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Édition du 1er au 15 avril 2025

Une initiative importante à venir en avril 2025 sur le bicentenaire de la dette imposée par la France à Haïti

Différentes initiatives vont être organisées à Paris en avril 2025 pour demander à la société française et à ses institutions un débat sur les réparations qui s’imposent.

Bien peu de Français savent que les esclaves de la principale colonie française de Saint-Domingue au XVIIIème siècle se sont soulevés dans les années 1790 pour leur liberté et leur indépendance, encouragés en cela par les nouvelles de la Révolution française et de sa Déclaration des droits de l’homme qui ont fini par leur parvenir depuis Paris et les ports négriers de l’Atlantique.

Peu savent que lorsqu’ils ont proclamé la République d’Haïti en 1804, la France qui deviendrait l’empire de Napoléon 1er a refusé de reconnaitre celle-ci et a interdit tout commerce avec elle durant une vingtaine d’années. Et que, le 17 avril 1825, une ordonnance du roi Charles X lui a imposé pour prix de sa reconnaissance diplomatique et de son droit à commercer, une lourde rançon qu’elle a dû payer jusqu’au début du XXème siècle et qui a gravement entravé son développement.

Différentes initiatives vont être organisées à Paris en mars et en avril 2025 pour demander la reconnaissance de cette injustice et l’instauration nécessaire de la part de la société française et des institutions de ce pays d’un débat sur les réparations qui s’imposent comme la conséquence logique de ce sombre épisode de l’histoire de la France.

Entre la France et Haïti, le temps est venu de réparer, de reconstruire, de refonder

La population de Haïti est confrontée en 2025 à une insécurité dramatique, une insuffisance alimentaire et une crise sanitaire qui portent gravement atteinte à sa vie. Les causes de cette situation sont diverses. Mais cette année du bicentenaire de la dette imposée par la France à Haïti en 1825 pour prix de son indépendance et de la fin de l’esclavage, véritable rançon qui a durablement pesé sur le développement du pays, doit être celle d’un débat de la France sur la nécessité de reconnaître et de réparer les injustices qui ont contribué à la situation actuelle. En 2025, en ce deux-centième anniversaire, la France doit assumer cet héritage, afin qu’au pire de cette période passée succède la possibilité d’un avenir meilleur. 


La position de la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage (FME)

La position de la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage (FME) concernant l’histoire de la France et de Haïti fera l’objet d’une Note importante qui sera rendue publique à la fin du mois de mars 2025. Elle portera notamment sur « Haïti et la France, l’histoire de la “double dette” » ; le bicentenaire de l’ordonnance du 17 avril 1825 et les enjeux d’une réparation ; et la proposition d’une démarche ambitieuse pour de nouvelles relations entre les deux pays.

La FME s’est déjà exprimée en 2024, à l’approche de ce bicentenaire, par

> la déclaration de son conseil d’administration d’avril 2024

« Haïti brûle, cessons de regarder ailleurs » 
Un appel du conseil d’administration de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage en faveur du peuple haïtien 

Dans une déclaration adoptée par son conseil d’administration le 4 avril 2024, la FME appelle à la solidarité en faveur du peuple haïtien, alors que la capitale et une partie du pays sont otages des gangs criminels.

Le CA de la FME demande plus particulièrement au gouvernement français :

  • d’assumer son rôle de puissance membre permanent du conseil de sécurité des Nations Unies en travaillant à une réponse internationale rapide, à la mesure de l’ampleur de la crise ;
  • d’adapter sa politique d’accueil des réfugiés haïtiens, notamment en suspendant toutes les obligations de quitter le territoire français vers Haïti, au regard de l’extrême gravité de la situation dans le pays ;
  • de mobiliser davantage en faveur d’Haïti les outils qu’elle a mis en place ou auxquels elle participe, comme le programme PAUSE pour les scientifiques et les artistes en exil, ou l’Alliance internationale pour la protection du patrimoine dans les zones en conflit ;
  • d’ouvrir la question de la réparation à l’égard du peuple haïtien, comme nous y invite un mouvement mondial dans lequel d’autres démocraties européennes se sont déjà engagées, comme l’Allemagne et les Pays-Bas ;
  • d’inviter les institutions françaises dont l’histoire est indissolublement liée à l’histoire d’Haïti à s’associer elles aussi à cette démarche de reconnaissance, comme l’ont fait avant elles des institutions telles que les banques nationales d’Angleterre et des Pays-Bas.

La FME a adressé cette déclaration au président de la République, au Premier ministre, au Parlement (présidences, délégation aux outre-mer, commissions des affaires étrangères, groupe d’amitié France-Haïti), aux ministres de l’intérieur et des affaires étrangères ainsi qu’au secrétaire général des Nations Unies.

DECLARATION DU CONSEIL D’ADMINISTRATION 
DE LA FONDATION POUR LA MEMOIRE DE L’ESCLAVAGE
4 avril 2024

Onze millions de personnes sont aujourd’hui les otages directs ou indirects d’une criminalité devenue hors de contrôle dans la zone de la capitale Port-au-Prince et d’une partie de l’Artibonite. Les services publics ne peuvent plus assurer leurs missions. Les déplacements sont entravés. La vie culturelle, économique et sociale du pays est perturbée, voire interdite par endroit. Les maladies se développent. La famine menace. Celles et ceux qui le peuvent quittent le pays pour un exil incertain, chaque nouveau départ agissant comme une confirmation de l’absence d’horizon dans laquelle la population restante est aujourd’hui enfermée. 

Cette dégradation de la situation à Haïti n’a pas commencé hier. Elle est le fruit d’une longue suite d’instabilité politique, de crises économiques et de désastres naturels qui prend naissance dans l’histoire coloniale du territoire, dont les stigmates n’ont jamais pu être effacés. Ils ont même été aggravés par les ingérences extérieures, dont la première a été l’exorbitante indemnité que Charles X a imposée en 1825 au pays tout juste libéré du joug colonial de la France, pour dédommager les anciens maîtres esclavagistes chassés de l’ancienne colonie. Le poids écrasant de cette ponction a été redoublé au 20ème siècle par l’occupation américaine et la complaisance avec laquelle Washington a ensuite composé avec la dictature des Duvalier père et fils. Si ces lourds héritages continuent de peser sur la situation actuelle en Haïti, celle-ci est aussi le résultat des échecs d’élites politiques et économiques qui de gouvernement en gouvernement ne sont pas parvenues à résorber les fractures d’une société restée profondément inégalitaire.

Face à ces injustices, la population haïtienne a toujours fait preuve d’une force et une vitalité exceptionnelles. Nous récusons en effet l’idée d’une « malédiction d’Haïti » qui attribuerait les malheurs de ce pays à quelque force obscure, sous laquelle il n’est pas difficile de voir à la fois la méfiance séculaire des grandes puissances à l’égard d’un peuple dont la révolution précoce a en son temps contredit tous les préjugés colonialistes, et qui est aujourd’hui l’excuse commode d’une communauté internationale apathique face à un pays qui se noie sous nos yeux. Mais pour la nation haïtienne pas plus que pour le reste des nations du monde, le malheur n’est une fatalité. Il est avant tout le produit des actions mal avisées des uns et de l’inaction indifférente des autres.

Parce que nous sommes les membres du conseil d’administration de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, institution française dont la mission est de transmettre l’importance de l’esclavage et des combats pour son abolition dans notre histoire, nous savons tout ce que nous devons au peuple haïtien, qui, par sa résistance et sa résilience, a achevé le projet de la Révolution en mettant fin à l’esclavage en 1793 et ébranlé le système colonial en arrachant son indépendance il y a plus de deux siècles. C’est la raison pour laquelle nous affirmons que, pour les autorités françaises, quand il s’agit d’Haïti, une responsabilité historique s’ajoute au devoir d’humanité. 

Il ne s’agit pas de se substituer aux Haïtiennes et aux Haïtiens, qui aspirent comme tous les peuples à retrouver le pouvoir de se gouverner eux-mêmes ; mais de marquer à leur égard à la fois la nécessaire solidarité qu’appelle l’urgence de la situation, et l’indispensable réparation qu’appelle l’injustice fondamentale de la double dette de 1825, solde d’un siècle d’exploitation coloniale esclavagiste par la France.

Face à l’urgence tout d’abord, nous appelons la France à assumer son rôle de puissance membre permanent du conseil de sécurité des Nations Unies pour travailler à une réponse internationale rapide, à la mesure de l’ampleur de la crise. Cette réponse doit naturellement être bâtie avec la population haïtienne, mais nous rappelons que la France a également le pouvoir de marquer sa solidarité de façon concrète et autonome, notamment en adaptant sa politique d’accueil des réfugiés haïtiens et en suspendant toutes les obligations de quitter le territoire français vers Haïti, au regard de l’extrême gravité de la situation dans le pays.

Compte tenu de ce qu’est le mandat de la Fondation – la transmission de la mémoire de l’esclavage et des combats pour son abolition par la recherche, la culture, l’éducation –, nous invitons également la France à mobiliser davantage en faveur d’Haïti les outils qu’elle a mis en place ou auxquels elle participe, comme le programme PAUSE, pour les scientifiques et les artistes contraints à l’exil, ou l’Alliance internationale pour la protection du patrimoine dans les zones en conflit.

Quant à la réparation, il est temps aujourd’hui d’ouvrir cette question, comme nous y invite un mouvement mondial dans lequel d’autres démocraties européennes se sont déjà engagées, comme l’Allemagne et les Pays-Bas. Avant d’être une finalité, la réparation est une démarche, qui permet d’ouvrir un dialogue nouveau avec les sociétés issues de l’esclavage, de s’interroger sur l’empreinte que ce passé a laissée sur notre monde – en particulier le racisme et les discriminations que subissent encore aujourd’hui les personnes d’ascendance africaine, principales victimes de la traite et de l’esclavage colonial –, et de travailler, ensemble, à des gestes de reconnaissance, ainsi qu’aux actions qui permettront de combattre les héritages négatifs de cette histoire.

Dans cette perspective, nous appelons enfin les institutions françaises dont l’histoire est indissolublement liée à l’histoire d’Haïti, à reconnaître ce lien, à aider les chercheurs qui travaillent à mieux le comprendre et les institutions qui travaillent à mieux le faire connaître, à l’instar des institutions étrangères qui se sont déjà engagées dans cette démarche, comme les banques nationales d’Angleterre et des Pays-Bas, et à faire de l’année 2025, bicentenaire de l’ordonnance de Charles X, un grand moment de mémoire, de solidarité et d’humanité partagées entre la France et Haïti.

C’est ainsi que la France se montrera digne de l’idéal universaliste qu’elle a proclamé en 1789, et que les révoltés de Saint-Domingue ont si radicalement réalisé en se libérant par eux-mêmes de l’esclavage, et en donnant naissance à la nation haïtienne il y a 220 ans cette année.

> le discours de son président, Jean-Marc Ayrault, à La Rochelle le 10 mai 2024

[…]

Il y a 23 ans en ce jour, le Sénat adoptait à l’unanimité la loi Taubira qui a fait de la France le premier pays à reconnaître l’esclavage et la traite comme crime contre l’humanité. C’est aussi cette loi qui nous invite à nous souvenir tous les 10 mai de cette page de notre histoire, et de l’empreinte qu’elle a laissée sur notre monde.
En France, cette histoire a commencé ici, à La Rochelle. En 1594, il y a 230 ans, un navire ironiquement baptisé L’Espérance est parti pour l’Afrique pour réaliser la première expédition de traite esclavagiste sous pavillon français.
De 1594 à 1848, près de 1,5 millions de captives et captifs africains vont être déportés par la France dans ses colonies d’Amérique et de l’Océan Indien. Ils étaient destinés aux plantations esclavagistes, dont les productions vont grandement contribuer à la richesse et à la puissance de la France pendant plus de deux siècles.

A ces 1,5 millions de victimes de la traite, s’ajoutent les 2,5 millions de femmes et d’hommes nés dans l’esclavage dans les colonies françaises jusqu’en 1848. 4 millions de victimes en tout, asservies à cette première mondialisation dont la colonisation fut la toile de fond, et dont le cœur fut l’esclavage.
Tels sont les faits, et c’est notre devoir de les reconnaître. Cette terrible réalité ne dit pourtant qu’une partie de l’histoire. Car, le 10 mai, nous nous souvenons aussi que, de tout temps, ce système a suscité des résistances, des révoltes et des luttes.
C’était le cas d’abord des esclaves eux-mêmes, dont la résistance a pris de multiples formes.
Résistance, les tactiques pour alléger le fardeau du travail forcé ou échapper aux viols. Résistance, la transmission secrète des savoirs, des pratiques, des rites issus de l’Afrique. Résistance, le marronnage, la fuite loin de la plantation, pour quelques jours ou pour la vie. Résistance enfin toutes les révoltes qui n’ont cessé de jalonner l’histoire des sociétés esclavagistes, de l’origine jusqu’à la fin.
En 1791 à Saint-Domingue, aujourd’hui Haïti, la révolte s’est transformée en insurrection politique.
Elle a alors rejoint le mouvement qui, en Europe, contestait lui aussi le système esclavagiste. Car la résistance à l’esclavage fut aussi celle des esprits clairvoyants qui très tôt ont vu la perversion du projet colonial, comme Montaigne condamnant les crimes de la conquête espagnole aux Amériques dans les Essais.
Après lui, des voyageurs comme Pierre Moreau, des religieux comme Epiphane de Moirans ont dénoncé l’esclavage dès le 17ème siècle. Et les philosophes des Lumières ont repris leur combat au siècle suivant, allant jusqu’à prédire comme Diderot la venue d’un nouveau Spartacus dans les colonies.
C’est cette prédiction qu’a réalisée Toussaint Louverture à Saint-Domingue, aujourd’hui Haïti. Sous son commandement, les esclaves révoltés ont renversé l’esclavage. Ce sont eux qui ont véritablement accompli le projet de 1789, en permettant à la France de mettre en accord ses actes outre-mer avec les droits de l’homme universels qu’elle avait proclamés à Versailles.
Depuis 2015, Toussaint Louverture est honoré ici à La Rochelle, grâce à la statue créée par Ousmane Sow. Cet hommage qu’un port qui a dû sa prospérité au sucre esclavagiste de Saint-Domingue a rendu à celui qui a mis un terme à ce système est plus qu’un symbole : il trace un chemin, celui de la reconnaissance qui mène à la réparation.

Ce chemin, en France, ce sont les collectivités qui l’ont ouvert, en étant les premières à affronter ce passé, dans l’Hexagone comme dans les outre-mer. En ce qui concerne la mémoire de l’esclavage, ce sont les collectivités locales qui, les premières, ont entendu les demandes de la société civile, qui ont créé les premiers monuments, organisé les premières expositions, ouvert les premiers musées. Ce sont encore elles qui ont permis la création de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage il y a cinq ans.
La Rochelle en faisait partie et je tiens à vous en remercier, cher Jean-François Fountaine.
Ce rôle, vous le jouez encore aujourd’hui, quand vous lancez cet appel, avec les maires d’autres villes, pour que la France marque en 2025 un signe de solidarité à l’égard du peuple haïtien. 2025, parce que ce sera le bicentenaire de l’ordonnance par laquelle le roi Charles X a fait payer à ce peuple le prix de sa liberté, une indemnité colossale qu’il va payer pendant des décennies.
Oui, cette histoire dont j’ai dit tout à l’heure qu’elle avait marqué l’accomplissement véritable du projet de 1789, c’est ainsi qu’elle s’est achevée : par l’une des plus grandes injustices de l’histoire, les anciens esclaves victorieux, forcés d’indemniser leurs anciens maîtres vaincus.
Les effets de cette extorsion n’ont jamais été réparés. Voilà pourquoi il est juste aujourd’hui de demander que la France reconnaisse sa dette à l’égard du peuple haïtien. Voilà pourquoi nous espérons que ce bicentenaire en 2025 sera l’occasion d’un grand geste de fraternité de la France à l’égard de ce peuple auquel nous devons tant, et qui fait face aujourd’hui à une situation dramatique.

[…]


La position de la Ligue des droits de l’Homme

La Ligue des droits de l’Homme (LDH) a adopté lors de son comité national du 1er mars 2025 le texte suivant qui a été publié sous forme de communiqué sur son site internet.

Source

Haïti 1825, 2025 : le temps est venu de réparer et de reconstruire

Communiqué LDH

Haïti n’est pas simplement le sujet et le lieu d’une guerre lointaine et vieille de 200 ans. En cet anniversaire, la LDH (Ligue des droits de l’Homme) appelle à la reconnaissance et à la réparation d’une faute lourde commise par la France à l’encontre du peuple haïtien. Véritable rançon imposée par la France, la dette a été le prix à payer par les Haïtiens pour leur indépendance et la fin de l’esclavage.

La population de Haïti est confrontée depuis des décennies à une grave insécurité, une insuffisance alimentaire et une crise sanitaire qui portent gravement atteinte à ses conditions de vie. Cette situation s’enracine dans un passé qui ne passe pas.

Le 1er janvier 1804, l’indépendance d’Haïti a été proclamée à la suite d’une longue lutte contre le corps expéditionnaire envoyé par Bonaparte pour y rétablir l’esclavage, dont la Convention, forte de ses idéaux révolutionnaires d’égalité et de liberté, avait proclamé l’abolition le 4 février 1794.

Ce qui apparaissait comme impossible s’est produit : révolté-e-s par le quotidien de l’esclavage, qui se traduisait par la multiplicité des exactions, assassinats, exécutions, viols, tortures, surexploitations, ces femmes et ces hommes déporté-e-s d’Afrique – au nombre cumulé de 400 000 –, ont pris les armes et ont gagné leur indépendance. Battu dans cette bataille de Vertières que la vulgate historique française ne veut pas retenir, le corps expéditionnaire a rembarqué.

Les faits commis par les colons et propriétaires ne peuvent être oubliés : l’esclavage est un crime contre l’humanité. Qu’il ait été à l’époque largement pratiqué – après l’élimination génocidaire des populations autochtones, Tainos, Kalinas et Caraïbes – ne saurait servir d’excuse, singulièrement au regard des millions de victimes dont il a été la cause au Brésil, dans les îles des Antilles, aux Etats-Unis, sous les dominations française, anglaise, espagnole, portugaise, hollandaise.

Ce 1er janvier 1804 est une date fondamentale dans l’histoire du monde. Des hommes noirs, des femmes noires, esclaves d’ascendants en descendants, réduits à l’état de biens meubles jusqu’en 1794, ont pris le pouvoir et ont organisé une société et un Etat. Aimé Césaire, dans le Cahier d’un retour au Pays natal, écrit « Haïti où la négritude se mit debout pour la première fois et dit qu’elle croyait à son humanité ».

En 1825, l’ordonnance de Charles X a imposé, en échange de la reconnaissance du jeune Etat, une indemnisation des propriétaires de terres et d’esclaves, sous la menace, en cas de refus, d’un débarquement de troupes d’occupation. La France commit alors une faute morale, politique et économique : elle a imposé une véritable rançon puisqu’elle a obligé les victimes à payer elles-mêmes leurs ex-propriétaires ; elle a entraîné le maintien d’une relation violemment asymétrique entre les deux nations ; elle a obéré le développement et les conséquences en sont visibles aujourd’hui. Pour payer cette indemnisation des esclavagistes, Haïti a été contraint de souscrire sur le marché financier un emprunt, dont les effets se sont fait sentir jusqu’en 1938, et de soumettre sa population à une rigueur, dont les conséquences se sont avérées durables.

2025, année du bicentenaire de la dette imposée par la France en 1825, doit être l’année de la réparation et de la construction. Pour faire du pire la possibilité d’un meilleur, la France doit assumer cet héritage et en faire un débat en France, permettant, enfin, de reconnaître et de réparer les injustices qui ont contribué à la situation actuelle. L’anniversaire de l’ordonnance doit être le point de départ d’une nouvelle ère de coopération ouverte par cette reconnaissance préalable.

Le gouvernement français doit s’engager dans un agenda correcteur de l’injustice historique :
– la reconnaissance publique de la faute commise par la France envers la République d’Haïti, les victimes de l’esclavage et leur descendance ;
– la participation au mouvement mondial, dans lequel d’autres parties prenantes anciennement esclavagistes ou colonisatrices se sont déjà engagées, en Grande-Bretagne, en Allemagne et aux Pays-Bas, pour l’histoire, la mémoire et la prévention de l’esclavage ;
– l’organisation de la réparation à l’égard du peuple haïtien, selon des dispositions à discuter en bilatéral entre les deux Etats et au niveau global de l’Organisation des Nations unies (Onu), singulièrement en cette période où des gouvernements autoritaires cherchent à imposer leur domination par la force ;
– l’incitation pressante faite aux institutions françaises, singulièrement bancaires, dont l’histoire est indissolublement liée à l’histoire d’Haïti, à s’associer elles aussi à cette démarche de reconnaissance, comme l’ont fait avant elles des institutions telles que les banques nationales d’Angleterre et des Pays-Bas ;
– l’utilisation de son rôle de puissance membre permanent du conseil de sécurité de l’Onu en travaillant à une réponse internationale rapide, à la mesure de l’ampleur de la crise que connaît Haïti pour une perspective politique pérenne, accompagnée des projets structurants d’ordres économique et social, à court, moyen et long termes, pour que cette réponse structurée ne se réduise pas à de nouvelles interventions de forces armées déconnectées des réalités, comme l’a trop vécu la population haïtienne ;
– l’aide respectueuse à la société civile haïtienne qui existe dans le pays et en diaspora, pour qu’une perspective politique souveraine émane du peuple haïtien lui-même ;
– dans l’immédiat, le gouvernement français doit adapter sa politique d’accueil des ressortissants haïtiens, notamment en suspendant toutes les obligations de quitter le territoire français vers Haïti, en particulier aux Antilles et en Guyane, au regard de l’extrême gravité de la situation dans le pays.

La LDH appelle le gouvernement à sortir d’une position en surplomb pour prendre les décisions que la gravité de la situation à Haïti impose. La LDH appelle les institutions concernées et les organisations de la société civile, à Haïti et en France, à agir en commun pour la reconnaissance de la faute originelle, la réparation des dégâts de l’esclavage et de la colonisation, la reconstruction d’un pays et d’une société qui passent de désastres en catastrophes.

Paris, le 4 mars 2025

Télécharger le communiqué « Haïti 1825, 2025 : le temps est venu de réparer et de reconstruire » en format PDF


Un événement marquera le bicentenaire de l’ordonnance du roi Charles X du 17 avril 1825

Un événement sera organisé le 17 avril 2025 pour marquer le bicentenaire de l’ordonnance du roi Charles X imposant une importante rançon à la République d’Haïti pour sa reconnaissance diplomatique par la France et la fin de son blocus qui lui interdisait de commercer avec d’autres territoires.

Le paiement de cette somme – et des intérêts induits par les emprunts qu’Haïti a dû faire auprès de banques françaises pour en payer les échéances – s’est étalé pendant près d’un siècle et il a durablement handicapé l’économie d’Haïti. Il a été utilisé par la France pour indemniser les propriétaires d’esclaves de l’ancienne colonie française de Saint-Domingue pour la perte de leurs biens à Haïti, dont étaient supposés faire partie leurs esclaves du fait de leur émancipation.  

Même si cette « double dette » n’est pas la seule cause de la situation dramatique d’Haïti aujourd’hui, du point de vue sanitaire, sécuritaire, économique et politique, elle doit être reconnue par la France. Et celle-ci doit s’engager dans de nouvelles relations avec Haïti.


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