
Muriam Haleh Davis est « associate professor of history » à l’Université de Californie, Santa Cruz. Elle est l’autrice de Markets of Civilization : Islam and Racial Capitalism in Algeria.
En revenant sur son ouvrage pionnier consacré au Front de libération nationale (FLN) algérien, publié pour la première fois en 1980, l’historien marxiste et militant algérien Mohammed Harbi écrivait que son objectif principal avait été « d’éviter toute confusion entre la spécificité historique de la société algérienne et celle du capitalisme mondial ».
Dans le même temps, expliquait-il, le livre — au titre volontairement provocateur, Le FLN : mirage et réalité — visait à déconstruire les mythes associés à la force révolutionnaire qui avait obtenu l’indépendance de l’Algérie après 132 ans de colonisation française. Ces deux objectifs — adopter une méthodologie marxiste prenant au sérieux la formation sociale spécifique de la société algérienne, et rejeter une lecture hégémonique du nationalisme algérien — étaient indissociables pour Harbi, décédé à Paris le mois dernier, le premier jour de janvier.
Tout au long de sa longue carrière, Harbi a toujours insisté sur le fait qu’on ne pouvait comprendre l’histoire algérienne et son processus de décolonisation en appliquant simplement des formes d’analyse de classe fondées sur l’histoire européenne. Il rejetait cependant aussi toute compréhension essentialiste de l’idéologie ou de la culture. Par ce double refus, il nous a offert un ensemble d’outils inestimables pour comprendre le passé. Les écrits de Harbi illustraient également un modèle d’internationalisme qui refusait d’accepter le caractère autoritaire de certains projets nationalistes, même lorsqu’ils se réclamaient de principes anti-impérialistes.
« Un marxiste dans une lutte nationaliste »
Dans sa vie comme dans son œuvre, Harbi a refusé d’accepter les orthodoxies politiques et les attentes de son entourage, qu’elles soient portées par des membres de sa famille ou par le parti politique auquel il appartenait. Dans son autobiographie Une vie debout, il écrivait : « Marxiste dans un mouvement nationaliste, je me suis souvent trouvé à nager à contre-courant, au milieu de pièges et de suspicions de toutes sortes. »
Issu d’une famille aristocratique qui avait connu (du côté maternel) un net déclassement social à la suite de la colonisation française de l’Algérie, Harbi observa dès son plus jeune âge comment la religion devenait un élément central de la conscience nationaliste. Il se montrait toutefois critique à l’égard des écoles françaises comme des écoles coraniques qu’il fréquenta, se définissant comme un hybride culturel (métis culturel). Il qualifiait les premières de lieux d’assujettissement idéologique et rappelait son dégoût d’avoir dû chanter l’hymne vichyste «Maréchal, nous voilà » pendant la Seconde Guerre mondiale.
Né à El Harrouch, dans le nord-est de l’Algérie, en 1933, Harbi s’installa dans la ville côtière de Skikda en 1945. Ces deux régions étaient des bastions du nationalisme algérien, qu’il découvrit d’abord à travers le mouvement scout. Les massacres de Guelma et de Sétif du 8 mai 1945 furent un tournant décisif pour Harbi, comme pour nombre de ses pairs. Ces épisodes de violence coloniale survinrent à la suite de manifestations contre la déportation de Messali Hadj, dirigeant du PPA (Parti du peuple algérien), le mouvement nationaliste algérien qui fut le premier à revendiquer l’indépendance vis-à-vis de la France.
Le brandissement de drapeaux du PPA et les violences contre les Européens entraînèrent des représailles massives de la part des forces coloniales françaises, qui firent jusqu’à 45 000 morts, parmi lesquels des membres de la propre famille de Harbi. Alors que la plupart des historiens considèrent que la révolution algérienne (menée par le FLN) débuta le 1ᵉʳ novembre 1954, Harbi soutenait que Guelma et Sétif constituaient le « véritable commencement de la guerre d’indépendance algérienne ». À la suite de ces événements, le PPA changea de nom pour devenir le MTLD (Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques). En 1946, Harbi devint responsable de la section locale du parti dans son lycée.
Si les événements de 1945 consolidèrent son engagement envers la cause nationaliste, son séjour à Skikda — où le marxiste français Pierre Souyri fut son professeur — nourrit également un attachement au socialisme anti-stalinien. Harbi évoque à plusieurs reprises l’influence des cercles Socialisme ou Barbarie (SouB). Issu de la Quatrième Internationale trotskiste, SouB comptait parmi ses membres des figures telles que les philosophes Cornelius Castoriadis et Jean-François Lyotard. Lyotard, ami de Souyri, devint par la suite un ardent défenseur de l’indépendance algérienne.
La volonté de Harbi de penser les questions nationales et sociales comme deux composantes essentielles de l’émancipation continua de marquer sa vie militante, même après son départ pour Paris en 1952. Ces années furent difficiles pour le nationalisme algérien. Le mouvement de Messali connut de nombreuses scissions, un épisode que Harbi qualifia de plus « douloureuse épreuve » de son engagement militant.
Le PPA et son successeur, le MTLD, étaient largement organisés autour du charisme personnel et du populisme de Messali Hadj, qui rejetait le caractère réformiste d’organisations nationalistes revivalistes telles que l’UDMA (Union démocratique du manifeste algérien) ou le mouvement des réformateurs islamiques. Ses partisans se divisèrent finalement en trois courants : ceux qui demeuraient fidèles à Messali ; ceux qui appelaient à l’action directe et dénonçaient le « culte de la personnalité » entourant son leadership ; et un troisième courant cherchant un équilibre entre ces deux pôles.
Pendant longtemps, Harbi s’identifia à cette dernière tendance. Mais il insistait sur le fait que les divergences n’étaient pas seulement d’ordre stratégique ou idéologique : elles trouvaient leurs racines ultimes dans le caractère petit-bourgeois de la direction du parti.
Une « mobilisation autoritaire » : la victoire du FLN
Le long engagement de Harbi au sein du PPA/MTLD rendit son adhésion ultérieure au FLN particulièrement délicate. Le nouveau parti, fondé en 1954, se présentait comme détenant le monopole du champ nationaliste et incarnant une rupture fondamentale avec les organisations antérieures — et ce malgré le fait, comme le soulignait Harbi, que tous ses dirigeants avaient été politisés dans les cercles messalistes.
Pendant la guerre d’indépendance, le FLN assassina de nombreux partisans de Messali, désormais organisés sous la bannière du MNA (Mouvement national algérien). La révolution algérienne ne visait pas seulement à chasser la domination française ; elle impliqua aussi une « guerre dans la guerre » entre les deux principaux groupes nationalistes. À mesure que le FLN monopolisait la lutte, Harbi le rejoignit à contrecœur, malgré l’absence de pluralisme qu’il qualifia de « mobilisation autoritaire ».
Harbi rejoignit la Fédération de France du FLN en août 1956 et joua un rôle clé au sein de la Commission de l’information et de la presse. Il demeurait troublé par l’objectif affiché du FLN de restaurer un État algérien « dans le cadre des principes islamiques ». Pour Harbi, cette affirmation traduisait une instrumentalisation de la religion et une conception erronée de la continuité entre la période ottomane et le présent. Il soulignait également que si le nationalisme du FLN cherchait à créer une communauté, il négligeait la nécessité de créer une société.
Il formula une critique similaire à l’égard de ses anciens camarades messalistes, qui avaient eux aussi subordonné le mouvement ouvrier au mouvement national et décrit les Algériens comme un « peuple-classe ». Harbi contesta vigoureusement les positions de penseurs comme Frantz Fanon, qui affirmaient le caractère révolutionnaire d’un sujet « aplati », appelé « paysannerie ». Cette notion, écrivait-il, « ne correspondait ni politiquement ni socialement à la réalité de cette classe».
Harbi ancrait cette incapacité à saisir la nature de la société algérienne dans une analyse du colonialisme. La domination française, soutenait-il, avait engendré une société fracturée, divisée selon des lignes régionales et idéologiques. Les catégories de classe, souvent enracinées dans la genèse du capitalisme européen, ne parvenaient pas à rendre compte de la désarticulation de la société algérienne.
Selon Harbi, la principale caractéristique des dirigeants du FLN n’était pas leur appartenance à la petite bourgeoisie, mais le fait qu’ils avaient connu une mobilité sociale descendante du fait de la colonisation. Ces individus avaient « rompu leurs liens avec leur milieu social d’origine afin d’établir de nouvelles connexions avec les masses urbaines et rurales ». Les revendications radicales de la direction du FLN — et leur réticence à penser en termes de classe — reflétaient le fait que leur cohésion sociale découlait de l’injustice du système colonial et de la conviction que la lutte armée constituait l’unique voie d’émancipation.
L’engagement de Harbi au sein du FLN le mena en Allemagne, en Suisse, en Tunisie et en Égypte, avant sa rupture avec le parti en 1960. Dans sa lettre de démission, il accusait ses anciens camarades d’avoir intentionnellement déformé « un débat portant sur les problèmes fondamentaux posés par l’insurrection révolutionnaire de notre peuple (la nécessité d’une organisation d’avant-garde liée aux combattants et au peuple et dirigeant le pays de l’intérieur, le rôle de l’Algérie dans le mouvement arabe pour l’unité et l’indépendance, l’urgence d’une stratégie politique et militaire englobant le Maghreb arabe, la lutte contre les tendances opportunistes, les conditions d’une guerre de longue durée). »
Harbi continua néanmoins de soutenir la cause nationaliste et contribua à la rédaction du Programme de Tripoli, document du FLN définissant le caractère de la révolution après l’indépendance. Ses camarades le déçurent une fois de plus : selon lui, ils espéraient éviter la voie capitaliste tout en niant le rôle politique et économique de la bourgeoisie privée, en raison de « l’illusion d’une coexistence harmonieuse entre cette classe et la bureaucratie, et de la croyance naïve en leur capacité à se partager à l’amiable les fruits de l’exploitation du travail ».
L’autogestion contre l’État
Harbi joua un rôle central dans l’élaboration de la réforme agraire et de la politique d’autogestion agricole après l’indépendance en 1962. Les colons européens ayant fui leurs terres, les ruraux algériens occupèrent spontanément ces domaines abandonnés. Des conseillers internationaux tels que Michel Raptis (que Harbi avait rencontré en 1956), Lotfallah Soliman, ainsi que des soutiens européens du FLN nés en Algérie comme Yves Mathieu, rédigèrent les décrets de mars 1963 qui formalisèrent l’administration de ces propriétés nationalisées.
En avril de la même année, Harbi rejoignit le Bureau national du secteur socialiste (BNASS). En septembre, il devint également rédacteur au journal du FLN, Révolution Africaine, avec pour objectif « d’algérianiser » une publication auparavant contrôlée par des figures telles que Jacques Vergès et Gérard Chaliand.
L’accueil favorable réservé aux gauchistes internationaux fut de courte durée. Dès 1964, les tensions entre l’aile gauche du FLN et le président Ahmed Ben Bella étaient manifestes. En 1965, un coup d’État militaire mené par Houari Boumédiène renversa Ben Bella et provoqua l’exode de ses compagnons cosmopolites. Le gouvernement renforça son contrôle sur Révolution Africaine et Harbi se retrouva d’abord en prison, puis assigné à résidence, avant de réussir à s’enfuir vers la France en 1973.
Harbi ne fut pas le seul nationaliste à devenir victime de l’État qu’il avait contribué à faire naître. Réfléchissant au sort de camarades tels que Mohamed Boudiaf, Belkacem Krim et Ahmed Ben Bella — tous confrontés à l’assassinat, à la prison ou à l’exil — il conclut que la guerre de libération algérienne avait constitué une « révolution bureaucratique », phénomène courant dans le tiers-monde.
Dans son analyse, le FLN n’était pas un parti politique ni un front d’organisations autonomes. Il le définissait plutôt comme un regroupement de forces sociales traversées par des contradictions internes — régionalisme, militarisme, culture du secret — façonnées par l’expérience du colonialisme et de la lutte armée. L’appareil d’État, et en particulier l’armée, catalysa la formation d’une nouvelle bourgeoisie après l’indépendance, tout en remodelant la classe ouvrière et en cooptant l’intelligentsia.
Militant puis chercheur, Harbi paya un lourd tribut pour avoir refusé la cooptation par le système post-révolutionnaire. Certaines de ses œuvres furent interdites en Algérie et d’autres restèrent difficiles à trouver dans les bibliothèques universitaires.
De la décolonisation au présent : « des apprentis sorciers »
Depuis l’indépendance, l’État algérien fait face à des contestations réclamant un pluralisme culturel et politique. En 1980, lors du « Printemps berbère », des manifestants exigèrent l’intégration des langues amazighes dans les écoles algériennes, une réforme que les dirigeants présentèrent comme une menace pour l’identité arabo-islamique de l’État. Les paroles de Harbi, publiées au printemps 1980, demeurent prémonitoires :
« L’Algérie est entre les mains d’apprentis sorciers qui, sans principes, ont dressé les classes sociales les unes contre les autres et sont capables d’opposer les régions de l’Algérie afin de se maintenir au pouvoir. Pendant ce temps, des hommes sont en prison, accusés d’attenter à l’unité nationale. »
Lorsque la guerre civile éclata en Algérie au début des années 1990, Harbi fut de nouveau une voix en faveur du pluralisme et de la démocratie. Il refusa de soutenir l’annulation par l’État des élections de 1992, dont le Front islamique du salut était donné gagnant, malgré son profond scepticisme quant à la place de l’islam dans la vie publique (y compris en France).
En 2019, un soulèvement populaire connu sous le nom de Hirak renversa le président algérien Abdelaziz Bouteflika, vétéran de la guerre d’indépendance. À bien des égards, ces manifestations semblaient prolonger les revendications de démocratie et d’indépendance que Harbi considérait comme des promesses non tenues de la révolution de 1962.
Écrivant en 1975, Harbi se plaignait que, malgré les discours sur la « décolonisation de l’histoire» en Algérie, « le travail historique et sociologique relatif au mouvement national constitue, à bien des égards, une anthologie de falsifications et de dissimulations ». Il visait par là une historiographie officielle qui continuait à présenter Messali comme un traître tout en célébrant des figures réformistes telles qu’Abdelhamid Ben Badis.
Pourtant, lors du Hirak, nombre de ces figures marginalisées apparurent sur les pancartes brandies par des manifestants qui semblaient écrire une nouvelle histoire de leur révolution. Harbi reconnaissait que, même si le Hirak ne suivait pas sa vision de la révolution, le mouvement faisait preuve d’une créativité et d’un dynamisme capables, quel que soit leur aboutissement, de régénérer la société algérienne.
On peut imaginer que l’absence d’une direction clairement identifiée ou d’objectifs explicitement fondés sur la classe en 2019 ait troublé Harbi. La tension entre des mobilisations transversales portées par des revendications larges et la possibilité de les canaliser vers une organisation politique et syndicale demeure un défi pour la gauche. Face à des camarades qui adoptaient une conception plus spontanée des potentialités révolutionnaires, Harbi insistait sur le fait que la conscience de classe et les engagements nationalistes ne reflétaient pas simplement des capacités révolutionnaires préexistantes, mais se forgeaient dans des luttes politiques partagées.
De la guerre de libération au Hirak, Harbi refusa de subordonner les exigences de pluralisme politique ou d’émancipation sociale au projet du nationalisme anti-impérial. Comme l’a récemment soutenu Ayça Çubukçu, nous sommes aujourd’hui confrontés à une tendance qui consiste à qualifier toute tentative de dépasser les logiques binaires et étatiques d’apologie de l’empire et du génocide. Çubukçu souligne la nécessité de réfléchir attentivement aux motivations et aux calculs politiques avant de critiquer les luttes anti-impérialistes, tout en nous mettant en garde contre le fait de fermer les yeux sur les violences internes ou la composition de classe des mouvements anticoloniaux.
Pour celles et ceux qui se confrontent à ces questions, et qui estiment que les luttes anticoloniales passées offrent à la fois des leçons et des avertissements pour notre présent politique, les écrits de Mohammed Harbi demeureront longtemps indispensables.