment de la part de l’extrême droite. Mais cette loi répond aussi à une poussée nationaliste incontestable en Algérie, qui a été visible lors des manifestations du Hirak en 2019-2020. Les jeunes brandissaient des portraits de héros de la guerre d’indépendance. Ce nationalisme est un sentiment réel dans la société algérienne et n’est pas seulement une instrumentalisation du pouvoir.

T. K. : Effectivement, la jeunesse est très attachée à ces figures historiques, et revendique une forme de patriotisme. Mais il ne faut pas le confondre avec le nationalisme exacerbé des élites dirigeantes, auquel on assiste depuis 2019, et qui lui, est dangereux. A cet égard, il est intéressant de noter que les deux principales figures historiques mobilisées par la jeunesse lors du Hirak furent Abane Ramdane et Ben Mhidi, tous deux assassinés en 1957, et qui sont considérés comme les artisans du principe de la primauté du civil sur le militaire. J’ajouterai que l’indépendance fut accompagnée d’une répression sanglante, faisant de nombreux morts et exilés. Ces traumatismes ont fini peu à peu par éclipser les traumatismes plus anciens, ceux de la colonisation. La période coloniale est surtout l’obsession de la classe dirigeante.

La loi demande des réparations à la France, et sanctionne pénalement les atteintes aux symboles de la résistance. Or elle couvre une période qui va de 1830 à 1962, et ne donne pas d’exemples précis, ce qui ouvre la voie à l’interprétation.

T. K. : Ce texte se présente comme une loi mémorielle mais avec un volet pénal difficile à mettre en œuvre. La loi pénale est par définition non rétroactive : ce principe est garanti par la constitution algérienne ainsi que le code pénal. Puis les accords d’Evian [qui ont mis fin à la guerre d’Algérie le 18 mars 1962, ndlr] ont prévu une amnistie générale très large pour tous les acteurs du conflit franco-algérien. Ils disposent que personne ne peut faire l’objet de sanction pénale en relation avec les événements politiques survenus en Algérie avant l’indépendance. Il y a ensuite des obstacles en droit international : la Cour internationale de justice (CIJ) ne peut être saisie que s’il y a un accord des deux Etats concernés. Et il est peu probable que la France accepte de s’en remettre à la CIJ en l’espèce. Enfin, la Cour pénale internationale, fondée en 1998 et entrée en vigueur en 2002, n’est compétente que pour les crimes commis après 2002.

B. S. : Côté français, il faut peut-être aussi mentionner l’amnistie de 1982 de François Mitterrand, qui décide d’en finir avec les «séquelles des événements d’Algérie». De manière générale, je suis dubitatif sur les lois mémorielles, à commencer par les lois mémorielles françaises. Elles judiciarisent l’histoire, et cela pose des problèmes d’anachronisme, car on ne peut pas juger des événements du XIXe siècle avec les instruments juridiques du XXIe siècle. Il y a un risque de confusion entre histoire et justice.

T. K. : Le texte de loi utilise des concepts juridiques très imprécis, que le juge algérien, qui ne produit pas de droit et ne fixe pas les concepts, aura beaucoup de mal à interpréter. Cela pourrait réduire le champ de la recherche académique.

Contrairement aux projets qui ont été enterrés par le passé, ce texte fait en effet des réclamations très précises à la France sur un certain nombre de questions. Un point particulièrement important est celui des archives coloniales. Ce n’est pas un sujet nouveau, et tout un travail a déjà été effectué à ce sujet. Où en est ce travail ?

B. S. : Dans mon rapport remis au président Macron en 2021, j’avais proposé la mise en place d’un fonds d’archives commun. Entre 2023 et 2024, une commission mixte d’historiens s’est réunie cinq fois, et nous avons déjà procédé à la numérisation de trois millions d’archives. Mais tout a été gelé après la brouille de 2024. La loi algérienne fait en effet des recommandations précises. Elle demande la restitution de dépouilles ou d’ossements, et d’objets très symboliques, ayant appartenu à l’émir Abdelkader, ou du canon de Baba Merzoug, qui protégeait le port d’Alger depuis le XVIe siècle. Il a été ramené en trophée en France après la conquête de 1830. Que ce soit pour les archives originales de l’époque coloniale, ou pour tous ces objets et symboles, le même problème va se poser : il faudra une loi française qui permette de les restituer. Or la montée de l’extrême droite en France va rendre de plus en plus compliqué le vote d’une telle loi.

T. K. : Il est évident que le travail conjoint sur les archives est indispensable, et il doit se poursuivre. Le texte pose en effet certaines questions légitimes. Pour les Algériens, une reconnaissance politique par les plus hautes autorités de l’Etat français des crimes coloniaux serait appréciée. Mais cette reconnaissance doit rester symbolique, sans s’accompagner de demandes de sanction pénale ou de réparation financière. Pour le reste, il faut laisser les historiens travailler sereinement.

Alger réclame aussi des cartes précises des essais nucléaires réalisés par l’armée française entre 1960 et 1966.

B. S. : Oui, et là, c’est au secret défense que se heurte cette revendication. Pourtant, là aussi, des choses ont déjà été faites. Paris a déjà communiqué les cartes des mines qui avaient été déposées aux frontières. Et concernant les essais nucléaires, des officiels se sont réunis.

Sur la question des harkis, ces combattants algériens enrôlés aux côtés de la France pendant la guerre d’indépendance, il y a eu un changement de cap, puisque la loi les fait passer dans le camp des traîtres à la nation.

B. S. : Le président Abdelaziz Bouteflika considérait que les enfants de harkis devaient pouvoir venir en Algérie. Sur ce point, c’est un contrepied total. A titre personnel, je pense que les enfants ne doivent pas porter le poids de la culpabilité de leurs parents et grands-parents. Oui, des harkis ont commis des exactions aux côtés de l’armée française pendant la guerre d’indépendance, et des travaux d’historiens algériens, peu connus en France, ont été amorcés sur ce chapitre de l’histoire franco-algérienne. Ces travaux sont importants, car ils posent la question de la réconciliation des Algériens avec leur propre histoire. Comme disait l’historien Pierre Nora, « les mémoires divisent, mais l’histoire rassemble ».

T. K. : Je souscris à ce qui a été dit. Le contexte présent de tension entre les deux pays requiert plutôt des mesures d’apaisement. Ce volet sur les harkis fait tout l’inverse. L’écrasante majorité des harkis responsables d’exactions pendant la guerre ne sont plus de ce monde. Le texte donne des gages à une petite partie de la population, qui prolonge la guerre d’indépendance dans les têtes. Mais ça ne sert ni la société algérienne, ni le rapprochement nécessaire avec la société française.

Quelle frontière tracer, entre ce que certains observateurs pourraient qualifier de rente mémorielle, et les revendications légitimes que ce texte de loi porte ?

B. S. : Ce texte soulève des questions légitimes, qui doivent faire l’objet d’un travail approfondi. Et il résonne avec un mouvement plus large, qui touche aujourd’hui beaucoup d’anciennes colonies françaises. Il existe un véritable mouvement dans les jeunesses des sociétés postcoloniales qui vise à en finir avec ce qu’on appelait la Françafrique. Et de ce point de vue, l’Algérie est peut-être précursseuse : en février, à l’occasion du sommet annuel de l’Union africaine à Addis-Abeba (Ethiopie), les Etats africains doivent déterminer s’ils vont s’orienter vers des demandes communes de réparation symbolique et/ou financière.

T. K. : Et ce n’est pas un hasard si une conférence internationale sur les crimes du colonialisme a été organisée, à l’initiative de l’Union africaine, à Alger, les 30 novembre et 1er décembre. Il faudra rester attentifs aux demandes et déclarations qui émanent du sommet de l’Union africaine en février et aux éventuelles conséquences juridiques qu’elles pourraient avoir.


Le point de vue du politiste Paul Max Morin

Ecouter l’entretien

Le Parlement algérien a adopté mercredi 24 décembre à l’unanimité une loi criminalisant la colonisation française. Cette loi réclame aussi des « excuses officielles » à la France. L’analyse diffusée sur France culture, le 29 décembre 2025, de Paul Max Morin, docteur en science politique, chercheur à l’université de Stirling et à Sciences Po Paris.

Pourquoi cette loi intervient-elle maintenant et que révèle-t-elle des relations franco-algériennes ?

Depuis son premier mandat, Emmanuel Macron semblait œuvrer pour une réconciliation entre la France et l’Algérie. Mais un tournant s’est opéré en 2024, lorsque la France a reconnu la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental, une décision vivement critiquée par Alger. Dès lors, quel est l’état des relations franco-algériennes ? La loi algérienne criminalisant la colonisation marque-t-elle un tournant majeur dans les relations diplomatiques entre les deux pays ?

Une loi mémorielle qui reconfigure la relation franco-algérienne

Le vote à l’unanimité par le Parlement algérien d’une loi criminalisant la colonisation française marque une rupture nette dans les relations entre Paris et Alger. Pour Paul Max Morin, il s’agit « d’une loi mémorielle, politique et juridique », qui relève avant tout d’un acte de souveraineté, par lequel l’Algérie choisit de « nommer quelque chose de très spécifique dans son passé », en l’occurrence la colonisation.

Cette initiative s’inscrit dans un contexte de rupture diplomatique depuis 2024 et vise à reprendre l’initiative face à la France. En fixant unilatéralement le cadre de la relation, Alger entend remettre au centre des dossiers anciens (excuses, restitutions, décontamination) et affirmer que « désormais, c’est l’Algérie qui fixe les conditions de la relation », au moins par la reconnaissance de la colonisation comme crime.

La fin d’une politique mémorielle partagée

Selon Paul Max Morin, cette loi acte l’échec de la tentative de réconciliation mémorielle portée par Emmanuel Macron. Si le président français a multiplié les gestes symboliques sur la guerre d’Algérie, il s’est refusé, une fois au pouvoir, à qualifier la colonisation elle-même, créant un profond décalage entre les deux pays : « On se retrouve dans une situation où les deux États ne parlent pas le même langage. »

Ce tournant ne relève pas d’un geste anti-français, mais d’une affirmation politique plus large. La loi s’inscrit dans une tradition anticoloniale assumée, l’Algérie revendiquant un rôle de premier plan sur la scène internationale : « Ce n’est pas une loi contre la France, c’est une loi contre le colonialisme », qui fixe d’ores et déjà les conditions de la relation future, au-delà du quinquennat d’Emmanuel Macron.


Lire aussi :

• Quelques observations sur la loi criminalisant la colonisation, par Hosni Kitouni

• « Reconnaissance des crimes de la colonisation française en Algérie : sortir de l’ambiguïté », par Lyazid Benhami

• « Le chantier mémoriel est encore immense », entretien avec Benjamin Stora dans le quotidien algérien L’Expression


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