4 000 articles et documents

Édition du 15 janvier au 1er février 2026

« Palestine 36 », un film de Annemarie Jacir

Palestine 36" : un film historique opportun pour comprendre ...

« Palestine 36 ». « Notre histoire ne commence pas avec la Nakba »

Annemarie Jacir revient avec son nouveau film Palestine 36 sur un épisode primordial de l’histoire de son pays : la Grande révolte de 1936, qui a vu les Palestiniens se soulever à la fois contre le mandat britannique et le projet colonial sioniste. Orient XXI a rencontré la réalisatrice lors de son passage à Paris. Le film sort en salle mercredi 14 janvier 2026.

par Sarra Grira, publié par Orient XXI le 14 janvier 2026.

Source

Palestine 36
Un film de Annemarie Jacir
Avec Saleh Bakri, Hiam Abbass, Jeremy Irons, Liam Cunningham, Karim Daoud, Yafa Bakri, Yasmine Al Massri, Billy Howle, Robert Aramayo
119 minutes
En salle le 14 janvier 2026

Sarra Grira : Avant de parler de votre dernier film : le 24 décembre 2025, l’acteur et réalisateur palestinien Mohammad Bakri est décédé. Vous aviez travaillé avec lui dans Wajib (Le devoir), en 2017, et vous continuez à travailler avec ses enfants, notamment son fils aîné Saleh.

Annemarie Jacir : Paix à son âme. Dès mes débuts en tant que réalisatrice, j’ai travaillé avec Saleh sur le film Le Sel de la mer1. Lui-même débutait sa carrière d’acteur. Nous avons continué à collaborer, et encore aujourd’hui, il joue dans Palestine 36. Dans Wajib, c’était la première fois que le père et le fils jouaient ensemble. Cela a été une expérience magnifique et très émouvante. Je me souviens quand j’ai appelé Mohammad. Le rôle d’Abou Shadi dans le film était très éloigné de sa personnalité. Je lui ai dit : « J’ai pensé à toi pour un rôle, mais il faut qu’on se voie, qu’on parle du film, du scénario. » Il m’a répondu : « J’attendais ton appel depuis des années. Pourquoi as-tu mis aussi longtemps ? »

Durant le tournage, Mohammad a fait preuve d’un professionnalisme et d’une humilité exemplaires. Que ce soit pour les répétitions ou durant le tournage, il arrivait toujours une demi-heure à l’avance. Il prenait son café et attendait, patiemment. Il ne s’est jamais comporté comme une diva, n’a jamais eu des problèmes d’ego. Il a travaillé sans relâche sur son rôle, inspiré du père de mon mari Ossama Bawardi, qui était aussi le producteur du film. Il a passé beaucoup de temps avec lui et avec ses amis à Nazareth, s’imprégnant totalement du personnage et de son univers. Il avait une sorte de curiosité enfantine : il posait beaucoup de questions et voulait tout comprendre.

La révolte de 1936 est le premier soulèvement palestinien.

La disparition de Mohammad Bakri est une grande perte pour le cinéma palestinien, car il a exercé une influence considérable sur toute une génération, la sienne, mais aussi la suivante. Chacun sait qu’il a travaillé avec les Israéliens avant de tourner cette page. Il a payé le prix de cette décision.

S.G. : Nous n’avons pas l’habitude de voir des films historiques de votre signature. Pourquoi ce choix avec Palestine 36 ?

A. J. : En 2012, j’ai réalisé le film When I saw you Quand je t’ai vu »), dont les événements se déroulent après la défaite de 1967. Mais cette fois, je voulais remonter pas seulement avant 1967, mais même avant 1948. La grande révolte de 1936 est un moment crucial de notre histoire, et je ne comprends pas ceux qui choisissent de faire débuter le récit de la résistance palestinienne avec la Nakba. Il est impossible de comprendre ce qui s’est passé pendant la Nakba sans comprendre ce qui s’est passé en 1936. C’était le premier soulèvement palestinien. Il a touché toute la Palestine et a mobilisé l’ensemble de la population. Bien sûr, il y a eu des soulèvements avant cette date, contre les Ottomans ou les Britanniques, mais ils n’avaient pas la même ampleur.

Bien sûr, nous savons ce qui s’est passé après cette révolte et tout ce que nous avons perdu depuis. Mais je crois aussi que nous devons célébrer cette histoire et ce que notre peuple a accompli durant cette période : sa capacité à s’organiser et à mener la première grève générale. C’est un point essentiel. Et il est important de revenir sur ce qui s’est passé durant cette période pour comprendre où nous en sommes aujourd’hui.

S.G. : Pouvez-vous nous raconter les conditions de production et de tournage du film ?

A. J. : L’écriture du scénario et la recherche de financements nous ont pris huit ans. La préparation du tournage a duré quant à elle un an. Le projet était très ambitieux. Toute l’équipe technique était palestinienne et vivait en Palestine. Nous voulions tourner en Palestine, vivre cette expérience en toute liberté, malgré l’occupation.

Nous avons trouvé un village près de Salfit (au nord de Ramallah), qui était à moitié détruit. Nous avons entrepris de reconstruire les maisons sur le modèle des habitations des années 1930. Nous avons planté du tabac et du coton, construit une forge. Le premier jour de tournage était prévu pour le 14 octobre 2023. Évidemment, après le 7 octobre 2023, tous nos efforts ont été réduits à néant. Les barrages de l’armée nous ont empêchés d’accéder au village. Les déplacements de l’équipe et des acteurs étaient devenus trop compliqués. Par exemple, Karim Anaya, qui interprète le personnage de Youssef dans le film, vit à Qalqilya (au nord-ouest de Ramallah), alors qu’une partie du tournage avait lieu à Bethléem. Et surtout, il y avait — il y a toujours — un génocide en cours. Comment pouvais-je avoir la tête à tourner un film alors que des gens étaient en train de se faire massacrer ?

Filmer en Palestine était important. Je ne voulais pas que ce film devienne lui aussi un réfugié.

Après quelques semaines, les producteurs, qui n’ont pas lâché le projet, m’ont incitée à tourner ailleurs. Ils m’ont proposé la Grèce ou Chypre, mais j’ai refusé. Je voulais tourner en Palestine, car le film parle de notre terre. Finalement, nous avons tourné une partie du film en Jordanie. Mais nous avons réussi à filmer les scènes qui étaient prévues à Jérusalem et à Jaffa sur place, ce qui était très important pour moi. Je ne voulais pas que ce film devienne lui aussi un réfugié.

Le tournage en Palestine a eu lieu fin novembre 2024, avec une équipe réduite et, bien sûr, sans demander d’autorisation aux Israéliens. Par exemple, la scène où le petit Karim traverse la vieille ville de Jérusalem a été filmée autour de l’église Sainte-Anne, qui est officiellement un territoire français. Nous avons donc demandé l’autorisation aux autorités françaises. À Jaffa, nous avons filmé clandestinement, comme nous le faisons généralement dans nos autres films.

Yafa Bakri dans le rôle de Rabab. Image tirée de Palestine 36 réalisé par Annemarie Jacir.
Yafa Bakri dans le rôle de Rabab. Image tirée de Palestine 36 réalisé par Annemarie Jacir.

S. G. : Il y a un travail important de recherche et de colorisation des archives qui ont été intégrées dans le film.

A. J. : L’utilisation d’images d’archives était essentielle pour moi. D’abord, nous ne disposons pas de nos propres archives. C’est le pouvoir colonial qui nous a filmés, photographiés, avant de repartir. Les Britanniques ont tout documenté : la vie quotidienne, les points de contrôle, les crimes qu’ils ont commis, les maisons qu’ils faisaient sauter… tout. Ces archives sont importantes, car beaucoup de ces lieux ont disparu. Pendant la Nakba, plus de 500 villages ont été détruits. Les photos et vidéos d’archives des années 1930 nous permettent de voir comment et où les gens vivaient à l’époque. En les visionnant, je ne cessais de me demander : que sont devenus tous ces gens ? Que leur est-il arrivé pendant la Nakba ?

L’inclusion des archives dans le film visait à montrer au public le monde dans lequel nous, Palestiniens, vivions à l’époque. Par exemple, lorsque le personnage de Youssef quitte son village pour aller à Jérusalem, on se demande à quoi ressemblait Jérusalem à l’époque. Nous avons colorisé les archives pour que le public puisse voir la vie — les vêtements, les détails. Si les archives avaient été en noir et blanc, l’histoire aurait été figée dans le passé, mais je voulais qu’elle soit ancrée dans le présent, que l’on puisse se projeter.

Je souhaitais que ce film soit une œuvre collective, à l’image de ce qu’a été la révolte.

Les archives ont également joué un rôle crucial dans la préparation du film. Nous étions tous — moi en tant que réalisatrice, le producteur, la costumière — déterminés à rester fidèles à chaque détail de cette époque. Par exemple, dans la scène où des femmes manifestent devant le siège du Haut-commissariat britannique — chose qui a réellement eu lieu —, les actrices portent exactement les mêmes vêtements que les manifestantes de l’époque, grâce à une photo que j’ai trouvée dans les archives. Nous avons même fait venir du Liban la machine à écrire utilisée par Khoulou, car nous en voulions absolument une qui remonte réellement aux années 1930. Nous étions obsédés par le moindre détail.

Image tirée de Palestine 36 réalisé par Annemarie Jacir.
Image tirée de Palestine 36 réalisé par Annemarie Jacir.

S. G. : Dans le film, vous avez choisi de ne pas vous concentrer sur un seul personnage principal, malgré la présence d’acteurs renommés, mais de suivre plusieurs personnages, un choix qui peut paraître risqué. Certains de ces personnages appartiennent à la bourgeoisie urbaine — ceux qui portent le tarbouche —, d’autres à la paysannerie rurale, ceux qui portent le keffieh. Mais tous sont, d’une manière ou d’une autre, liés au mouvement de résistance nationale.

A. J. : Je souhaitais que ce film soit une œuvre collective, à l’image de ce qu’a été la révolte, et qu’il s’articule autour d’une multitude de personnages. Les acteurs avec qui j’ai travaillé ont voulu faire partie de l’aventure, même pour de petits rôles ou une seule scène, notamment des acteurs connus comme Liam Cunningham. C’est une véritable chance, car c’est rare que des acteurs se comportent ainsi. Tous ont voulu m’aider et m’encourager à réaliser ce film. Par exemple, lorsque j’ai proposé le rôle d’Amir à Dhafer Zine El Abidine, il a accepté immédiatement, sans même lire le scénario.

D’habitude, et surtout dans le cinéma hollywoodien, on suit l’histoire d’un personnage du début à la fin. Mais dans ce film, je voulais raconter l’histoire depuis des perspectives multiples, afin que l’on saisisse de la révolte à travers plusieurs points de vue : de Khouloud (Yasmine Al Massri), la journaliste arabe issue de la bourgeoisie, à l’enfant Karim. Tous participent, à leur manière, participent à la révolte. Même sans avoir directement résisté.

Cela fait un siècle que nous sommes traités comme des criminels simplement parce que nous sommes en vie.

La question des classes sociales est par ailleurs primordiale. Les années 1930 sont une période de modernisation. On pouvait alors quitter son village pour la ville, devenir quelqu’un d’autre, embrasser une autre vie, appartenir à une autre classe sociale. C’est le cas du personnage de Youssef qui finit par comprendre que ce sera impossible. Le personnage de Khaled (Saleh Bakri) quitte lui aussi son village pour travailler au port de Jaffa, comme beaucoup d’hommes à cette époque. Mais ils finissent tous par se poser la même question : veulent-ils ou non défendre cette terre ? Chaque personnage dans le film se trouve, à un moment, contraint de prendre la décision. Quand Abou Azmi évoque la résistance armée, Khaled, dans un premier temps, dit : « Je ne veux pas me battre. » Mais personne ne le souhaite. Mais face à la situation qui s’impose, chacun doit faire un choix.

S. G. : Et parmi ces personnages, beaucoup sont inspirés de personnes ayant réellement existé.

A. J. : Oui. Le personnage de Khouloud, par exemple, est inspiré de plusieurs femmes journalistes arabes de cette époque, en Palestine, en Syrie, au Liban et en Égypte. Elles écrivaient sous des pseudonymes masculins pour deux raisons : d’abord, pour être prises au sérieux, et ensuite, pour éviter d’être identifiées par les autorités coloniales. Pour le personnage d’Amir, je me suis inspirée des maires de Haïfa et de Tibériade, qui avaient fondé des organisations islamiques financées par l’Organisation sioniste, comme on le voit dans le film. J’ai été choquée quand j’ai découvert ce fait historique. Je ne pensais pas que la stratégie coloniale de diviser les Palestiniens entre musulmans et chrétiens remontait aux années 1930.

Les quatre fonctionnaires britanniques du film sont des personnages historiques réels. Thomas Hopkins, le secrétaire particulier du Haut-Commissaire britannique, était venu travailler avec les autorités mandataires en Palestine, avant de tout quitter et de devenir marxiste. J’ai lu son journal personnel et je me suis beaucoup intéressé à lui. Lors de l’avant-première londonienne du film, il y a deux semaines, une dame âgée, présente parmi le public, a levé la main et a déclaré être la nièce de Thomas. Elle avait beaucoup aimé le film et m’a dit : « Je suis certaine que Thomas l’aurait adoré aussi, car il aimait la Palestine et il était devenu un militant anticolonial après son expérience sur place. » C’était vraiment un moment émouvant.

Image tirée de Palestine 36 réalisé par Annemarie Jacir.
Image tirée de Palestine 36 réalisé par Annemarie Jacir.

S. G. : On voit bien dans votre film la continuité coloniale : d’abord, les pratiques britanniques aux Indes et en Irlande, que les autorités mandataires vont appliquer en Palestine. Ces mêmes pratiques seront ensuite appliquées par les Israéliens.

A. J. : Il est clair que ce sont les Britanniques qui ont dessiné le blueprint2 de l’occupation israélienne : la torture dans les prisons qui ne laisse pas de trace, les punitions collectives — ce que les soldats britanniques font, dans le film, aux habitants du village s’est réellement produit en 1938 —, l’utilisation de boucliers humains, en attachant des personnes à l’avant des voitures, faire sauter des maisons ou des bus avec des gens à l’intérieur, etc. Quand j’ai vu les photos des archives britanniques montrant des points de contrôle et des fouilles, des gens arrêtés et interpellés dans la rue, je me suis dit : c’est ainsi que vivaient mes grands-parents, que vivait mon père, que je vis moi-même aujourd’hui en Palestine, et que vit ma fille. Cela fait un siècle que nous sommes traités comme des criminels simplement parce que nous sommes en vie et que nous marchons dans la rue.

S. G. : La grande révolte de 1936 a été déclenchée pour deux raisons : protester contre la colonisation britannique, et contre le rôle joué par la Grande-Bretagne auprès du mouvement sioniste et la création d’un foyer juif en Palestine. Mais nous ne voyons quasiment pas les colons dans le film, toute l’attention est portée sur les Britanniques. Pourquoi ce choix ?

A. J. : C’est vrai. Il n’y a aucun personnage juif dans le film. Mais on voit au début les réfugiés juifs venus d’Europe, et c’était important pour moi de rappeler que tout cela est d’abord un crime européen : ce n’est pas nous qui avons expulsé les juifs ni versé leur sang. On voit bien entre le début et la fin du film l’expansion du mouvement sioniste, les attentats commis par l’Irgoun3… Mais il n’y avait pas de lien entre les villageois palestiniens et les colons juifs. En mettant l’accent sur les Britanniques, je voulais souligner leur rôle dans l’histoire de l’occupation sioniste de la Palestine. Dans la scène de l’inauguration de la station de radio, le Haut-Commissaire britannique prétend vouloir « faire vivre ensemble les deux communautés », c’est-à-dire les Juifs et les Arabes. Finalement, c’est la Grande-Bretagne qui mettra les bases de la séparation totale. Dans les deux cas, l’intention du colonisateur est de contrôler les deux populations.


Facebook
Email

Abonnez-vous à la newsletter

Envoyer un mail à l’adresse
, sans objet, ni texte.
Vous recevrez sur votre mail une demande de confirmation qu’il faudra valider.

Ou alors, remplissez ce formulaire :