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Édition du 1er au 15 octobre 2026

Mayotte : une renaissance de la domination coloniale ? par Daniel Gros

Référent de la LDH à Mayotte, Daniel Gros montre que s'opère dans cette île de l'archipel des Comores un « retour du fait colonial ».

Daniel Gros est référent de la Ligue des droits de l’homme à Mayotte, membre du Gisti et du comité de rédaction de la revue Plein droit.

Photo Daniel Gros

Mayotte, île des exceptions et des renoncements.

Une renaissance de la domination coloniale ?

Quels ressorts font accourir tant de puissances dans ce lieu sinistré ? Cinq jours seulement après la dévastation cyclonique du 14 décembre 2024, le président de la République lui-même s’empressa de rappeler sur place aux Mahorais qu’ils avaient bien de la chance d’être français, sans quoi ils seraient « dix mille fois plus dans la merde ». Le revers de la consolation présidentielle par contre se comprend de façon très limpide : regardez ce qu’il arrive à ceux qui ne le sont pas. Et à cette population sinistrée, il promet la déportation, jusqu’à 45 000 expulsions par an disait-il à l’époque, la poursuite des destructions de quartiers d’habitations informelles, l’éradication de tous les modes de vie traditionnels, donc indignes de la nation. Ensuite peut-être le développement économique adviendra-t-il par enchantement.

Après lui se succédèrent les chefs de gouvernements changeant au gré des crises politiques, jusqu’à récemment un candidat à l’élection présidentielle de 2027. Sans surprise, chacun y va de sa surenchère anti-migratoire.

L’ile de Mayotte offre le décor idoine aux décisions radicales : une misère endémique, une administration néo-coloniale, une population historique homogène partagée entre Français et Comoriens depuis la séparation opérée en 1976 et contestée par l’Union des Comores voisine[1].

Depuis bien longtemps, le département de Mayotte semble relégué dans un lieu de « sous-France » pour emprunter à ses habitants un jeu de mots qu’ils affectionnent[2]. En effet un tenace sentiment de délaissement prospère dans les discours et les décisions politiques qui le concernent spécifiquement. Tout est prévu pour le maintenir la tête sous l’eau : en tant que département d’outre-mer en effet, la Constitution lui réserve un article qui permet aux législateurs de déroger à la loi ordinaire et qui, loin de le privilégier, n’est invoqué que pour le priver des garanties républicaines et saper l’État de droit.

La tragédie du cyclone Chido, survenue le 14 décembre 2024, a précipité ce mouvement mis en branle dès la séparation de Mayotte, rythmé selon un cycle approximatif de vingt ans.

Dans les années 1975-76, les résultats de la consultation sur l’indépendance avaient permis au gouvernement français de maintenir sa souveraineté sur Mayotte malgré une différence d’appréciation de la part de l’Organisation des Nations Unies (ONU) qui ne reconnait pas la légalité de l’occupation.

En 1995, le contrôle de la frontière entre les pays, jusque là relativement souple, fut gravement durcie par l’instauration d’un visa (le visa Balladur), le plus souvent inaccessible, qui eut pour résultat d’instituer les Comoriens non Mahorais en personnes étrangères et en immigrés clandestins à Mayotte.

Enfin, à la faveur de la départementalisation acquise en 2011 et de sa mise en place graduelle à partir de 2014, l’État français a pu régler sa politique à l’égard de Mayotte sur un paradigme migratoire compulsif au détriment de projets de développement économique et social, reportés pour l’essentiel à plus tard. Ainsi la population sans discrimination de nationalité est soumise à un contrôle policier permanent des documents d’identité. Cependant il convient de garder à l’esprit que la situation post-coloniale induit de fait un contrôle au faciès, selon la couleur de peau, les personnes blanches, composées en majorité de métropolitains relativement nantis, étant peu suspectes de passer pour des étrangers clandestins. Ainsi les habitants historiques de l’archipel des Comores qui, avant la souveraineté française avaient toute légitimité à visiter, séjourner ou s’installer à Mayotte composent à présent la foule des indésirables, privés de nombreux droits élémentaires.

Les autorités locales font preuve d’un zèle sans faille pour attraper, arrêter et éloigner sans délai à Anjouan les étrangers en situation irrégulière (ESI).  Les objectifs annoncés varient selon les humeurs de 25 000 à 35 000 expulsions par an[3].

Cette inlassable chasse à l’homme produit des effets sociaux largement négligés. Ne sont jamais évaluées les incidences sur l’ensemble de la collectivité de la mise à l’écart d’une moitié de la population de la nationalité française, de l’accès aux ressources, à la santé, à l’école. Ces problèmes se règleront-ils comme par enchantement lorsque les indésirables auront été déplacés ?

Imputer à la population étrangère les désordres de Mayotte, le sous-développement économique et l’insécurité, répéter sans cesse l’accusation, empiler sans la moindre nuance les promesses et les mesures envisagées pour y remédier, contribuent inexorablement à imposer un diagnostic xénophobe d’autant plus assourdissant que l’expression populaire largement manipulée semble en phase avec la politique anti-migratoire du gouvernement et paraisse même la souhaiter.

Aussi tous les pouvoirs, l’exécutif, le législatif et le judiciaire, s’abandonnent-ils à la démesure. Les décideurs valident tous les abus et dénis de droit observés sur une île si lointaine qu’elle devient l’angle mort de nos indignités.

Dès que fut instituée, désignée et stigmatisée une catégorie d’étranger, commencèrent son recensement, sa traque et sa relégation. Le problème politique créé prit le pas sur tout autre.

Faut-il alors s’étonner que le Conseil constitutionnel ait validé le démantèlement de toutes les protections juridiques, relevant aussi bien des instances internationales que nationales, en vertu de l’article 73 de la constitution qui prévoit que « dans les départements et les régions d’outre-mer, les lois et règlements sont applicables de plein droit. Ils peuvent faire l’objet d’adaptations tenant aux caractéristiques et contraintes particulières de ces collectivités[4] » ?

Un droit constitutionnel à la maltraitance des populations indigènes

Ainsi tour à tour depuis la dévastation du cyclone Chido furent promulguées des lois et publiés des arrêtés par rafales qui, loin d’organiser positivement, privent de droits, même les plus élémentaires, les habitants de Mayotte, quelle que soit leur nationalité au bout du compte car les brutalités faites aux uns seront par nécessité absorbées par l’ensemble de la collectivité.

  • Ainsi, le 3 janvier 2025, soit 18 jours après le désastre, un arrêté préfectoral réglementa la vente de tôles bac acier afin de gêner la reconstruction de l’habitat informel totalement détruit, sans qu’en parallèle, l’État n’engageât la moindre action publique en faveur des populations sinistrées[5], les imaginant paresseusement toutes étrangères[6]. De même que les opérations de destruction de bidonvilles selon la loi Elan se poursuivent avec intensité : le préfet a pris 22 arrêtés de démolitions dans les dix premiers mois de l’année 2026.
  • Puis fut promulguée la loi du 24 février 2025 d’urgence pour Mayotte qui vise essentiellement à assouplir les lois et règlement pour accélérer la reconstruction sans oublier les abus contre les étrangers avec l’inscription en article de loi de l’arrêté préfectoral évoqué ci-dessus.
  • Enfin ce fut le tour de la LOI n° 2025-797 du 11 août 2025 de programmation pour la refondation de Mayotte dont le principe est clairement de déroger au droit commun des personnes notamment des populations étrangères qui se voient privées des protections élémentaires et de tout recours[7]. Le risque de dérèglementation généralisée et du débridement de l’arbitraire dans la conduite de l’État menace tout le monde.
  • Puisque toute retenue semble exclue dans le harcèlement législatif à l’encontre des habitants historiques de Mayotte, un député de droite profita de la niche parlementaire de son parti pour déposer un projet de loi attaquant une fois de plus le dispositif du droit du sol, projet de loi adopté sans encombre.

Et sans surprise, le Conseil constitutionnel valida tout cet attirail sous le couvert de l’article 73 de la Constitution radotant l’inlassable leitmotiv ainsi rédigé : « la population de Mayotte comporte, par rapport à l’ensemble de la population résidant en France, une forte proportion de personnes de nationalité étrangère, dont beaucoup en situation irrégulière, ainsi qu’un nombre élevé d’enfants nés de parents étrangers. Cette collectivité est soumise à des flux migratoires très importants. Ces circonstances constituent, au sens de l’article 73 de la Constitution, des “caractéristiques et contraintes particulières” de nature à permettre au législateur d’y adapter [la législation] ».

Le Conseil constitutionnel impute à ces populations rejetées les désordres et les menaces à l’ordre public. Il insiste : « cette collectivité est soumise à des flux migratoires très importants affectant son équilibre social et se traduisant notamment par une forte hausse de la délinquance des mineurs ». Il semble agréer l’idée de grand remplacement et de submersion sans considérer ni les droits historiques de ces gens sur cette terre lointaine, ni l’identité culturelle des populations, ce qui en la circonstance constituerait précisément « des caractéristiques et contraintes particulières » perçues positivement dans le bénéfice de la collectivité d’outre-mer toute entière. Comment peut-on admettre sans sourciller qu’à ce niveau de responsabilité les membres de la plus haute institution valident des lois liberticides en immolant leur expertise aux remugles xénophobes qui empestent l’air du temps ?

Les masques semblent tombés. Les propagandistes des mouvements d’extrême droite seraient-ils influents jusqu’au plus haut niveau des instances de contrôle de l’État qui placent la question migratoire[8] au principe même des dérogations à l’état de droit ?

Le retour du fait colonial

Le mal est fait : dorénavant Mayotte n’est plus seulement l’ancienne colonie où se perpétuent les maltraitances les plus cruelles contre les populations indigènes, comme les destructions des habitations non conformes avec mise à la rue des plus pauvres ; la déportation massive des indésirables vers les iles voisines ; l’ostracisme de la jeunesse. L’île est devenue aussi au fil du temps le lieu de tous les assauts contre les principes les plus sacrés de notre République, où se succèdent les candidats à l’élection présidentielle, les ministres et tous les parlementaires apparentés au large spectre politique de la droite et du centre, pour inaugurer leurs annonces xénophobes selon un rituel de refondation coloniale.

Ainsi Edouard Philippe, en visite les 21 et 22 août 2026, a présenté sa partition personnelle au sujet du développement de l’île, sans se distinguer de ses concurrents ni des politiques menées jusqu’alors. Croit-il innover en ressassant inlassablement des annonces qui jusque là ont failli ?

La fastidieuse litanie de promesses rencontre peu d’opposition de la part des populations si ce n’est l’expression de lassitude due à l’effet de répétition[9]. Certes ses collègues viennent régulièrement psalmodier quelques variations sur les mêmes thèmes.  Que leur importe puisque le seul objectif des effets de manche anti-migratoires ne vise qu’à distraire les esprits des maux réels de Mayotte tels que la misère endémique, l’emploi, le logement, l’accès aux ressources notamment à l’eau dont l’impéritie des élus semble la principale responsable[10] et plus généralement l’arbitraire des administrations et des services publics !

Donc Edouard Philippe s’engage à « fermer la totalité des vannes migratoires » ; à suspendre l’enregistrement des demandes d’asile pendant la durée de son quinquennat ; à stopper l’immigration familiale venue des Comores voisines en supprimant le rapprochement familial ; à suspendre totalement le droit du sol pendant une période de dix ans ; à renforcer la surveillance de la frontière maritime, toutes choses que ces prédécesseurs, notamment son compère et allié Gérald Darmanin, avaient préconisées en leur temps avec l’édification d’un mur de fer entre Anjouan et Mayotte et que Sébastien Lecornu, son successeur à Matignon, accouru en visite quelques heures après lui, s’est empressé de redoubler[11]. Tous, autant qu’ils sont, surenchérissent les uns sur les autres sur le thème unique de la chasse aux pauvres, aux intrus, aux excédentaires, sans considération humanitaire superflue.

Tel semble en effet le véritable bénéfice de l’exotisme. Tous, autant qu’ils sont, ont bien compris qu’à Mayotte il est enfin possible de se débarrasser de sa mauvaise conscience et de tous les oripeaux encombrants de la République, ceux qui assurent pourtant la cohésion nationale.

Car à force de désigner à la vindicte populaire, selon l’expression consacrée, les Comoriens des iles voisines — auxquels s’adjoignent à présent les Africains de la région des Grands Lacs — et à les maintenir dans le plus grand dénuement, les autorités politiques travaillent à la déstabilisation sociale de l’ile de Mayotte dont on voit déjà les effets dans l’augmentation de l’insécurité, le développement de la délinquance adolescente. A tel point que la députée du Rassemblement national, Anchya Bamana, qui n’a pas peur des grands mots, alerte contre l’imminence d’une guerre civile[12].

La militarisation du contrôle social

Comme pour donner quelque crédit aux promesses éventées et surtout sans effet de tous ceux qui l’ont précédé sur le territoire mahorais, le premier ministre actuel, et précédent ministre des armées, préconise un blocus militaire de l’ile.

Le journal Le Monde rapporte : « Tout en défendant des “résultats solides” au vu du nombre croissant de décisions d’éloignement – 16 500 au cours du premier semestre 2026 contre 23 000 pour l’ensemble de l’année 2025 – le locataire de Matignon a toutefois reconnu les limites des mesures prises jusqu’à présent face à “un adversaire” qui s’adapte et sait déjouer les méthodes de détection ou d’intervention avec l’aide de “complicités locales” » [13].

Le lexique militaire mobilisé — totalement inapproprié en l’occurrence dans le traitement d’une population civile — vise à instituer une catégorie d’habitants en ennemis.  Une telle qualification suggère que le ministre veut nous habituer à considérer les nationalités étrangères comme une menace contre la nation. En cela il emprunte son thème favori à la députée locale, Estelle Youssouffa, qui développe depuis plusieurs années une théorie du complot imputant à l’immigration clandestine une tentative de déstabilisation de l’ile de Mayotte opérée par l’Union des Comores[14]. Dans la même ligne, la posture guerrière du gouvernement désigne un ennemi de l’intérieur sournois, dissimulé, habile à manœuvrer, contre lequel l’État n’a d’autre choix que d’opposer un arsenal de pointe, comme le rapporte encore Le Monde sous la plume de Laurence Caramel : « Déploiement de drones pour mieux anticiper les départs des migrants[15], installation de ballons en altitude équipés de moyens de détection, augmentation du nombre de bateaux d’interception, renforcement des effectifs militaires… Le chef du gouvernement compte beaucoup sur les moyens fournis par les hautes technologies » [16].

Les innovations technologiques hélas ne semblent guère suivies d’une inventivité politique : en matière de militarisation de l’espace public, tous les excès semblent avoir été expérimentés. La loi de programmation pour la refondation de Mayotte, de facture très récente, a autorisé le contrôle de la population des quartiers d’habitation informelle jusque dans les domiciles. Sans compter les contrôles policiers des jeunes gens aux abords des lycées, des mères dans les ruelles avoisinant les écoles élémentaires, les dispensaires, les associations de solidarité et d’entraide. Les forces de l’ordre n’hésitent pas à s’aventurer à l’intérieur des hôpitaux dans une traque impitoyable des migrants, qu’importe s’ils vivent depuis des décennies sur l’ile française, qu’importe même s’ils y sont nés puisque la France à présent refuse à ses propres enfants de vivre dans le pays de leur naissance, pays qu’ils n’ont jamais quittés.

La maltraitance de la jeunesse mahoraise

Pour l’anecdote, lors de la récente visite de monsieur Lecornu et de sa suite, le ministre de l’Éducation nationale, madame le Recteur, et la Députée Youssouffa, se sont rendu·es au lycée Bamana de Mamoudzou à la rencontre des élèves d’une filière d’excellence. Advint ce qu’il devait advenir. Une étudiante fit part des difficultés administratives qu’elle rencontre en tant qu’enfant de parent étranger. La suite, rapportée par les journalistes, trahit toute l’absurdité des politiques migratoires telles qu’elles sont conduites ici et là-bas, et l’aveuglement des responsables qui négligent de connaître les effets de leurs décisions.

Edouard Geffrey, tout de même ministre de l’Éducation nationale, bafouille une réponse qui ne viendra pas. Les journalistes témoins de la scène rapportent : « “Euh, je réfléchis en même temps”, a bégayé le ministre, tandis que Naïma Moutchou, ministre de l’Outremer, Stéphanie Rist, celle de la Santé, et la rectrice de Mayotte, Valérie Debuchy, étaient à ses côtés. « Pour chaque situation particulière, n’hésitez pas à la faire remonter », a réagi cette dernière » [17].

Il ne s’agit hélas pas de situation particulière, mais d’un problème relevant d’une politique générale connue, souhaitée et conduite officiellement par toutes les autorités de l’État depuis déjà huit années. Que ces enfants soient nés à Mayotte, qu’ils y vivent depuis la prime enfance, la préfecture leur refuse toute possibilité de régler leur situation administrative et de leur remettre soit à 16 ans, soit à 18 ans, le titre de séjour auquel ils peuvent prétendre. Ce déni de droit se perpétue à la faveur d’un silence institutionnel particulièrement tenace : aucune information sur leurs droits ne leur est destinée, ni à leur parent, ni à leurs professeurs. De sorte que chacun croit à tort, adulte et élève, sans être jamais démenti, que les enfants de parents étrangers qui sont nés ou ont vécu toute leur enfance en France n’ont aucun droit[18].

Aller à la rencontre d’élèves que les gouvernements s’obstinent à maltraiter en bidouillant le droit du sol, semble une initiative bien imprudente. Mais les puissants ne craignent aucune sanction, ne sont sensibles à aucune critique, ils se savent en position d’imposer le silence : « n’hésitez pas à faire remonter ». Fin de la discussion.

Qui ignore que ces jeunes élèves ou étudiants, dès leur majorité, vivent sous la menace d’un contrôle sur le chemin de l’école, d’un enfermement au Centre de rétention et d’une expulsion sans délai à Anjouan, un pays qui leur est étranger ?

La députée Youssouffa ne put s’empêcher de réciter son couplet fallacieux : « Je voudrais rappeler à ceux qui sont de nationalité étrangère que vous pouvez faire une demande de visa étudiant dans votre pays d’origine. Vous pouvez voir avec vos parents, avec l’ambassade de France aux Comores et obtenir un visa pour étudier en France » [19]. Hélas, toute députée qu’elle est, elle ment : les enfants nés à Mayotte, ou arrivés avant l’âge de 13 ans, ont droit à un titre de séjour pour lequel il n’est pas exigé de visa. Elle eût été mieux avisée de les en informer mais il est fort probable que ces subtilités ne l’intéressent pas, voire l’agacent.

De manière générale, à Mayotte, les autorités préfèrent dissimuler pour mieux traquer.

La surveillance panoptique et l’illusion technologique

Traquer, telle est l’intention principale du gouvernement. A cette fin il entend déployer les outils les plus modernes qu’il possède ou entend acquérir dans l’avenir. Le développement fulgurant des technologies ouvre d’heureuses perspectives quant aux contrôles des frontières et des populations. Il oublie cependant que les armées les plus sophistiquées remportent rarement des victoires définitives. Et les gains espérés s’avèrent en fin de compte bien décevants.

En ce qui concerne par exemple le travail de séparation à l’œuvre dans l’archipel des Comores, les résultats semblent plutôt contre-productifs depuis un demi-siècle que s’exerce la souveraineté de la France sur une des iles. La part des habitants non français représentait seulement 15% de la population en 1995 lors de la fermeture administrative de la frontière. Malgré le renforcement policier et militaire, cette part frôle actuellement les 50% et la dynamique a peu de chance de s’inverser tant que les coups de butoir contre le droit du sol et l’activisme local s’associeront pour dénier la nationalité française aux natifs de parents étrangers. Sans parler des nombreux obstacles aux régularisations administratives des jeunes gens que la France a instruits et éduqués depuis leur plus jeune âge, les condamnant à la clandestinité une fois entrés dans l’âge adulte.

Donc monsieur Lecornu croit pouvoir optimiser les résultats grâce l’apport des nouvelles technologies et à leurs promesses infinies d’innovation. Finalement les décideurs s’aperçoivent-ils que les innovations technologiques actuelles ne font qu’alimenter un fantasme de toute puissance sans autres effets que la brutalisation de la société ? Les progrès technologiques des dernières années améliorent l’efficacité d’un contrôle des populations sans modifier en profondeur les projets politiques qui ont toujours consister à tirer parti sans délai de la moindre avancée. La surveillance par drones de l’ensemble du territoire de Mayotte ne date pas d’hier. Dès que la technologie de ces aéronefs fut opérationnelle, elle a été largement déployée sur les champs de bataille et sur le sol national. La Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL) qui assure le contrôle de tels usages prévient : « L’utilisation de drones équipés de caméras pour la sécurité publique fait l’objet d’un encadrement rigoureux du fait de leur nature particulière et des risques pour la vie privée. » [20]

La surveillance par drone ne peut être permanente ni totale. Mais à Mayotte depuis au moins quatre années, le préfet prend des arrêtés « portant autorisation de la captation, de l’enregistrement et de la transmission d’images au moyen de caméras installées sur des aéronefs », d’une durée de validité certes limitée à deux ou trois mois selon les zones survolées, mais dont le renouvellement systématique à chaque fin de période suffit à neutraliser les recommandations de la CNIL. Ainsi pas moins de 25 arrêtés « drônes » ont été publiés entre février 2025 et aout 2026[21]. Ce qui prouve que l’État s’autorise à surveiller en permanence les zones littorales et les zones urbanisées de l’ile en contravention avec l’esprit et la lettre de la réglementation.

A Mayotte l’État n’ignore pas qu’il a toute licence par rapport au droit commun de la Nation française, car le statut d’ancienne colonie, dissimulé sous celui de département d’outre-mer, administré par un délégué du gouvernement à la fois préfet et gouverneur, garantit la survivance de vieilles structures de domination qui s’accommodent mal de la liberté d’expression et de la contestation organisée.

La question de la frontière et de sa surveillance est au centre de toutes les préoccupations politiques. Elle commande la présence de forces policières et militaires qui quadrillent le territoire. De plus le tri de population que la démarcation introduit avec la notion de l’étranger indésirable a imprégné une idéologie mortifère éloignée de toute réalité sociale que le Conseil constitutionnel malgré tout a avalisée, pour ne pas dire consacrée.

Mayotte est devenu un drôle de théâtre où peuvent être exposés des tableaux simplistes pour l’édification des populations de l’Hexagone. Une île française dont la part de la population étrangère ruine le développement économique. Quel utile avertissement pré-électoral à destination des français « de souche » qui répugneraient à se livrer à la xénophobie à laquelle ils sont invités, et aux sirènes de la lutte anti-migratoire en expansion dans l’hémisphère nord !

Quel bel endroit où les personnalités politiques qui s’accordent un destin national viennent se ressourcer, chercher l’inspiration, légitimer leurs projets sur des réels tronqués !  Quelle délicieuse contrée où elles peuvent sans risque menacer les droits nationaux et les droits humains universels ! Où les puissants peuvent agir à leur guise, sans craindre la contestation, d’autant mieux qu’ils sont parvenus à convaincre les populations historiques des origines des maux dont elles souffrent !

Bruno Retailleau, autre candidat de droite à l’élection présidentielle prochaine, a vendu la mèche en quelque sorte.  Toutes les attaques contre les droits humains ont vocation à être menées dans l’Hexagone : « Pourquoi ce qui est bon à Mayotte ne le serait pas sur le sol national », feint-il de s’interroger[22] ?

Bon pour qui au juste ? Il faut bien sûr s’entendre sur les bénéficiaires des annonces. En tout cas les Mahorais auraient tort de croire à toute cette propagande. La promesse de développement par l’alignement des droits sans cesse procrastiné ne sera pas plus tenue que durant les décennies passées. A l’inverse les Français de la métropole peuvent se faire du souci qui verront leurs droits à leur tour menacés.


[1] Raphaël Cann, « A la tribune de l’ONU, le président comorien dénonce une nouvelle fois « l’occupation illégale française » de Mayotte », le 25 septembre 2026, lire ici.

[2] Voir par exemple : Mahamoud Azihary, Mayotte en sous-France. Mensonges et manipulation d’État au service des intérêts des amis de l’entre-soi.  Ed. L’Harmattan, Paris 2016.

[3] Le bilan pour l’année 2025 fait état de 23421 éloignements d’étrangers contre 19 262 en 2024 et  pour l’année 2023 : 24 467 ; en 2022 : 25 380. On peut remonter plus avant : en 2021 : 23 724 ; en 2020 : 13 301 et en 2019 : 27 831, soit en sept années un total d’éloignements de 157 386 selon les chiffres de la préfecture et une moyenne annuelle de près de 22 500.

[4] Pour valider les articles contestés de la loi refondation Mayotte, les sages du Conseil constitutionnel ont invoqué treize fois comme argument l’article 73 de la Constitution et la forte proportion d’étrangers comme seule spécificité locale, lire Ici.

[5] Arrêté du 3 janvier 2025 portant réglementation de la vente de tôle bac acier, voir ici.

[6] Près de 30% des habitants des quartiers informels sont de nationalité française, lire ici. L’habitat informel représente 40% des logements disponibles, voir ici. Il reste qu’il s’agit le plus souvent de couples mixtes, de familles mélangées, la population ne discriminant pas la nationalité dans le choix du conjoint, au contraire !

[7] La loi de programmation pour la refondation de Mayotte fut examinée dans trois articles précédents parus dans Histoire coloniale :  lire ici, ici et ici.

[8] L’idée de submersion agit en embuscade et produit ses effets. Déjà Monsieur Bayrou alors premier ministre n’avait pas hésité à employer la formule au sujet de Mayotte à l’Assemblée nationale. Cf. Clément Guillou, « Immigration : quand François Bayrou offre une victoire sémantique à l’extrême droite », Le Monde, 25 janvier 2025, voir ici.

[9] Voir Jérôme Talpin, « Edouard Philippe, en campagne à Mayotte pour la présidentielle 2027, promet de “fermer les vannes de l’immigration” à des élus lassés par les promesses », Le Monde, le 22 août 2026, lire ici.

[10] Cf. Jérôme Talpin, « Crise de l’eau à Mayotte : prison ferme pour l’ancien président du syndicat des eaux », Ouest-France, le 17 avril 2026, lire ici.

[11] Laurence Caramel, « A Mayotte, Sébastien Lecornu annonce des renforts humains et technologiques contre l’immigration clandestine », Le Monde, 27 août 2026, lire ici.

[12] Lisa Morisseau, « « Il n’existe pas de terreau plus favorable à une guerre civile », le cri d’alarme de la députée Anchya Bamana au gouvernement face à l’insécurité », Mayotte la 1ère, le 26 septembre 2026, lire ici.

[13] Ibidem.

[14] Toutes les interventions dans les médias et à l’Assemblée nationale ressassent ce topique par exemple : ici.

[15] En l’occurrence, le départ des migrants s’effectue depuis Anjouan, partie d’une nation souveraine, dont la surveillance au moyen d’aéronefs français impliquerait la violation de l’espace aérien.

[16] Laurence Caramel, article cité note 10.

[17] Fayka Madi Soilihi et Alexis Duclos, « Visite ministérielle à Mayotte : la question migratoire s’invite lors d’une visite auprès d’élèves du lycée Bamana à Mamoudzou », Mayotte la première, le 27 août 2026. Lire ici.

[18] Lire à ce sujet : Nathalie Tehio et Daniel Gros, « La terrible condition des enfants de Mayotte », Tribune, L’Humanité, le 16 juin 2026, lire ici. Repris dans Histoire coloniale, ici.

[19] Fayka Madi Soilihi et Alexis Duclos, article cité note 15

[20] « Les drones équipés de caméras pour la sécurité publique », Site de la CNIL, lire ici.

[21] Pour s’en convaincre il suffit de considérer par exemple deux arrêtés successifs concernant les autorisations de drones sur le littoral voir ici et ici, et deux arrêtés concernant les zones urbanisées, voir ici et ici.

[22] Raphaël Cann, « « Pourquoi ce qui est bon à Mayotte ne le serait pas sur le sol national ? », le candidat LR Bruno Retailleau veut supprimer le droit du sol en France par référendum », Mayotte la 1ère, AFP, le 10 septembre 2026, lire ici.


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