Dans les années 1960 et 1970, environ 30 000 personnes, surtout maghrébines, ont été enfermées dans un entrepôt illégal, sur le port de Marseille, avant d’être expulsées. Mediapart diffuse le film « Un hangar sur le port », d’Olivier Bertrand, qui ressuscite avec force cette histoire sidérante et largement oubliée.

Voir le film diffusé par Mediapart jusqu’au 7 mars 2026
Tout est parti d’un article publié en 2020 dans Mediapart. « À l’époque, je tenais une chronique pour Mediapart sur le centre de rétention du Canet à Marseille [entre le vieux port et l’Estaque – ndlr], se souvient le journaliste et réalisateur Olivier Bertrand (il est aussi désormais membre du conseil d’administration du Fonds pour la presse libre, propriétaire de Mediapart). Mais avec le covid et le premier confinement, le centre est vidé. Je me décide alors à creuser l’histoire de ce centre. Je me rends vite compte qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Et c’est comme cela que je vais exhumer, progressivement, cette histoire de prison clandestine. »
Un hangar sur le port ressuscite une histoire sidérante, et largement oubliée : l’administration française a illégalement enfermé des étrangers, en grande majorité maghrébins, avant de les expulser, dans un entrepôt caché sur le port de Marseille, dans le quartier d’Arenc. De 1963 à 1975, quelque 30 000 personnes y ont été enfermées. C’était avant la loi de 1981, qui pose les bases des politiques de rétention actuelles.
Ce centre clandestin a été entièrement détruit. Sur place, il n’en reste aujourd’hui aucune trace. Au-delà des témoignages directs, Bertrand s’est donc appuyé sur des archives – extraits de reportages télé ou tirés des registres administratifs. « Il n’y avait effectivement plus de lieu à filmer, puisque tout a été détruit. Filmer l’histoire est une affaire compliquée… Et filmer les archives, également, mais c’est passionnant, avance Olivier Bertrand. C’est une matière qui peut sembler ardue. Mais nous avons essayé de filmer ces documents, notamment ceux des archives départementales, de manière assez organique, d’aller filmer le grain du papier, le bruit des feuilles, de restituer ce que c’est de se plonger dans des archives. »
Creuser l’histoire de l’accueil
Le film donne la parole à Sixte Ugolini, à l’époque avocat communiste, qui avait été alerté en 1975 de la disparition soudaine d’un ancien client à lui, un pêcheur marocain. Il témoignait déjà dans l’article de Mediapart de 2020. Mais Olivier Bertrand a également retrouvé, par la suite, Mustapha Mohammadi, un ancien détenu du centre d’Arenc, dont les souvenirs de l’époque – en particulier une grève de la faim à laquelle il avait participé, en tant que travailleur immigré – constituent sans doute le cœur le plus émouvant du film.
Au-delà de l’histoire de ce seul entrepôt, Un hangar sur le port construit un propos plus large, qui touche à la réalité des travailleurs algériens en France dans ces années 1960 et 1970. La réception du film fut d’autant plus dense. D’abord diffusé à la télévision (publique), le documentaire a fait l’objet de nombreuses projections en salle, notamment dans la cité phocéenne. « Cela a remué beaucoup de choses à Marseille, raconte Olivier Bertrand. Je fais aussi des films pour qu’ils provoquent des débats en salle. Je me souviens d’une projection, au Gyptis, dans le cadre d’un festival, le Printemps du film engagé. Il y avait trois classes de terminale. Le débat fut très nourri. L’une des adolescentes m’a demandé, et je me souviens d’en avoir eu la chair de poule : “Mais c’est pour ça que nous, on subit tout ce racisme aujourd’hui ?” »
Dans les premiers mois de son fonctionnement, cette prison clandestine servait exclusivement à empêcher d’entrer sur le territoire les Algériens qui tentaient de venir travailler en France. « Il faut continuer à creuser cette histoire de l’accueil fait aux Algériens en France, dit encore Olivier Bertrand. Il ne sera pas possible d’aller vers une forme de paix dans notre pays, avec les générations issues de cette immigration, si l’on ne regarde pas cette histoire en face. »
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Un hangar sur le port, France, 2024, 55 minutes
- Écriture et réalisation : Olivier Bertrand
- Image : Jean-Christophe Beauvallet
- Son : Pierre Armand et Christine Dancausse
- Montage : Emmanuel Roy
- Mixage : Paul Fourure
- Documentalistes : Émilie Galtier et Isabelle Plantade
- Production : Institut national de l’audiovisuel (INA) et France Télévisions
Mediapart diffuse chaque samedi un film documentaire. Cette sélection est assurée par Guillaume Chaudet Foglia et Ludovic Lamant.
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