
« Le cas Bugeaud », par Colette Zytnicki
Présentation de l’éditeur Célébré après sa mort comme un héros de l’histoire coloniale, le maréchal Bugeaud fut le principal acteur de la conquête de l’Algérie. Son nom est associé aux

Présentation de l’éditeur Célébré après sa mort comme un héros de l’histoire coloniale, le maréchal Bugeaud fut le principal acteur de la conquête de l’Algérie. Son nom est associé aux

Dans « La première guerre d’Algérie », Alain Ruscio fait l’histoire des deux décennies (1830-1852) au cours desquelles l’Algérie fut conquise malgré la résistance acharnée des Algériens. Nous en publions la conclusion.

Comme notre site l’a signalé, la municipalité de Marseille a décidé de débaptiser l’école Bugeaud qui portait le nom du général ayant ordonné la mise à mort par asphyxie des femmes, hommes et enfants des tribus hostiles à la colonisation de l’Algérie, qui s’étaient réfugiées dans des grottes. Son nom a été remplacé par celui d’un caporal algérien mort en 1944 dans les combats pour la libération de la ville. L’article du Monde que nous reproduisons ci-dessous souligne l’importance de cette décision pour cette ville qui a été au cœur de l’empire colonial français. Le Guide du Marseille colonial, dont nous avons aussi signalé la parution, publié par une équipe de militants antiracistes marseillais, recense les nombreuses traces de ce passé colonial dans la ville.

A Marseille, l’école Bugeaud a été renommée « Ahmed Litim », du nom d’un tirailleur algérien qui a donné sa vie le 25 août 1944 pour libérer la ville. Selon les mots du maire, Benoît Payan, « l’Histoire de la France, c’est aussi celle de Bugeaud, de la colonisation ou de la collaboration. Nous continuerons de l’enseigner à nos enfants. Mais la ville a choisi de donner aux enfants de Marseille l’exemple d’un héros plutôt que celui d’un bourreau ». Samia Chabani, de l’association Ancrages, centre de ressources sur l’histoire des migrations à Marseille, a salué cette décision. Elle demande que les auteurs de violences dans les guerres coloniales ne soient plus honorés dans l’espace public et que les associations valorisant les mémoires des migrations postcoloniales soient représentées à la commission des noms de rues.

Des recherches récentes dues à l’historien et archiviste Christophe Lafaye, dont notre site s’est fait l’écho, ont permis de documenter le gazage des grottes pratiqué par l’armée française durant la guerre d’Algérie. A partir de 1956, sous le commandement du général Salan, des gaz asphyxiants ont été mis au point et des « Sections de grottes » mises en place pour tuer les personnes réfugiées dans diverses cavités naturelles des régions montagneuses d’Algérie, qu’il s’agisse de combattants de l’ALN, du personnel civil d’hôpitaux de campagne ou même dans certains cas de militaires français prisonniers. Cette pratique a réédité avec des moyens modernes les « enfumades » ordonnées par le général Bugeaud lors de la conquête de l’Algérie dans les années 1840. De nombreux témoignages d’anciens appelés français et d’Algériens viennent nourrir ces recherches que certains éléments au sein de l’armée française tentent d’entraver.

Le 18 juin 1845, le colonel Pélissier, appliquant les instructions données à ses officiers par le général Bugeaud, a asphyxié délibérément les populations civiles des Ouled Riah. Hommes, femmes, enfants et vieillards s’étaient réfugiés dans les grottes de Dahra, non loin de Mostaganem. La France doit-elle continuer à présenter une statue de Bugeaud sur la façade du musée du Louvre qui reçoit des millions de visiteurs venus du monde entier ? D’autant que cet adversaire de la République a commandé des répressions contre le peuple de Paris. Lors de l’insurrection parisienne d’avril 1834, il commandait la brigade dont les soldats se sont livrés au massacre de la rue Transnonain. Julien Bayou, candidat d’union au second tour à l’élection régionale du 27 juin 2021 en Ile-de-France, a répondu clairement par la négative.

A l’initiative de l’universitaire Olivier Le Cour Grandmaison et du président de l’Association Les Oranges, M’hamed Kaki, un rassemblement a lieu le 18 juin 2021 devant la statue du maréchal Bugeaud, qui domine la façade nord du Louvre, le long de la rue de Rivoli à Paris. La date a été choisie en référence à celle des enfumades ordonnées par le colonel Pélissier, le 18 juin 1845, pour provoquer la mort par asphyxie des populations civiles algériennes qui s’y étaient réfugiées. Elles ont anéanti, conformément aux ordres du général Bugeaud, une tribu entière – celle des Ouled Riah – dont les membres s’étaient réfugiés dans les grottes du Dahra, proches de Mostaganem.

Les personnages honorés dans l’espace public sont des repères pour les citoyens. A Marseille, des rues et des écoles portent les noms des colonisateurs Bugeaud ou Cavaignac. L’association Ancrages, qui travaille sur l’histoire de la ville et sa diversité, a élaboré une liste de 315 noms dont les parcours pourraient être rappelés dans l’espace public. L’écrivain Claude Mckay, originaire de la Jamaïque, et la militante de l’indépendance algérienne puis de l’antiracisme à Marseille, Baya Jurquet-Bouhoune, en font partie. Cette association a fait des proposition de cartels pour accompagner les statues à la gloire de la colonisation qui se trouvent à la Gare Saint-Charles. Le Collectif pour une mémoire apaisée appelle à débaptiser les lieux portant les noms de Bugeaud et de Cavaignac pour leur donner les noms de Gisèle Halimi et de Maurice Audin. Par ailleurs, après un quart de siècle de refus de l’ancienne municipalité, une avenue au nom d’Ibrahim Ali, tué en 1995, à 17 ans, par des colleurs d’affiches du FN, a été enfin officiellement inaugurée.

Écrire des « mythologies » et des « lieux de mémoire » postcoloniaux. C’est à ce projet ambitieux que se sont attelés Étienne Achille et Lydie Moudileno, avec une volonté politique et historique qui résonne avec les mobilisations antiracistes contemporaines. Ci-dessous l’entretien qu’ils ont accordé à Joseph Confavreux pour Mediapart. Tous deux travaillent aux États-Unis, en Pennsylvanie et en Californie du Sud, et c’est en s’inspirant du meilleur des postcolonial studies qui se développent dans les universités nord-américaines qu’ils se sont lancés dans une tentative audacieuse de réécriture dans une perspective post-coloniale des deux grands livres que sont les Mythologies de Roland Barthes et les Lieux de mémoire, dirigé par Pierre Nora.

Faut-il déboulonner les statues ? le président Emmanuel Macron a fait à ce sujet des déclarations péremptoires : « Nous ne déboulonnerons pas de statues ». Il a accusé ceux qui dénoncent les origines coloniales du racisme d’aujourd’hui de vouloir effacer les traces de notre histoire, alors qu’ils entendent au contraire donner à voir ce que sa période coloniale a légué de séquelles mortifères, en exigeant le plein respect des valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité. La question est plutôt : Devons-nous conserver certaines statues dans notre espace public ? Ne faudrait-il pas déplacer certaines d’entre elles ? Et aussi en ériger de nouvelles ? Ci-dessous l’appel à une balade décoloniale sur le thème « Décolonisons nos espaces publics ! » et un article de l’historien Alain Ruscio, « Mémoire du passé colonial dans l’espace public. Qui est honoré à Paris ? »

Le 22 mai 2020, en Martinique, deux statues de Victor Schoelcher ont été mises à bas le jour où l’île commémorait l’abolition de l’esclavage. Un acte fondé sur un contre-sens puisque Schoelcher avait lutté pour obtenir cette abolition, choquante du fait de l’indemnisation des maîtres, mais cette mesure lui avait été imposée et il avait milité sans y parvenir pour que des moyens soient donnés aux anciens esclaves. Indépendamment de cette méconnaissance concernant Schoelcher, de nombreuses statues à la gloire des colonisateurs édifiées aussi bien en métropole que dans l’ancien espace colonial ont été la cible de la colère des colonisés à l’heure des indépendances, et aujourd’hui pour les peuples d’outre-mer, elles symbolisent une domination qu’ils ne veulent plus subir.

Marseille s’est développée au XIXème siècle en lien étroit avec l’essor de l’empire colonial français et plusieurs monuments le célèbrent encore aujourd’hui. Une exposition coloniale a eu lieu en 1906 avant celle organisée dans la capitale l’année suivante à l’Est du Bois de Vincennes. Une autre en 1922 de nouveau dans l’espace qui deviendrait le parc Chanot a précédé la grande exposition coloniale internationale de Paris en 1931. Cela a laissé dans la ville de nombreuses traces dans l’architecture et la toponymie. Nous reproduisons un article d’Alain Castan qui en relève quelques unes.