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Édition du 1er au 15 avril 2026

Quel avenir pour les projets des Etats-Unis au Maghreb ? par Kader A. Abderrahim

Dans notre édition du 1er mars, un article du chercheur Kader A. Abderrahim intitulé « Sahara occidental : vers une pax americana” au Maghreb ? », avait attiré l’attention sur les projets des Etats-Unis d’y imposer son influence au prétexte d’apporter une solution à la question du Sahara occidental. Quelles peuvent en être les suites ? Etant donnée l’imprévisibilité fondamentale de Donald Trump, on ne peut guère que formuler des hypothèses. C’est ce que tente ce même auteur dans ce nouvel article. Les initiatives et les déclarations du président des Etats-Unis ont beau être souvent peu crédibles voire immédiatement contredites, on aurait tort de ne pas les prendre au sérieux.

Sahara occidental (2025-2026) : accélération diplomatique, pax americana et scénarios de règlement

Par Kader A. Abderrahim, Sciences-Po Paris.

La séquence diplomatique ouverte par la résolution du Conseil de sécurité du 31 octobre 2025 et prolongée par trois rounds de négociations conduits sous impulsion états-unienne entre janvier et février 2026 marque une inflexion majeure du dossier du Sahara occidental. En moins de deux mois, le conflit est passé d’un enlisement multilatéral à une phase d’accélération stratégique dominée par Washington. Cette dynamique redéfinit les rapports de force entre le Maroc et l’Algérie et pose la question d’un règlement désormais structuré par une logique de pax americana.

I. Une inflexion normative

Le renouvellement du mandat de la MINURSO jusqu’au 31 octobre 2026 s’inscrit dans une évolution sémantique progressive du Conseil de sécurité. Depuis 2018, les résolutions privilégient une « solution politique réaliste, pragmatique et durable », au détriment de la centralité initiale du référendum d’autodétermination. Ce glissement n’est pas anodin. Il marque le passage d’un cadre juridique à un cadre stratégique où le compromis prévaut sur les principes. En ce sens, la résolution de 2025 entérine une transformation profonde du traitement international du conflit [1].

II. Une accélération diplomatique inédite (janvier-février 2026)

La séquence des trois rounds de négociations organisés en moins de six semaines constitue une rupture méthodologique.

  • Janvier 2026 : premier round à Washington
  • 8–9 février 2026 : deuxième round à Madrid
  • 23–24 février 2026 : troisième round à Washington

Ce rythme soutenu traduit une volonté américaine d’imposer un calendrier contraint. L’objectif est clair : éviter les stratégies d’enlisement qui ont caractérisé le processus onusien pendant trois décennies.

Cette diplomatie du tempo s’inscrit dans une logique de contrainte indirecte : en réduisant le temps de négociation, Washington limite les marges de manœuvre des acteurs.

III. La pax americana comme cadre stratégique

La dynamique actuelle dépasse le cadre d’une simple médiation. Elle s’apparente à une tentative de structuration d’un ordre régional sous leadership américain.

La pax americana appliquée au Sahara repose sur trois piliers :

  1. Stabilisation politique autour du plan d’autonomie marocain,
  2. Sécurisation régionale face aux menaces sahéliennes,
  3. Intégration économique sous domination américaine dans les circuits euro-africains.

Dans cette perspective, le conflit n’est plus appréhendé comme une question de décolonisation, mais comme un facteur d’instabilité à neutraliser [2].

IV. Maroc : consolidation d’un avantage stratégique

Le Maroc bénéficie d’une dynamique favorable consolidée depuis la reconnaissance américaine de sa souveraineté en décembre 2020 après les accords d’Abraham.

Plusieurs éléments renforcent cette position :

  • Cohérence diplomatique autour du plan d’autonomie (depuis 2007),
  • Soutien croissant d’États occidentaux,
  • Intégration dans les dispositifs sécuritaires euro-atlantiques.

Rabat parvient ainsi à imposer une lecture pragmatique du conflit, en phase avec les priorités internationales contemporaines.

V. Algérie : une contrainte stratégique systémique

À l’inverse, l’Algérie se trouve confrontée à une contrainte croissante.

Sur le plan externe, son attachement au référendum apparaît en décalage avec l’évolution du cadre international. Sur le plan interne, le dossier saharien est structurant pour la doctrine de l’appareil politico-militaire.

Cette double contrainte réduit les marges de manœuvre d’Alger. Le maintien d’une ligne dure expose à un isolement diplomatique, tandis qu’un compromis implique un coût politique interne élevé.

VI. Une négociation asymétrique sous pilotage américain

Les rounds de 2026 révèlent une asymétrie marquée :

  • Le Maroc cherche à consolider ses acquis.
  • L’Algérie vise à limiter les concessions.

Les États-Unis, en imposant le cadre et le rythme, deviennent l’acteur structurant du processus. Le multilatéralisme onusien subsiste formellement, mais le pilotage réel est unipolaire.

VII. Scénarios de règlement

Trois scénarios principaux peuvent être envisagés :

1. Accord rapide (2026-2027)

Un compromis fondé sur l’autonomie est acté sous pression américaine.
– Avantage : stabilisation rapide.
– Risque : contestation politique, notamment en Algérie.

2. Accord différé (2027-2029)

Les négociations se prolongent pour permettre un ajustement progressif.
– Avantage : meilleure acceptabilité.
– Risque : incertitude prolongée.

3. Enlisement contrôlé

Le processus se poursuit sans aboutir.
– Avantage : coût politique limité à court terme.
– Risque : inefficacité stratégique durable.

VIII. Quel horizon pour un accord définitif ?

Un accord avant fin 2026 reste possible mais peu probable. Les contraintes internes, en particulier en Algérie, limitent la rapidité du processus.

Un horizon plus réaliste se situe entre 2027 et 2029, permettant :

  • Une adaptation progressive des positions,
  • Une préparation des opinions publiques,
  • Une stabilisation des équilibres régionaux.

L’élément déterminant sera la capacité des États-Unis à maintenir une pression constante tout en offrant des garanties politiques aux parties.

Conclusion

La séquence 2025-2026 marque une transformation structurelle du dossier du Sahara. L’émergence d’une pax americana redéfinit les règles du jeu en privilégiant la stabilité sur la norme juridique.

Dans ce cadre, le Maroc apparaît en position de consolidation, tandis que l’Algérie est contrainte à un réajustement stratégique. L’horizon d’un règlement définitif dépendra de la capacité des acteurs à intégrer cette nouvelle donne sans provoquer de déséquilibres internes majeurs.

Le dossier du Sahara devient ainsi le révélateur d’une recomposition géopolitique du Maghreb, désormais largement influencée par la puissance américaine.

Notes

[1] Conseil de sécurité des Nations unies, résolutions sur le Sahara occidental, 1991-2025.
[2] International Crisis Group, Western Sahara : A Frozen Conflict Revisited, 2024.

Bibliographie indicative

  • Nations unies, résolutions du Conseil de sécurité sur le Sahara occidental.
  • International Crisis Group, rapports 2024-2026.
  • Zartman, I. William, Conflict Resolution in Africa, Brookings Institution.
  • Ministère des Affaires étrangères (Maroc), Plan d’autonomie (2007).
  • Analyses géopolitiques sur les relations Maghreb–États-Unis (2020-2026).

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