Publié par Cahiers d’Histoire, revue d’histoire critique, n° 164, 2025.
À l’heure où les sciences humaines et sociales et, plus globalement, les universités et les chercheuses et chercheurs sont attaqué·es frontalement outre-Atlantique, il a semblé utile à la rédaction des Cahiers d’histoire de revenir sur ces sujets polémiques. Non seulement pour démonter l’inanité des critiques conservatrices qui s’inventent un ennemi imaginaire pour mieux contester toute pensée critique, tels les auteur·es du brûlot Face à l’obscurantisme woke, finalement publié, après quelques tergiversations, par les PUF en avril 2025. Mais surtout pour discuter du fond avec celles et ceux qui questionnent les inégalités, tout en conservant des divergences quant à la façon de penser la race, cette « catégorie sociale d’exclusion et de meurtre » comme l’écrivait Colette Guillaumin en 19721 . Pour ce faire, Olivier Mahéo, membre du comité de rédaction et collaborateur scientifique à l’IHTP (Paris 8-CNRS) ouvre le dialogue avec Capucine Boidin, professeure d’anthropologie américaniste (Université Sorbonne Nouvelle, CREDA UMR 7227), Jules Falquet, professeure de philosophie à l’Université Paris 8 (LLCP-Paris 8), Florian Gulli, professeur agrégé de philosophie, et Alain Policar, chercheur associé au Cevipof-Sciences-Po.
Olivier Mahéo : Les débats sur l’utilisation du concept de race traversent les sciences sociales tandis que le « wokisme » est agité comme un épouvantail sur la scène politique, avec diverses tentatives de déclencher des paniques morales2. Par-delà ces effets parfois surtout médiatiques, quelles seraient selon vous les lignes de fracture actuelles du champ scientifique sur les concepts de race et de racisme ?
Florian Gulli : Je vais laisser délibérément de côté les fractures qui opposent les chercheur·es impliqué·es dans le champ de l’antiracisme face à ceux qui n’ont aucune sympathie pour l’antiracisme (on peut penser à l’Observatoire du décolonialisme). J’ai l’impression qu’à une époque où l’on parle beaucoup d’intersectionnalité ou de pensée complexe, on peut observer une tendance marquée au « réductionnisme racial ». J’emprunte cette expression à Adolf Reed Jr., un chercheur américain qui pointe l’existence d’un biais consistant à penser le sort de ceux qui sont visés par le racisme exclusivement sous l’angle de la race, en laissant de côté en particulier la classe sociale, sans qu’aucune nécessité théorique ne l’impose. Il y a une fracture entre ceux qui opèrent cette forme de réductionnisme racial (parfois sans même s’en rendre compte) et ceux qui essaient de penser les deux aspects ensemble : race et classe. Pour donner un exemple contemporain aux États-Unis : l’incarcération y est pensée sous l’étiquette New Jim Crow, qui renvoie au système de domination raciale installé dans le Sud après l’abolition de l’esclavage. Loïc Wacquant démontre, chiffres à l’appui, qu’en réalité l’incarcération est nettement déterminée par la classe3. La bourgeoisie afro-américaine n’est pas ou presque pas concernée, beaucoup moins par exemple que les Blancs pauvres. Les Noirs pauvres, quant à eux, sont surreprésentés. On peut identifier la même tendance réductrice dans la façon dont, en France, on parle du contrôle au faciès. On mentionne les catégories ethniques pour affirmer qu’on a tant de fois plus de chances de se faire contrôler quand on est « arabe » ou « noir ». Mais il y a aussi une dimension de classe, comme le montrent des sociologues : en introduisant d’autres variables, par exemple les types d’habillement, il est impossible de décider si le déterminant a été la classe ou la couleur de la personne arrêtée4. Il ne s’agit pas d’opposer un réductionnisme racial à un réductionniste de classe, mais de penser la complexité des phénomènes.
Ce débat fracture les positions antiracistes depuis longtemps. J’ai travaillé sur l’ouvrage Les Jacobins noirs de CLR James5. Il y montre qu’on ne peut penser la révolution de Saint-Domingue uniquement sous l’angle du racisme. Il y a une dynamique de classe dans toutes les phases de la révolution, et si on l’oublie, la révolution devient tout simplement inintelligible6. On retrouve ce débat une décennie plus tôt, au cours des années 1920, aux États-Unis. Des marxistes afro-américains reprochent à d’autres militants afro-américains ce qu’ils nomment leur « racialisme ». Le débat se poursuit dans les années 1960. Angela Davis (dans son Autobiographie de 1974) ou encore les Black Panthers essayent de maintenir une double analyse : race et classe. Il me semble que c’est une ligne de fracture qu’on retrouve donc aujourd’hui. Le sort d’une personne, parce qu’elle est visée par le racisme, devrait être entièrement déterminée par la race. Bien sûr, toutes les analyses ne sont pas réductrices, mais c’est une tendance qui me semble marquante. Le mot « racisé » par exemple, très prisé aujourd’hui, ne risque-t-il pas de réduire la personne à cette seule dimension de son existence ?
Jules Falquet : Je suis tout à fait d’accord pour ne pas « tout réduire » à la race et au racisme, et prendre en compte la classe. Plus même : je crois que, dans la voie que nous a montrée notamment Angela Davis il y a presque cinquante ans, il convient de mener toujours une triple analyse : de classe et de race, mais aussi en termes de rapports sociaux de sexe, comme elle l’a fait dans son ouvrage au titre fort explicite, Femmes, race et classe (1981 et 1983 en français). À la même période, en Grande-Bretagne, la féministe noire Pratibha Parmar posait elle aussi la nécessité d’articuler sexe, race et classe (1986 [1982]). On peut remonter plus loin en arrière encore avec le texte fondateur de Frances Beal, fondatrice et animatrice de la Third World Women’s Association (TWWA), avec son texte de 1969 Double Jeopardy : To be Black and Female7, ainsi que la revue du TWWA, Triple Jeopardy, dont le titre même pointait la triple « menace », du racisme, du patriarcat et de l’impérialisme.
De fait, les effets du racisme, du classisme et du sexisme ne sont pas juste additionnés, mais sont étroitement imbriqués, comme l’ont analysé les militantes féministes et lesbiennes noires de classe populaire du Combahee River Collective, fondé en 1974 à Boston. Leur fameuse Déclaration féministe noire (1979)8 met en évidence ce qu’elles appellent l’imbrication de plusieurs systèmes d’oppression : raciste, patriarcal, capitaliste et hétérosexuel. Elles s’appuient pour penser sur leur expérience personnelle directe, mais aussi sur une praxis collective qui les conduit à affirmer que ces systèmes agissent de manière inséparable. Elles refusent de dissocier les effets de ces oppressions imbriquées ou de les hiérarchiser, comme leur ont toujours demandé les différents mouvements sociaux. Elles estiment que le mouvement noir, priorisant l’antiracisme, pèche par sexisme et par sa dimension petite-bourgeoise, que le mouvement féministe, qui priorise la question des femmes, est dominé par des tendances racistes et petites-bourgeoises, tandis que la gauche, centrée sur la classe, se montre sexiste et raciste. Le plus fascinant est que leur projet politique, en s’attaquant de front à tous les systèmes qui les oppriment, a l’avantage de bénéficier à l’ensemble des autres groupes opprimés, puisqu’il s’agit d’en finir simultanément avec le racisme, le capitalisme et l’hétéropatriarcat !
Enfin, je voudrais rappeler qu’en France la Sénégalaise Awa Thiam présente dès 1978, dans La Parole aux Négresses9, un ensemble de luttes spécifiques de différents groupes de femmes noires antillaises ou africaines. Plusieurs sont alors actifs dans l’Hexagone10 : résistances au racisme, au colonialisme, critique des mutilations génitales imposées aux fillettes et aux femmes. Au Brésil, Lélia Gonzalez, historienne, géographe et philosophe, cofondatrice en pleine dictature du Mouvement noir unifié et du groupe de femmes noires Nzinga, propose dès 1988 le concept d’« améfricanité » pour conceptualiser ensemble le racisme, le colonialisme, l’impérialisme et leurs effets11.
Autant dire qu’il me semble que l’on sait depuis des décennies, en anglais, en portugais ou en français, que la race toute seule ne fait pas plus sens que la classe toute seule… C’est en m’appuyant sur tous ces travaux que je tente moi-même de penser. Mes derniers ouvrages portent explicitement sur l’imbrication des rapports sociaux de sexe, de race et de classe :Imbrication. Femmes, race et classe dans les mouvements sociaux (2020) et très récemment, en 2025, La Combinatoire straight. Colonisation, violences sexuelles et Bâtard·es du capital12. J’y fais dialoguer la grande théoricienne « académique » du féminisme décolonial, la philosophe argentine Maria Lugones, avec les féministes matérialistes francophones du courant fondé par Colette Guillaumin, dont nous avons parlé en incipit, pour comprendre les processus simultanés d’imposition des catégories modernes-coloniales de race et de genre, à partir de 1492, bien avant l’apparition du prolétariat industriel cher à Marx13.
Alain Policar : Dans mon livre de 2020, L’Inquiétante familiarité de la race, j’avais des positions assez proches de celles que Florian évoquait14. D’un point de vue disons marxiste, il est évident que le sacrifice de la dimension de classe n’est pas acceptable. Maintenant, le fait que Florian ait parlé du mot racisé pour le critiquer, montre la différence entre son point de de vue et le mien. Parce que, faut-il le rappeler, la racisation est imposée par le raciste : c’est le raciste qui racise. Le racisé est confronté à cette assignation, et on trouve souvent le réflexe, bien connu en sociologie, du retournement du stigmate, c’est-à-dire ici d’exaltation de la différence. La question est de savoir jusqu’où on doit aller dans cette reconnaissance de la différence. Le courant décolonial a une incontestable tendance à l’exalter, au risque de ne pas éviter le réductionnisme racial, compris comme le privilège accordé à une dimension de nos appartenances au détriment de toutes les autres. Comme Florian, je suis un défenseur de l’universel et je pense que le courant décolonial, tout en se réclamant souvent du pluriversalisme, fait le sacrifice de l’universel.
Jules Falquet. Concernant le réductionnisme racial, celui-ci existe peut-être si l’on s’en tient au courant décolonial masculin, de loin le plus connu en France, il faut bien le dire. Mais la critique ne tient pas si l’on prend en compte les féminismes décoloniaux d’Abya Yala15, qui se développent depuis le début des années 1990 au sein des mouvements sociaux, féministes, noirs, populaires, lesbiens16. Ainsi, dans un article théorique fondateur publié en 200717, la philosophe argentine María Lugones explique à quel point l’imposition coloniale d’une idée et des pratiques nouvelles du « genre moderne-colonial » a bouleversé les sociétés autochtones envahies tout autant que l’imposition de « l’idée moderne de race ». Surtout, elle rappelle que, depuis les années 1970, les féministes noires et of color des États-Unis, notamment, ont analysé, décrit, et affirmé sur tous les tons que la race était inséparable du genre et que les deux devaient absolument être analysés (et combattus) simultanément. Comme beaucoup de ces féministes noires et of color étaient des prolétaires (la première génération à avoir un accès à l’université grâce aux luttes pour la déségrégation scolaire et universitaire), la classe était, pour beaucoup d’entre elles, une évidence que souvent elles n’ont même pas nommée, mais qui transparaît dans toutes leurs réflexions.
Tout cela pour souligner qu’on ne peut vraiment pas dire que le courant décolonial dans son ensemble opère un réductionnisme autour de la race. Bien au contraire, il conduit à se pencher sur la dimension structurelle et historique du racisme, non pas comme une erreur morale, mais comme une donnée massive et de longue durée, puisqu’elle s’enracine dans une histoire coloniale et esclavagiste de grande ampleur. Le fait que certaines personnes s’absorbent exclusivement dans la réflexion sur le racisme ou dans sa dénonciation peut avoir de nombreuses raisons : par exemple compenser l’absence d’attention jusqu’ici, ou structurer un mouvement autour de cette cause pour se faire une place dans le champ politique ou associatif… Mais ce n’est pas « à cause » de ce que disent les théories décoloniales en elles-mêmes.
Capucine Boidin. De même, je ne pense pas que la première génération de décoloniaux réduise tout à la race non plus, ni que leurs différentes propositions autour du pluriversalime soient anti-universelles. La relation entre les propositions des auteurs et autrices décoloniales d’Amérique latine et des Caraïbes, et l’universalisme me semble souvent mal comprise en France. Les textes les plus intéressants de ces dernier·es, des années 1992 à 2010, restent peu lus en France18 et leurs idées sont souvent réduites à la version identitariste qu’en propose le Parti des indigènes de la République. Or, en Amérique latine, à partir de 1992 et la commémoration des 500 ans de ce qui s’appelait encore « la découverte des Amériques » de ce côté-ci de l’Atlantique, ils et elles soulignent que 1492 n’a pas qu’une portée régionale : son impact est mondial. C’est un moment fondateur du système monde capitaliste moderne. Selon eux, c’est à ce moment-là que la colonialité/modernité/rationalité du pouvoir, laquelle s’appuie sur une hiérarchisation sexuée et racialisée de la force de travail, se met en place19. En ce sens, ils reprennent les critiques postcoloniales de l’universalisme européen, mais en ajoutant une analyse très matérialiste. De leur point de vue, l’universalisme n’est pas seulement une pensée européenne « provinciale » rendue hégémonique et instrumentalisée par la conquête coloniale. C’est la conquête coloniale qui rend possible l’émergence d’une pensée universaliste. Elle crée les conditions matérielles qui rendent possible une pensée universelle/rationnelle, laquelle ensuite recouvre et invisibilise toutes les autres expressions universelles20.
13Inscrite dans une généalogie de pensées latino-américaines marxistes, cette communauté de discussion éclate d’ailleurs après 2010, entre celles et ceux qui restent foncièrement ancré·es dans une approche matérialiste et d’autres qui se focalisent sur les seules dimensions culturelles, épistémiques et symboliques, entre l’engagement dans des luttes locales ou dans l’académie globale, entre la revalorisation de savoirs autochtones afrodescendants et la lutte globale contre des systèmes mondiaux d’oppression. Cette diversité de positions et de propositions disparaît en France derrière l’adjectif « décolonial » qui devient, et je le déplore, un épouvantail rhétorique dont les auteur·es francophones se sentent obligé·es de se démarquer pour pouvoir parler21. J’invite ainsi à lire l’article d’Enrique Dussel, « Pour un dialogue mondial des philosophies », que nous avons traduit en 200922. Vous y trouverez la preuve que le pluriversalisme qu’il propose est tout sauf anti-universaliste.
Alain Policar. J’ai récemment publié L’Universalisme en procès, et insisté sur ses dévoiements : instrumentalisé dans la conquête coloniale, comme il l’est maintenant par les nationaux-républicains, qui exaltent la République de façon incantatoire et qui, en réalité, sont plus nationalistes que républicains23. De même, l’Observatoire du décolonialisme, aujourd’hui Observatoire de l’éthique universitaire, qui se prétend universaliste, et même de gauche, se spécialise dans la dénonciation de ceux et celles qui s’intéresseraient à l’excès aux discriminations, allant en définitive jusqu’à nier leur existence, notamment de celles fondées sur les identités raciales. Alors que les uns hypostasient la différence collective, les autres lui refusent toute reconnaissance.
Certes, les gens qui subissent les contrôles policiers au faciès ou qui sont même tués par la police sont plus souvent blancs que noirs ou arabes, mais les Noirs et les Arabes restent surreprésentés. Bien entendu, les dimensions de la race, du genre et de la classe doivent être pensées ensemble. C’est ce que cherche à réaliser l’approche intersectionnelle, même si, dans certaines circonstances exceptionnelles, il est légitime et raisonnable de privilégier une de nos appartenances. Comme l’écrit Hannah Arendt, sous le régime nazi, il était difficile pour le juif de ne pas considérer qu’il était persécuté non en tant qu’homme mais en tant que juif. L’universalisme doit être notre boussole, mais il arrive parfois que la considération de la différence soit pertinente. Il est assez cocasse que ce soit à droite que l’on mentionne aujourd’hui l’oubli par les militants progressistes de l’appartenance à une classe sociale. Se réclamer de l’universalisme ne suffit pas, encore faut-il préciser quelle conception de l’universalisme on défend.
Jules Falquet. Je voudrais revenir un instant sur l’exemple « évident » des discriminations dites « au faciès », qui en réalité n’a rien d’une évidence. En effet, dès que l’on prend en compte le genre, et à plus forte raisonl’imbrication des rapports sociaux, on est obligé·es de nuancer, de tout complexifier. Par exemple, les femmes se font plutôt moins contrôler par la police. Mais en disant cela, on fait implicitement référence aux femmes blanches de classe moyenne et supérieure. Les jeunes filles perçues comme Roms suscitent en revanche un acharnement des tribunaux. Inversement, les hommes noirs se font bien plus souvent contrôler abusivement. Cependant, parmi eux, les hommes noirs visiblement gays peuvent parfois passer « entre les gouttes » de certains contrôles policiers, car les préjugés homophobes sur l’effémination comme signe de non-dangerosité peuvent « compenser » les préjugés racistes sur la dangerosité des hommes noirs, comme l’a montré Damien Trawalé dans une belle thèse24.
Il me semble aussi important de pouvoir analyser, au-delà des discriminations (qui évoquent malgré tout des atteintes « ponctuelles », même si elles sont souvent répétitives et même quotidiennes ou pluriquotidiennes), les logiques structurelles de l’organisation sociale : le racisme, comme un héritage colonial toujours actuel, les logiques patriarcales (qui elles aussi d’ailleurs ont une historicité) et l’exploitation capitaliste (dont on peut penser que la mondialisation néolibérale l’a considérablement aggravée). Sans cela, on se bat, me semble-t-il, contre les effets et non leurs causes profondes, contre l’écume des vagues.
La perspective des « discriminations » et des « privilèges » entraîne aussi parfois dans une approche purement morale, voire moraliste, par laquelle certaines populations sont placées en éternelles victimes et seulement en tant que victimes, tandis que d’autres se sentent (éventuellement) assaillies par la culpabilité (qui constitue au fond une manière de rester au centre de l’attention, sans produire aucun changement structurel). Nous avons besoin, au contraire, d’alliances politiques sur la base d’une conscience claire, non pas de nos « différences », mais de nos positions respectives dans les rapports sociaux, et surtout, des rapports sociaux eux-mêmes.
Pour ces différentes raisons, je préfère penser non pas en termes de « genre » et d’identité de genre, ou de « race » et d’identité de race, mais bien de « rapports sociaux de sexe » et de « rapports sociaux de race ». Cela, en faisant le lien avec les rapports sociaux de classe, comme je le propose dans mon ouvrage Imbrication. Femmes, race et classe dans les mouvements sociaux25, où je montre comment différents mouvements du continent dit « américain », plutôt ancrés à gauche, plus que les discriminations, ont conceptualisé l’imbrication des rapports sociaux dans une perspective structurelle et dans la perspective révolutionnaire de leur abolition.
Florian Gulli. Je ne suis pas contre le fait d’utiliser le mot « racisé ». Mais ma préférence va à l’adjectif plutôt qu’au nom, un « ouvrier racisé » plutôt que « les racisés ». L’adjectif permet d’accoler un nom renvoyant à la classe, tandis que l’expression « les racisés » fait disparaître la dimension de classe. Pour éviter ce glissement subreptice de l’adjectif au nom, je préfère encore utiliser « racialisé », puisqu’il n’est utilisé que comme adjectif, avec comme inconvénient de devoir se passer de la distinction proposée par certains sociologues, telle Sarah Mazouz, entre « racisation » et « racialisation »26. Mais il diminue les risques d’essentialisation.
Olivier Mahéo. Comment peut-on manier ces concepts qui appartiennent aussi au langage courant ? Le philosophe Kwame Anthony Appiah proposait, dans les années 1980, de ne plus du tout utiliser le mot « race » pour le remplacer par « identité raciale »27. Récemment, Loïc Wacquant propose de dissocier complètement le cas américain d’autres situations28.
Alain Policar. La référence à Appiah me touche beaucoup, parce que c’est un penseur du cosmopolitisme qui m’a inspiré. C’est également un grand penseur de l’identité. Il a cette position, mais elle est purement sémantique. Le processus d’éradication lexicale ne mange pas de pain, si j’ose dire, puisque comme vous l’avez dit vous-même, Olivier, il reconnaît l’importance de l’identité raciale et au fond ce n’est pas très différent.
Ce n’est néanmoins pas exactement la même chose : le livre de Mickael Hardimon, récemment publié, est largement écrit en référence à Appiah pour le convaincre que sa position « éliminativiste » n’est pas fondée29. C’est un ouvrage extrêmement important, qui bouscule les idées reçues en cherchant à concilier la perception commune avec la possibilité de considérer que la race possède une pertinence théorique, y compris au niveau biologique, tout en en faisant une catégorie superficielle, c’est-à-dire sans attribuer aux différentes races des caractéristiques normatives. Pour Hardimon, cette conciliation entre l’existence théorique et notre perception doit servir comme argument au service de la lutte antiraciste. C’est extrêmement intéressant : il ne fait aucune concession à des thèses qui pourraient paraître douteuses. Les distinctions entre race racialiste, race populationnelle, race sociale, race minimaliste sont absolument pertinentes. Selon lui, Appiah rejette la race racialiste, celle du raciste, mais il ne rejetterait pas la race minimaliste, puisque celle-ci n’établit aucun lien entre des catégories physiques et des comportements normatifs. Si bien que la notion d’identité raciale ne me semble pas devoir être invalidée au bénéfice de la race minimaliste. Ce désaccord n’a pas une très grande importance. Appiah, rappelons-le, compare les races aux sorcières : celles-ci n’existent pas, mais on a brûlé des femmes parce qu’elles ont été étiquetées comme sorcières. Quant à l’utilisation du mot « race », on doit distinguer selon les contextes. Le combat contre son usage peut être instrumentalisé par ceux qui refusent de reconnaître la pertinence des distinctions raciales et l’existence du système qui les perpétue. Mais cet usage est légitime lorsqu’il est fait référence à un domaine d’étude, au même titre que le sont la classe et le genre. Le raciste parle des « races », avec implicitement l’idée qu’elles sont hiérarchisables, alors que le sociologue ou le politologue ou le philosophe, évoque la race (sans guillemets).
Olivier Mahéo. Donc sans guillemets et au singulier.
Alain Policar. Tout à fait. Quant au débat sur antiracisme moral versus antiracisme politique, il est déplacé intelligemment par l’opposition que propose Florian entre antiracisme libéral versus antiracisme socialiste30.
Florian Gulli. Je pense aussi qu’il faut utiliser le mot « race » avec parcimonie, parce que je réfléchis aussi d’un point de vue politique. Barbara Fields, historienne de l’esclavage, affirme qu’en substituant « race » à « racisme », « on transforme l’acte d’un sujet en attribut d’un objet31. Le racisme devient quelque chose dont les Afro-Américains sont victimes plutôt que quelque chose que les racistes font ». Avec le mot racisme, on a l’idée d’un processus qui vise une personne (la victime), alors que quand on emploie « race », on laisse un peu la porte ouverte à des interprétations sur des caractéristiques intrinsèques des personnes en question. Au-delà de leurs différences, les termes « racisme », « assignation raciale », « racialisation » me conviennent parce qu’ils sont processuels. Avec « race » on a toujours une ambiguïté, ce qui explique que l’historien britannique Paul Gilroy, qui a commencé sa carrière en réinvestissant l’idée de race, a fini par écrire un ouvrage intitulé Against Race (2000)32. Un exemple : est-il indifférent de dire « l’échec scolaire s’explique par le racisme » ou « l’échec scolaire s’explique par la race » ? Pour mes élèves par exemple (j’enseigne dans le secondaire), ce n’était pas du tout pareil. Le deuxième énoncé pourrait laisser entendre que c’est parce qu’ils sont « arabes » ou « noirs » qu’ils échouent, alors que le premier énoncé était beaucoup plus clair, sans ambiguïté.
Capucine Boidin. Je remercie Florian de faire référence à Paul Gilroy, qui s’inscrit dans les études postcoloniales anglophones, dont se sont démarquées les études décoloniales latino-américaines. En effet, Gilroy et d’autres postcoloniaux avec lui, comme Gayatri Chakravorty Spivak, ont toujours conservé une posture clairement non substantialiste des cultures subalternes. De fait, ils et elles ont davantage pensé les phénomènes coloniaux et postcoloniaux en termes d’hybridité plutôt que d’opposition, se gardant souvent de formuler des métarécits d’émancipation. Cela leur a d’ailleurs été reproché par les auteurs et autrices décoloniaux. Mais je pense que nous gagnerions en France à davantage les lire en regard les uns des autres, comme nous le faisons en ce moment.
Alain Policar. On ne peut pas faire en sorte que les travaux sur ces questions d’inégalité, y compris sociales, ne prennent pas en compte la dimension de la race, en tant que facteur déterminant dans la reproduction et dans l’expansion du capitalisme. Je fais ici référence aux travaux de Sylvie Laurent, qui montrent parfaitement que la violence raciale est liée au fonctionnement du capitalisme33.
Olivier Mahéo. Pour prolonger, que pensez-vous des différents concepts tels que ceux de privilège blanc, du prétendu racisme anti-Blancs et de la théorie de la blancheur, ou de la blanchité, comme est parfois traduite l’expression whiteness ?
Jules Falquet. La blanchité n’est pas tant une théorie qu’un champ de recherche en plein essor, les Whiteness Studies. Il s’agit d’étudier le côté dominant des rapports de race, un peu de la même manière que pour comprendre le mode de production capitaliste, il peut être instructif de se pencher sur la bourgeoisie. Bien sûr, ce n’est pas ici la couleur de la peau, des cheveux ou des yeux qui est en cause, « blanc·he » n’est pas une essence, mais une position sociale et politique. Par ailleurs, il ne s’agit pas d’étudier la blanchité ou les groupes blancs « tout seuls » ou pour eux-mêmes, mais bien dans le rapport de pouvoir dialectique qu’ils entretiennent avec les groupes racisés. Autrement dit, les groupes blancs comme dominants, de même que dans les études sur les hommes et la masculinité il s’agit d’étudier les hommes comme dominants. Sinon, on risque rapidement de tomber dans des formes de complaisance, et surtout, de ne rien comprendre à la société qui produit tout cela. C’est toute la différence entre étudier Napoléon 1er pour ses glorieuses batailles, ou l’étudier comme tyran.
Alain Policar. On en vient à un problème tout à fait essentiel. Le concept de racisme anti-Blancs a été utilisé pour dire que finalement les Blancs aussi étaient victimes de racisme, ce qui ne fait pas l’ombre d’un doute si on considère que le racisme est aussi un phénomène individuel – nul n’est à l’abri une injure, d’une agression. Là où il y a désaccord, c’est sur l’existence d’un racisme anti-Blancs systémique. En tant que Blanc, dans des sociétés à majorité blanche, on ne peut pas être victime de discrimination à l’emploi, à l’école, à l’habitat, etc. Le racisme anti-Blancs de ce point de vue est une formation idéologique pour éviter de poser les véritables problèmes, pour établir une prétendue équivalence entre le racisme du dominant et du dominé. Ce n’est pas à mon avis sans conséquences politiques. Ce thème a été réactualisé (après les tentatives de Jean-Marie Le Pen) par l’appel « Halte aux ratonnades anti-Blancs » en 2005, à l’initiative de Pierre-André Taguieff.
Le destin de cette figure idéologique est l’invention, par ce même auteur, de l’antiracisme racialiste, autrement dit l’idée que les véritables racistes sont les antiracistes. Il avait pourtant commencé sa carrière intellectuelle comme un penseur de l’antiracisme, à la fin des années 1980. Mais dès 1993, il se demandait, dans un article d’Esprit, comment on pouvait être antiraciste. Il est alors l’objet du fameux « Appel de 40 intellectuels contre la banalisation de la pensée d’extrême droite », publié par Le Monde en juillet 1993. Roger-Pol Droit résumait alors lucidement l’argumentaire de Taguieff : au fond, le racisme n’existe pas, ce n’est qu’une injure à éliminer, et ce qui est bien plus dangereux, c’est l’antiracisme.
On s’aperçoit, avec le recul, que la critique de l’antiracisme commémoratif par Taguieff, intéressante puisqu’elle disait qu’il ne fallait pas se limiter à commémorer, qu’il fallait avoir des arguments politiques, des instruments politiques pour réagir, était en réalité trompeuse. Désormais, plus de fioritures : l’antiracisme est totalement dévalorisé, sous prétexte que, parmi les antiracistes il y a des antisémites. Mais cette réalité, peu contestable, ne suffit évidemment pas à disqualifier l’antiracisme dans sa totalité.
Jules Falquet. Rappelons quand-même que là où on trouve le plus d’antisémites, c’est clairement et historiquement dans l’extrême droite, n’en déplaise à la famille du célèbre tortionnaire en Algérie récemment décédé. Et cela, malgré la renversante opération orwellienne orchestrée avec la bénédiction de la droite macronienne et de l’extrême droite sioniste, qui a permis à ces personnes et à ces groupes politiques, dont le racisme et l’antisémitisme sont le fonds de commerce et la raison d’exister depuis plus de 70 ans, d’apparaître aujourd’hui comme des allié·es des juifs (surtout s’iels vivent au loin, en Israël).
Florian Gulli. L’expression « racisme anti-Blancs » est mobilisée par l’extrême droite de façon régulière et désigne pour eux le problème central de la société française. Il n’est pas question de la reprendre. Mais il me faut ajouter que la manière dont l’expression a été critiquée pose, elle aussi, problème. Je pense à celle d’Éric Fassin affirmant que « le racisme anti-Blancs n’existe pas pour les sciences sociales »34. Peut-être le sociologue fait-il ici, et bien involontairement, un cadeau à l’extrême droite qui peut se targuer de montrer ce réel que la gauche embourgeoisée ne voit pas ou qu’elle refuse de voir.
Sur le fond, cette critique s’appuie sur une définition réductrice du racisme en tant que discrimination. Or, il y a d’autres dimensions qui méritent d’être prises en compte sous peine de rendre invisibles différentes formes de racisme. Sa réduction à la seule discrimination invisibilise par exemple l’antisémitisme, puisque, si l’on en croit Michel Wieviorka, les juifs ne sont pas discriminés en France. Mais faudrait-il conclure à l’absence d’antisémitisme ? Évidemment non ! Il est toujours présent et se manifeste par des stéréotypes et par des actes individuels violents. Les attentats terroristes visant le musée juif à Bruxelles ou l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes ne relèvent pas de la discrimination. Il s’agit d’actes racistes qui veulent produire un effet de terreur sur tout un groupe social. Il est donc important de ménager une place à cette dimension.
Alain Policar. La Licra, par exemple, accorde une certaine importance à cette notion de racisme anti-Blancs. Emmanuel Debono, qui est devenu le directeur de la revue de la Licra,Le Droit de vivre, a beaucoup insisté sur ces questions-là.
Maintenant, pour revenir à l’antisémitisme, je suis totalement d’accord avec Florian, il n’obéit pas au paradigme de la domination, mais à autre chose qui a du mal à être pensé, notamment dans les schémas décoloniaux. Il est clair que dès l’instant où le juif est réduit à la blanchité, on manque l’essentiel sur la nature de l’antisémitisme. Je suis de ceux qui considèrent qu’il faut tenir compte des spécificités de chaque racisme sans renoncer à trouver éventuellement une matrice commune, des « structures universelles de la haine », comme je les ai appelées dans un article récent.
Le passage de l’antijudaïsme à l’antisémitisme, avec les statuts sur la pureté de sang de la fin du 15e siècle en Espagne et au Portugal, met en lumière l’importance de la hantise du mélange. On a là, je crois, le processus matriciel du racisme. De ce point de vue, on peut considérer que le racisme dit colonial et le racisme dit génocidaire (selon la distinction qu’avait faite il y a assez longtemps Jeanne Hersch) obéissent en réalité à un certain nombre d’invariants. Je ne dis pas qu’ils sont juxtaposables l’un à l’autre, bien évidemment, puisque la dimension d’exploitation économique existe dans le racisme colonial et n’existe pas dans l’antisémitisme (ou marginalement). Néanmoins, on peut trouver quelques points communs que d’ailleurs certains auteurs avant le génocide avaient mis en avant, comme Gaston Monnerville en 1933.
Bien entendu, ce n’est pas parce que tout n’obéit pas au schéma de la domination qu’il faut en déduire que celui-ci ne rend pas compte d’un très grand nombre de situations. Ne pas y être attentif conduit des auteurs, que nous combattons, à réduire les discriminations à des postures victimaires.
Olivier Mahéo. On est bien face à un système social qui n’est pas du domaine des relations interpersonnelles.
Alain Policar. On doit en revenir à cette question essentielle : considérer le racisme dans sa dimension individuelle n’implique absolument pas d’ignorer sa dimension institutionnelle. Un des grands auteurs sur cette question, Jorge Garcia, dont un article intitulé « Le cœur du problème » a été traduit, tient compte des deux dimensions, et c’est exactement la position que je défends35.
Olivier Mahéo. Pour les États-Unis, on pourrait citer également Eduardo Bonilla Silva, Le Racisme sans les racistes, qui pointe la persistance du système de domination à travers la négation de son existence36.
Alain Policar. J’ai beaucoup combattu la thèse d’un nouvel antisémitisme, défendue par Taguieff, à partir de 2002. Il s’agissait de dire que l’antisémitisme d’extrême droite avait disparu et que le seul à combattre désormais était l’antisémitisme musulman, ce qui me paraît infondé (non qu’il faille nier la prégnance de l’antisémitisme dans les pays arabo-musulmans). De nombreux événements récents montrent que l’extrême droite, ici comme ailleurs, reste antisémite, même s’il peut être politiquement plus rentable d’être islamophobe. Si l’on devait reconnaître des formes contemporaines relativement nouvelles de l’antisémitisme, il faudrait insister sur l’importance de la dénégation. Il existe en quelque sorte des antisémites sans antisémitisme (comme des racistes sans racistes, pour citer Eduardo Bonilla-Silva). Des racistes qui n’imaginent pas qu’ils le sont et des antisémites qui nient être antisémites. Je pense aux déclarations de Mélenchon. Il peut être parfaitement persuadé qu’il n’est pas antisémite alors que ce qu’il dit entre sans aucun doute dans la catégorie des stéréotypes antisémites.
Jules Falquet. Il y a aussi celles et ceux qui se savent pertinemment antisémites, comme l’extrême droite française, mais qui ont compris que leur intérêt électoral était de mettre en sourdine cet antisémitisme pour mieux attaquer les personnes qu’iels qualifient d’arabo-musulmanes. Ce qui est d’un cynisme achevé, surtout lorsque l’on sait qu’à d’autres périodes ces courants appuyaient plutôt les « Arabes » parce qu’iels y voyaient des adversaires des juifs. En réalité, ces groupes d’extrême droite démontrent que l’on peut être à la fois antisémite et islamophobe, sans oublier d’être profondément raciste envers les « Arabes » et les Noir·e·s. Je dirais même plus : c’est presque toujours un « combo », comme l’avait si bien souligné Fanon.
Florian Gulli. Un mot sur le concept de blanchité. Il y a plusieurs usages qui me semblent absolument légitimes. Quand on dit notamment qu’être blanc c’est ne pas être discriminé, cela signifie qu’on n’a même pas à penser à sa couleur de peau. Cette phénoménologie du monde social me paraît tout à fait intéressante. Mais il y a d’autres usages qui à mon avis sont problématiques. Je voudrais en citer deux. D’abord, le livre La Fragilité blanche, de Robin J. Di Angelo, qui s’est vendu à plus de 5 millions d’exemplaires aux États-Unis, et des centaines de milliers en France. Selon elle, être blanc, c’est être racialement oppressif, être arrogant, n’avoir aucune compassion pour les personnes de couleur, préférer toujours le confort des Blancs. On n’est plus du tout dans la description de l’expérience vécue de ceux qui subissent le racisme, mais dans une forme d’essentialisation. Deuxième exemple, le livre de Lilian Thuram, La Pensée blanche (2020). Il écrit par exemple que le réchauffement climatique est un produit de la pensée blanche, que la résistance aux luttes sociales du 19e siècle est la pensée blanche. On a l’impression que « blanc » devient une sorte de stigmate. Et si l’on pense que « blanc » désigne un rapport social et ne désigne pas un phénotype, pourquoi maintenir un mot (blanc) qui renvoie aussi au phénotype ? N’est-ce pas laisser la porte ouverte aux malentendus ?
Alain Policar. Oui, c’est comme imaginer que tous les hommes sont des violeurs, finalement c’est diluer la responsabilité des véritables violeurs. Le privilège blanc, c’est une expression qui est sans doute malheureuse. Mais dans une société dans laquelle les discriminations raciales n’ont pas disparu, il y a un avantage à être blanc. On peut le vérifier régulièrement, depuis les contrôles au faciès exercés sur des Arabes ou des Noirs à Paris. On peut d’ailleurs dire du racisme qu’il est aussi un système d’avantages.
Florian Gulli. Il y avait une sorte d’équation ces dernières années dans la littérature militante : « Il y a des discriminations donc il y a des privilèges ». En réalité, ne pas être arrêté arbitrairement par la police, n’est pas un privilège, c’est la norme qui devrait exister pour tous. Le privilège, comme la discrimination, sont des exceptions. L’absence de discrimination, ce n’est pas le privilège, mais la règle commune. Il me paraît beaucoup plus approprié de parler d’« avantage blanc », mais en ajoutant « toutes choses égales par ailleurs » pour ne pas sous-estimer l’importance du poids de la classe. Il n’est pas certain que l’enfant d’un enseignant racisé soit désavantagé dans l’institution scolaire face à l’enfant d’un ouvrier non racisé. L’avantage blanc, toutes choses égales par ailleurs, concernera l’enfant d’ouvrier non racisé comparé à l’enfant d’ouvrier racisé.
Olivier Mahéo. Je veux évoquer la manière dont vous, Alain Policar, avez été une victime indirecte de ces jeux politiciens, lorsque vous avez été « débarqué » du Conseil des sages de la laïcité. J’ai l’impression que les courants qui, en France, agitent ces paniques morales ont très peu d’imagination, une tendance à suivre fidèlement le modèle américain, les campagnes anti woke, ou contre la Critical Race Theory.
Alain Policar. Panique morale, ce terme créé par Stanley Cohen suppose qu’il y ait des entrepreneurs, comme dirait Becker, qui jettent le soupçon sur un groupe de la population. Il est clair que toutes ces querelles, celle du politiquement correct aux États-Unis et celle de l’islamogauchisme en France, jouent ce rôle de désignation d’une sorte d’altérité à l’identité française. Et c’est extrêmement grave.
Vous faisiez allusion à mon renvoi du Conseil des sages. Il est largement dû au fait d’avoir mis en avant les discriminations subies par une partie de la population et par mon insistance à trouver contreproductive la focalisation sur le voile à l’école. Contreproductive, parce que cela donne l’occasion aux islamistes de s’en emparer et de dire aux musulmans : « Vous voyez, la France ne vous aime pas. Rejoignez la communauté des croyants et quittez celle des citoyens ». J’ai commis l’erreur de considérer le Conseil comme un lieu de débat, alors qu’il est un organe de conseil auprès du ministère. Mais aurait-il dû le rester si, après les élections législatives, le ministre avait appartenu au Rassemblement national ?
Quant au wokisme, c’est la même chose. Non qu’il ne faille pas reconnaître l’existence d’excès militants, du sectarisme militant, mais c’est évidemment loin d’être nouveau. Il faut rester attentif au risque de sacrifier les notions d’objectivité, de vérité, au bénéfice du ressenti. À partir du moment où vous mettez en avant votre ressenti, votre point de vue n’est plus susceptible d’être discuté, cela me paraît une régression considérable à laquelle, il me semble, les décoloniaux ne sont pas suffisamment vigilants.
Florian Gulli. Il faut manier avec précaution la notion de panique morale. Stanley Cohen, dans la dernière édition de son ouvrage en 2011, écrit une introduction dans laquelle il revient sur ce concept en pointant des usages dévoyés. C’est devenu une manière de disqualifier l’adversaire, sans discuter. Du point de vue de l’hégémonie culturelle, il faut continuer à opposer des arguments plutôt que d’écarter d’un revers de main ce qui vient de l’autre camp, pour convaincre ceux qui sont indécis. Et surtout ça ne doit pas non plus être l’occasion de taire des débats à gauche, en particulier autour de l’essentialisme stratégique, qui n’est pas la seule position antiraciste valable. C’est une position qui me pose problème et dont j’ai envie de discuter sans me retrouver accusé d’être sous l’emprise de je-ne-sais-quelle « panique morale ».
Alain Policar. Comme vous, Florian, je combats l’essentialisme, qu’il soit ou non stratégique ou inversé. Mais aussi, de la part de la majorité, la volonté de donner crédit à l’idée d’un groupe qui ne serait pas assimilable parce que ses valeurs seraient étrangères aux nôtres, comme on pouvait chercher à le faire croire durant l’époque coloniale. La conception officielle de la laïcité, qui tourne le dos à l’esprit de la loi de 1905, joue ce rôle en transformant un principe, celui de la séparation de l’État et de la religion, en valeur civilisationnelle.
Olivier Mahéo. Je lisais récemment un article de Guillaume Silhol et Margot Mahoudeau, une analyse des tribunes dans la presse sur les trois dernières années : dans Le Figaro, Le Point et L’Express, les tribunes contre le wokisme, il y en a eu 49 en moins de 3 ans37 !
Alain Policar. Nous avons, Margot et moi, dans un débat récent, fait l’inventaire des livres contre le wokisme, comparé à ceux qui lui sont plus ou moins favorables : c’est un rapport de 1 à 10 !
Florian Gulli. Effectivement il y a des entrepreneurs de panique et ils portent des coups qui nous affaiblissent. Cependant, si on suit les travaux de Vincent Tiberj sur la droitisation française, il y a quand même des indices qui montrent qu’il y a des progrès en termes de tolérance dans la population, malgré la droitisation généralisée des champs médiatiques et politiques38.
Alain Policar. Le sentiment antimusulman n’est pas indépendant de ce que promeuvent les entrepreneurs de morale. Mais Vincent Tiberj a largement raison : la droitisation n’est pas inéluctable.
Notes
1 Colette Guillaumin, L’Idéologie raciste : genèse et langage actuel, Paris-La Haye, Mouton, 1972.
2 Stéphane Beaud et Gérard Noiriel, Race et sciences sociales : essai sur les usages publics d’une catégorie, Marseille, Agone, 2020 ; Didier Fassin, « Un vent de réaction souffle sur la vie intellectuelle », AOC media-Analyse Opinion Critique, 22 février 2021 ; Alain Policar, Le Wokisme n’existe pas : la fabrication d’un mythe, Lormont, Le Bord de l’eau, 2024.
3 Loïc Wacquant, Jim Crow : le terrorisme de caste en Amérique, Paris, Raisons d’agir, 2024.
4 Fabien Jobard, René Lévy, John Lamberth et Sophie Névanen, « Mesurer les discriminations selon l’apparence : une analyse des contrôles d’identité à Paris », Population, n° 67/3, 2012, p. 423‑451, <https://doi.org/10.3917/popu.1203.0423>.
5 Florian Gulli, C.L.R. James : racisme et lutte de classe. Une lecture des Jacobins noirs, Besançon, PUFC, 2022.
6 Cyril Lionel, Robert James et P.I.R. James, Les Jacobins noirs : Toussaint Louverture et la révolution de Saint-Domingue, Paris, Gallimard, 1949.
7 Frances M. Beal, « Double Jeopardy : To be Black and Female », pamphlet de la Third World Women’s Alliance (New York), 1969, <http://www.hartford-hwp.com/archives/45a/196.html>.
8 Combahee River Collective, Statement, dans Zillah R. Eisenstein, Capitalist Patriarchy and the Case for Socialist Feminism, New York, Monthly Review Press, 1979. Je l’ai traduit et publié en français : Combahee River Collective et Jules Falquet, « Le Combahee River Collective, pionnier du féminisme noir », Les Cahiers du CEDREF, n° 14, 2006, p. 69-104, <https://journals.openedition.org/cedref/130>.
9 Awa Thiam, La Parole aux Négresses, Paris, Denoël, 1978.
10 Nadia Châabane, « Diversité des mouvements de “femmes dans l’immigration” », Les Cahiers du CEDREF, n° 16, 2008, p. 231-250, <https://journals.openedition.org/cedref/601>.
11 Flavia Rios et Márcia Lima (dir.), Lélia Gonzalez. Por um feminismo afro-latino-americano : ensaios, intervenções e diálogos, Rio de Janeiro, Zahar, 2020.
12 Jules Falquet, La Combinatoire straight. Colonisation, violences sexuelles et bâtard·es du capital, Paris, Éditions d’Amsterdam, 2025.
13 Jules Falquet, « Un féminisme matérialiste décolonial est possible. Lire ensemble Colette Guillaumin et María Lugones », dans Elsa Galerand, Danielle Juteau, Linda Pietrantonio (dir.), « Colette Guillaumin. Une sociologie matérialiste de la race et du sexe », Cahiers de recherche sociologique, n° 69, 2020, p. 193-218.
14 Alain Policar, L’Inquiétante familiarité de la race: décolonialisme, intersectionnalité et universalisme, Lormont, Le Bord de l’eau, 2020.
15 Abya Yala désigne les Amériques avant leur colonisation. Ce terme a été adopté lors du 2e sommet continental des peuples et nations autochtones d’Abya Yala, en l’empruntant à la langue du peuple kuna (note d’Olivier Mahéo).
16 Jules Falquet « Les racines féministes et lesbiennes autonomes de la proposition décoloniale d’Abya Yala », Contretemps, 2017.
17 María Lugones, « La colonialité du genre », Les Cahiers du CEDREF, n° 23, 2019.
18 À l’exception par exemple de Michel Cahen, Colonialité : plaidoyer pour la précision d’un concept, Paris, Karthala, 2024 ; Philippe Colin et Lissell Quiroz, Pensées décoloniales : une introduction aux théories critiques d’Amérique latine, Paris, Zones, 2023 ; Claude Bourguignon Rougier, Philippe Colin et Ramón Grosfoguel, Penser l’envers obscur de la modernité : une anthologie de la pensée décoloniale latino-américaine, Limoges, Pulim, 2014 ; Manuel Quintín Lame, Philippe Colin et Cristina Moreno, Les Pensées de l’Indien qui s’est éduqué dans les forêts colombiennes, Marseille, Wildproject, 2023 ; Arturo Escobar et Anna Bednik, Sentir-penser avec la terre : l’écologie au-delà de l’Occident, Paris, Éditions du Seuil, 2018 ; Jérôme Baschet, Malaise dans la décolonialité, <https://www.terrestres.org/2025/03/25/debat-dans-les-pensees-decoloniales/>, 25 mars 2025.
19 Aníbal Quijano et Immanuel Wallerstein, « Americanity as a Concept, or the Americas in the Modern World-System », International Social Science Journal, 1992, no 134, p. 549‑557.
20 Santiago Castro-Gómez, La Hybris del punto cero : ciencia, raza e ilustración en la Nueva Granada (1750-1816), Bogotá, Editorial Pontificia Universidad Javeriana, 2005.
21 Capucine Boidin, « Études décoloniales et postcoloniales dans les débats français », Cahiers des Amériques latines, no 62, 2009, p. 129-140.
22 Enrique Dussel, « Pour un dialogue mondial entre traditions philosophiques », Cahiers des Amériques latines, n° 62, 2009, p. 111-127.
23 Alain Policar, L’Universalisme en procès, Lormont, Le Bord de l’eau, 2021.
24 DamienTrawalé, « Sociabilité et militantisme des gays racisés : entre subversion et conformité aux rapports sociaux de genre, “race”, classe et sexualité », Thèse de sociologie, université Paris Diderot, 2018.
25 Jules Falquet, Imbrication. Femmes, race et classe dans les mouvements sociaux, Vulaines-sur-Seine, Éditions du Croquant, 2020.
26 Sarah Mazouz, Race, Paris, Anamosa, 2020.
27 Kwame Anthony Appiah, « The Uncompleted Argument : Du Bois and the Illusion of Race », Critical Inquiry, 1985, vol. 12, no 1, p. 21‑37.
28 Loïc Wacquant, Jim Crow : le terrorisme de caste en Amérique, Paris, Raisons d’agir, 2024, 189 p.
29 Michael O. Hardimon, Rethinking Race. The Case for Deflationary Realism, Harvard, Harvard University Press, 2017, traduction française : Repenser la race, 2024 ; Alain Policar, « Ontologie de la race », La Vie des idées, 3 février 2025, <https://laviedesidees.fr/Hardimon-Repenser-la-race>.
30 Florian Gulli, L’Antiracisme trahi. Défense de l’universel, Paris, PUF, 2022.
31 Karen Fields et Barbara Fields, Racecraft ou l’esprit de l’inégalité aux États-Unis, trad. fr. Xavier Crépin, Marseille, Agone, 2021.
32 Paul Gilroy, Against Race : Imagining Political Culture beyond the Color Line, Cambridge, Harvard University Press, 2002.
33 Sylvie Laurent, Capital et race : histoire d’une hydre moderne, Paris, Éditions du Seuil, 2024.
34 « Les idées claires : le racisme anti-Blancs existe-t-il ? », Paris, France Culture, 10 octobre 2018, <https://www.franceinfo.fr/vrai-ou-fake/les-idees-claires-le-racisme-anti-Blancs-existe-t-il_2979043.html>.
35 Magali Bessone et Daniel Sabbagh, Race, racisme, discriminations : anthologie de textes fondamentaux, Paris, Hermann, 2015.
36 Eduardo Bonilla-Silva, Racism Without Racists : Color-Blind Racism and the Persistence of Racial Inequality in America, Lanham, Rowman & Littlefield, 2006.
37 Guillaume Silhol et Margot Mahoudeau, « En rangs et en tribunes : une analyse d’interventions intellectuelles sur le “wokisme” en France (2020-2023) », Mots. Les langages du politique, vol. 136, no 3, 2024, p. 41-61.
38 Vincent Tiberj, La Droitisation française : mythe et réalité. Comment citoyens et électeurs divergent, Paris, PUF, 2024.