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Édition du 15 juin au 1er juillet 2026

Une gauche paternaliste avec les outre-mers ?

Une proposition de loi pour autoriser la recherche et l’exploitation d’hydrocarbures dans les outre-mers et visant à favoriser leur développement économique et social, portée par les députés guyanais du groupe parlementaire Gauche démocratique et sociale (GDR) a été repoussée par l’Assemblée nationale, principalement par la gauche, le 11 juin 2026. Ce rejet a suscité la colère des élus ultramarins qui ont vu dans l’approche de la question et dans le vote des partis de gauche un comportement « paternaliste » et « colonial ». On lira ici l’entretien réalisé par Mediapart avec le député guyanais Davy Rimane.


Davy Rimane : « Avec les territoires ultramarins, un problème est posé à la gauche aujourd’hui »

Par Pauline Graulle et Amélie Poinssot, publié par Mediapart le 12 juin 2026.

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C’est une séance dont les député·es se souviendront sans doute longtemps tant elle a créé le malaise dans l’hémicycle. Jeudi 11 juin, la proposition de loi (PPL) pour autoriser la recherche et l’exploitation d’hydrocarbures dans les outre-mer a été rejetée à l’Assemblée nationale.

Porté à bout de bras par deux députés guyanais du groupe Gauche démocratique et sociale (GDR) – composé pour moitié de communistes et pour autre moitié d’Ultramarins –, le texte a créé une situation inédite, à front renversé.

Obtenant un franc soutien du Rassemblement national (RN), qui a unanimement soutenu les forages, la proposition de loi a été abondamment critiquée par la gauche et les écologistes. Au sein du groupe GDR, seulement huit député·es sur 17, presque uniquement d’outre-mer, se sont prononcé·es pour. Au PS et chez les insoumis, tout le monde s’est opposé au texte, sauf les élu·es d’outre-mer.

Les réticences de la gauche ont déclenché l’ire du rapporteur du texte, Jean-Victor Castor, qui a appelé après le vote à la « désobéissance civile » devant un hémicycle médusé. Le député guyanais Davy Rimane revient pour Mediapart sur les enjeux soulevés par ce texte qui en dit long sur les tensions persistantes au sein d’une gauche tiraillée entre urgence sociale et impératif écologique, décolonialisme et unité républicaine…

« Mediapart » : Jeudi, lors de vos interventions dans l’hémicycle, c’est la gauche que vous regardiez droit dans les yeux. Vous l’avez jugée paternaliste, condescendante, moralisatrice. Pourquoi une telle colère contre votre propre camp ?

Davy Rimane : Quand on se dit humaniste, quand on connaît la situation que nos territoires connaissent depuis des décennies, on ne peut pas opposer les conditions de vie et l’écologie comme l’ont fait les députés de gauche jeudi. La Guyane n’est pas un territoire polluant, elle n’est pas non plus aménagée et structurée comme la métropole, et elle fait partie, avec Mayotte, des territoires les plus pauvres de la France. On n’a pas le même point de départ que les autres ; on n’a pas à fournir les mêmes efforts.

Je suis dans un groupe censé ramener de l’humain, du vivant, et où j’entends du dogme. J’ai beau répéter les choses, ça ne fait pas mouche. C’est pourquoi j’en veux à la gauche.

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Le député Davy Rimane à « Mediapart », le 12 juin 2026. © Photo Lucie Weeger / Mediapart

Plus qu’aux autres partis politiques ?

Oui, parce que les autres sont fidèles à eux-mêmes. Le RN reste le RN… Mais à gauche, en tant qu’élu ultramarin, j’espérais une prise de conscience. Je suis à l’écoute de l’autre, j’attends la même chose en retour. Or à chaque fois que nous venons à l’Assemblée nationale, je constate que ce que vivent nos populations n’intéresse pas.

La gauche parle de bifurcation écologique… Bien sûr, nous y sommes favorables. Mais la question, c’est comment la finance-t-on et la réalise-t-on dans un territoire comme le nôtre, qui a besoin d’être désenclavé, où il faut encore construire des routes, etc. Notre réalité n’est pas celle de l’Hexagone, il faut l’intégrer quand on parle d’écologie. J’ai l’impression que la gauche rajoute de la distance à la distance existante.

Pourquoi vous êtes-vous accroché à cette proposition de loi à laquelle vous saviez que les écologistes et une grande partie de la gauche s’opposeraient ? Pourquoi ne pas proposer d’autres textes plus en lien avec votre combat ?

Le cerveau de mes collègues s’est arrêté au mot « hydrocarbures ». Mais aucun Guyanais, aucune Guyanaise ne se réveille le matin avec la volonté farouche d’exploiter allègrement du pétrole ! Le sujet n’est pas le pétrole en soi. C’est une question de principe : nous voulons décider.

Notre territoire est stratégique pour la France. Mais l’intérêt porté à notre population est nul.

Ce texte était une opportunité. Nous voulions avoir un vrai débat à l’Assemblée au sujet de notre réalité, alors que nous sommes en plein bouleversement géopolitique : tous les pays de la zone exploitent du pétrole et nous sommes exposés aux risques sans en tirer aucun bénéfice.

Nous avons pu voir que la majorité restait sur des dogmes ou des postures politiques sans répondre à nos interrogations. Les élus auraient pu profiter de cette occasion pour parler de la nécessité de mettre en place des politiques publiques en Guyane. Une loi de programmation par exemple, avec des financements pour l’énergie, le social, le sanitaire, l’aménagement du territoire… L’État français n’a jamais fait ce qu’il fallait de ce point de vue là.

En Guyane, 50 000 personnes vivent dans des bidonvilles, je vois des gamines qui se prostituent à l’âge de 12 ans, et autour du fleuve Maroni, cela fait quarante ans que tout le monde se fait empoisonner par le mercure, il n’y a jamais eu autant d’orpaillage illégal… On est sur un territoire de la République française et, pourtant, la République ne fait rien pour nous aider. Localement, la colère monte. On est dans une situation anachronique, l’État possède 90 % du foncier local…

Notre territoire est stratégique pour la France. Mais l’intérêt porté à notre population est nul.

Jeudi soir, à la sortie des débats, vous n’avez pas exclu de quitter le groupe GDR. Allez-vous mettre votre menace à exécution ?

Nous sommes arrivés à un point de non-retour. Nous l’avons dit à notre groupe : si vous ne voulez pas faire ce que nous demandons, nous sommes prêts à couper les ponts. Je suis pour ma part en pleine réflexion. Est-ce que je suis encore au bon endroit ?

C’est l’État français qui laisse notre territoire se faire défoncer, voler, piller.

Chaque fois que l’on vient à Paris, on a l’impression qu’on n’est pas à notre place. On nous tolère, il ne faut pas parler trop fort… Mais je ne fais pas 8 000 kilomètres juste pour être toléré ! Avec ce texte, j’ai vu que les discriminations naissaient au cœur des institutions. On est dans une hypocrisie généralisée, c’est écœurant.

Y compris chez La France insoumise (LFI) ? Dans son discours de lancement de campagne, Jean-Luc Mélenchon a pourtant souligné l’importance de donner plus d’autonomie aux outre-mer, et LFI est un soutien important dans vos revendications…

Avec les territoires ultramarins, un problème est posé à la gauche aujourd’hui. On ne peut pas prétendre les défendre, et en même temps dire non à nos textes sans rien proposer. J’aimerais savoir ce que les députés LFI qui ont voté contre jeudi proposent concrètement. Il ne peut pas y avoir autant de différence entre les discours et les actes.

Les partis de gauche se disent par ailleurs opposés à toute forme d’extractivisme. Mais aujourd’hui et demain, l’extractivisme qui se développe, c’est celui des terres rares… avec des énormes profits à la clé pour quelques entreprises. On ne les entend pas là-dessus.

À un an de la présidentielle, n’avez-vous pas l’impression de mener un jeu dangereux avec le RN ? De l’extérieur, votre positionnement apparaît climatosceptique, et l’extrême droite a voté d’une seule main votre proposition de loi…

C’est justement la gauche qui leur laisse le champ libre. Pour ma part, je combattrai toujours le RN, la posture de l’extrême droite n’est pas en résonance avec la réalité du territoire guyanais.

Les accusations de climatoscepticisme me glissent dessus. Je suis climatoconscient. Le sujet, là, c’est qu’on nous demande des efforts incommensurables alors que nous sommes le territoire le plus pourvoyeur de crédits carbone pour la nation. Et nous savons préserver notre environnement. Dans notre culture, nous vivons avec le cycle de la nature, nous ne cherchons pas à la détruire, nous mangeons les fruits de saison…

C’est l’État français qui laisse notre territoire se faire défoncer, voler, piller. Et c’est la réglementation hexagonale qui s’applique, sans distinction, alors que la Guyane est composée à 97 % de forêt primaire… Le zéro artificialisation nette, par exemple, ne fait aucun sens chez nous. Il y a là une fainéantise intellectuelle de l’État.

Une forme de néocolonialisme ?

Non, c’est du colonialisme tout court. La colonisation ne s’est pas arrêtée.

La Guyane est justement entrée il y a quelques années dans un processus pour avoir plus d’autonomie…

Il faut accélérer ce mouvement. Le Congrès de la Guyane a voté pour un statut proche de celui de la Nouvelle-Calédonie, avec une modification constitutionnelle. Il faut aller au bout, d’autant que le rapport parlementaire, très précis, sur lequel j’ai travaillé avec mon collègue Philippe Gosselin [Les Républicains – ndlr], qu’on ne peut pas taxer d’autonomisme, montre bien que si le statut de la Guyane n’évolue pas, on va vers une cassure.

Nous contribuons au rayonnement de la France en matière de biodiversité mais n’en tirons aucun bénéfice.

L’idée, c’est que le régalien reste dans les mains de l’État, mais que la Guyane ait de nombreuses compétences. En particulier la fiscalité, l’énergie, l’éducation, et l’exploitation des ressources locales. Pour cela, nous avons besoin d’une loi organique.

Je plaide par ailleurs pour que l’on ait, à l’Assemblée, une commission permanente pour l’outre-mer. Et pas seulement une délégation comme actuellement, où la plupart des députés sont aux abonnés absents. Les débats au sujet des territoires ultramarins auraient alors lieu automatiquement dans l’hémicycle, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.

À l’heure du changement climatique et de la chute de la biodiversité, ne voyez-vous pas un chemin pour concilier des impératifs de protection des écosystèmes guyanais tout en menant une politique économique et sociale à la hauteur des enjeux locaux ?

Si, pour cela il faut tenir compte de nos savoir-faire. Nous savons, en Guyane, ce que veut dire préserver l’environnement. Nous faisons du recyclage, nous connaissons notre forêt, nous n’abattons pas des arbres pour un oui ou pour un non – il y a d’ailleurs des arbres sacrés, comme le fromager, couvert d’épines, lié à l’histoire de l’esclavage. Nous n’attendons pas de gens habitant ailleurs de nous dire ce qu’il faut faire.

L’écologie, c’est une affaire de riches. Nous, nous vivons avec notre environnement. Autour de la Guyane, la France possède 150 000 kilomètres carrés d’eaux territoriales. Nous contribuons au rayonnement de la France en matière de biodiversité mais n’en tirons aucun bénéfice. On ne peut pas se contenter de cela quand notre population ne mange pas à sa faim.

Lundi, une proposition de loi, déjà adoptée au Sénat, doit être discutée à l’Assemblée nationale. Il s’agit de permettre la restitution à la Guyane de restes humains de Kali’nas et Arawaks, des peuples que l’on a emmenés de force en Europe pour les exhiber dans des musées. Les dépouilles sont actuellement conservées au Muséum national d’histoire naturelle, à Paris. Un texte important à vos yeux ?

C’est un combat qui a longtemps été mené par Corinne Toka-Devilliers, avec l’association Moliko Alet+po. Elle n’a jamais lâché. Six restes humains doivent revenir en Guyane. Si cette loi est votée, c’est une bonne chose. Mais ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. L’ensemble des outre-mer est concernée par cette problématique. La prochaine étape, ce doit être une loi-cadre pour que tous les restes humains encore conservés dans des musées français puissent revenir sur leurs terres d’origine.


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