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Édition du 1er au 15 mars 2026

Sahara occidental : vers une « pax americana » au Maghreb ? par Kader Abderrahim

Le politiste Kader Abderrahim analyse la pression exercée par Donald Trump sur l'Algérie à propos du Sahara Occidental.

Le vote du 31 octobre 2025 au Conseil de sécurité des Nations unies prolongeant jusqu’au 31 octobre 2026 la Minurso (Mission des Nations Unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental), par 13 voix contre 0 (2 abstentions), a confirmé l’évolution du langage onusien vers une solution dite « réaliste et pragmatique » de la question du Sahara occidental. Une solution construite par les Etats Unis.

Une première rencontre a eu lieu les 7 et 8 février 2026 à l’ambassade US de Madrid, réunissant l’Algérie, le Maroc, la Mauritanie et le Polisario, qui a inscrit le règlement du conflit saharien dans une logique de pax americana. Une autre l’a suivie à Washington, les 23 et 24 février, réunissant, les mêmes parties que lors du premier round, en présence d’un conseiller spécial de la Maison-Blanche.

Aucune communication n’a été faite à son sujet. Mais elle semble préparer une étape ultérieure, une troisième rencontre des mêmes qui pourrait avoir lieu le 8 mai 2026, afin de finaliser un accord qui se voudrait définitif. Occasion pour les Etats-Unis de Trump de tenter de se présenter comme un « ami de l’Algérie ». Cette séquence place l’Algérie face à une contrainte stratégique inédite depuis son indépendance.

Le président américain Donald Trump et le conseiller principal des États-Unis pour l’Afrique, Massad Boulos (à gauche), participent à un déjeuner multilatéral avec des dirigeants africains en visite, dans la salle à manger d’État de la Maison-Blanche, à Washington (DC), le 9 juillet 2025. ©Jim Watson / AFP

La résolution du 31 octobre 2025 du Conseil de sécurité ne constitue pas une rupture formelle du droit international, mais elle en modifie l’équilibre d’interprétation. Depuis la création de la Minurso en 1991, l’architecture diplomatique reposait sur l’engagement d’un référendum d’autodétermination du Sahara occidental. Or, depuis 2018, le Conseil de sécurité privilégie explicitement une « solution politique réaliste, durable et mutuellement acceptable ». Ce glissement lexical traduit une transformation plus profonde : le passage d’un paradigme juridique à un paradigme devenu autant diplomatique que stratégique eu égard aux bouleversements régionaux (guerre en Libye, instabilité institutionnelle au Sahel et menaces transfrontalières au Maghreb).

En 2025, plus de 80 États ont soutenu explicitement le plan d’autonomie marocain présenté en 2007. La reconnaissance américaine de décembre 2020, appelée les « accords d’Abraham », a servi de catalyseur. Elle a introduit une variable décisive : l’adossement du dossier saharien à la puissance hégémonique américaine. En 2026, la doctrine étasunienne s’articule autour de trois piliers :

  • Consolidation d’une autonomie institutionnelle sous souveraineté marocaine,
  • Sécurisation du flanc atlantique face aux menaces sahéliennes
  • Intégration économique du Sahara dans les chaînes logistiques euro-africaines.

Madrid 1/ : Pression et recomposition forcée de la posture algérienne

Une rencontre à Madrid, organisée à l’initiative de Washington les 7 et 8 février 2026 à l’ambassade US, matérialise cette stratégie. Elle ne vise pas seulement à rapprocher les positions, mais à structurer un nouvel ordre régional. Il s’agit d’inscrire le Maghreb dans une pax americana où la stabilité prime sur la revendication nationale.

La deuxième rencontre liée au dossier du Sahara occidental n’a pas eu lieu à Madrid mais à Washington les 23 et 24 février 2026, où les États-Unis ont convoqué le Maroc, l’Algérie, le Front Polisario et la Mauritanie pour un nouveau round de négociations autour de l’application de la résolution du Conseil de sécurité de 2025 et du plan d’autonomie marocain.

Dans cette configuration, le conflit saharien n’est plus une question de décolonisation inachevée ; il devient un dossier de sécurité régionale relevant de la gestion des équilibres stratégiques qui tiennent compte des bouleversements géostratégiques en cours de redéfinition. Le rapport de force Maroc-Algérie doit être lu à la lumière de la nouvelle architecture que Washington impose pour étendre son emprise et ses intérêts au Maghreb. Le Maroc consacre plus de 12 milliards de dollars à son budget militaire en 2025, bénéficie d’exercices conjoints réguliers avec les États-Unis (African Lion) et renforce son interopérabilité avec l’OTAN. L’Algérie, dont les dépenses de défense dépassent 20 milliards de dollars annuels, conserve une supériorité capacitaire quantitative, mais son capital diplomatique s’érode. Son attachement au référendum apparaît en décalage avec la priorité occidentale accordée à la stabilité.

Cette pax americana repose sur un calcul simple : figer le contentieux saharien pour libérer les potentialités économiques régionales et consolider un axe sécuritaire atlantique. Dans cette perspective, l’Algérie représente la variable d’ajustement. Puissance énergétique majeure – ses hydrocarbures représentant plus de 90 % de ses recettes en devises – elle demeure structurellement interdépendante du marché européen. Washington sait que la contrainte économique limite la capacité d’Alger à s’opposer frontalement à une dynamique occidentale coordonnée.

Washington 2/ : préparation d’une étape ultérieure qui se voudrait définitive ?

La session des 23 et 24 février 2026 à Washington DC a réuni, sous l’égide de l’ONU et des États-Unis, les mêmes parties que lors du premier round : le Maroc, le Front Polisario, l’Algérie et la Mauritanie. Les discussions ont été coprésidées par Staffan de Mistura, l’envoyé personnel du secrétaire général de l’ONU pour le Sahara, et Michael Waltz, ambassadeur des États-Unis auprès de l’ONU, avec le soutien d’un conseiller spécial de la Maison-Blanche.

La confidentialité était de rigueur et a été strictement respectée : ni l’ONU, ni les participants n’ont diffusé de communiqué à l’issue du round. Le fait même d’avoir rassemblé tous les acteurs sous ce format et d’avoir pris pour base l’initiative marocaine d’autonomie est significatif : cela représente une institutionnalisation pratique d’un cadre politique qui était déjà soutenu par le Conseil de sécurité et par une majorité des pays membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU.

Le cœur du différend – notamment l’interprétation et l’application du principe d’autodétermination et le cadre du référendum souhaité par le Front Polisario – n’est pas résolu et continue d’être un obstacle central. La Mauritanie a salué l’effort de négociation et a insisté sur la nécessité d’un règlement politique consensuel, bien qu’elle reconnaisse qu’un accord reste conditionné à la rivalité entre l’Algérie et le Maroc.

En conséquence, ces rondes de discussions semblent être davantage des phases de construction d’un cadre diplomatique robuste, probablement destinées à préparer une étape ultérieure qui se voudrait définitive pour finaliser un accord.

Une pax americana imposée au Maghreb ?

Donald Trump a joué un rôle déterminant dans cette reconfiguration. En rompant avec la prudence diplomatique traditionnelle, il a assumé une diplomatie de transaction : reconnaissance contre normalisation régionale et coopération stratégique. Cette logique s’est installée durablement dans la doctrine américaine. En 2026, l’objectif affiché est d’obtenir un compromis consolidé avant la fin du mandat annuel de la Minurso, transformant de facto l’autonomie en solution irréversible.

Pour l’Algérie, la marge de manœuvre se réduit à mesure que s’affirme cette pax americana. Une opposition rigide accentuerait l’isolement vis-à-vis de Washington et fragiliserait ses relations avec l’Union européenne. Une escalade militaire est improbable tant les coûts seraient élevés. Reste l’option d’un ajustement stratégique progressif, permettant de préserver l’essentiel tout en s’inscrivant dans le nouvel ordre régional.

Cette inflexion aurait un impact direct sur l’architecture interne du pouvoir algérien. L’appareil sécuritaire, acteur central depuis 1962, a construit sa doctrine régionale sur la défense du principe d’autodétermination. Accepter une solution encadrée par Washington reviendrait à reconnaître la primauté du rapport de force sur la norme juridique. À court terme (2026-2027), cela pourrait susciter des tensions doctrinales internes. Mais à moyen terme, l’intégration dans une architecture stabilisée pourrait également offrir à Alger un rôle redéfini de pivot énergétique et sécuritaire.

Le Maghreb se trouve ainsi à un moment charnière.

Si l’Algérie s’adapte à la pax americana, la région pourrait connaître une détente stratégique, facilitant une hausse d’échanges intra-maghrébins aujourd’hui limités à moins de 3 % du commerce total régional. Dans le cas contraire, la fragmentation persistera, laissant aux puissances extérieures le soin de structurer durablement l’espace maghrébin.

La séquence 2025-2026 marque l’émergence d’un nouvel équilibre imposé davantage qu’il n’est négocié. La pax americana ne signifie pas l’effacement de l’Algérie, mais sa contrainte à évoluer dans un cadre défini ailleurs. L’enjeu pour Alger n’est plus de bloquer le processus, mais de négocier les modalités de son insertion dans un ordre régional redessiné par la puissance américaine.


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