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« Magellan », le film qui bouscule le récit des « grandes découvertes », par Ludovic Lamant

« Magellan », le film qui bouscule le récit des « grandes découvertes »

Avec « Magellan », en salles le 31 décembre, le cinéaste philippin Lav Diaz porte « un regard qui vient de l’est » sur le navigateur européen. Dans un entretien à Mediapart, il loue les « effets régénérateurs » du cinéma, face aux destructions provoquées par la conquête des Espagnols et des Portugais en Asie du Sud-Est.

Par Ludovic Lamant. Publié par Mediapart le 31 décembre 2025.

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Dans l’imaginaire collectif, Fernand de Magellan (1480-1521) est resté comme l’un des meilleurs marins de l’histoire, qui donna son nom à un détroit, à la pointe sud des Amériques : il fut le premier Européen à le franchir en 1520. Mais il est aussi considéré comme un traître, qui n’hésita pas, pour une histoire d’argent, à quitter son pays, le Portugal, et se vendre à la couronne espagnole, en promettant à Charles Quint des cargaisons d’épices.

Ou encore comme un « perdant magnifique », d’après l’expression de l’éditeur Michel Chandeigne, dans la série que consacre Arte au conquistador : le navigateur eut la bonne intuition, en passant par le sud des Amériques pour rejoindre l’Asie du Sud-Est (la route que Christophe Colomb n’avait pas trouvée en 1492), et manqua de peu de réaliser le premier tour du monde à la voile, avant d’être tué en route, proche du but, un jour d’avril 1521.

Le film puissant et atmosphérique que Lav Diaz consacre à Magellan, en salles mercredi 31 décembre, travaille toutes ces dimensions. Mais il les formule depuis ailleurs. Lav Diaz, en chef de file du cinéma philippin, fait circuler d’autres points de vue sur le récit officiel des « grandes découvertes » – en particulier lors du moment crucial de l’arrivée de Magellan sur l’île de Cebu, située dans l’actuel archipel des Philippines, en avril 1521.

Alors que l’exposition immersive sur l’expédition de Magellan, visible ces jours-ci au musée national de la Marine à Paris, évacue quasiment la parole des populations d’Asie et atténue les violences commises au fil de l’expédition (voir l’épisode du massacre commis sur l’île de Guam, en plein Pacifique, à peine évoqué), le film de Lav Diaz s’y prend à l’inverse. Il fait de la conquête, avant tout, une affaire de corps massacrés et ensanglantés, jetés sur des plages venteuses, comme autant de tableaux saisissants au cœur de son film.

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Gael García Bernal dans « Magellan » de Lav Diaz. © Nour films

Et il rend aux Philippin·es de Cebu leur agentivité : ils et elles se préparent à l’arrivée des Espagnol·es, débattent plus tard des bienfaits de leur évangélisation, et complotent pour piéger le capitaine portugais. « Je ne voulais pas d’une perspective qui soit uniquement celle de l’œil occidental dominant, explique Lav Diaz dans un entretien à Mediapart, réalisé lors d’un passage à Paris. Je voulais un regard qui vienne de l’est. C’est une manière de réclamer, à notre tour, cette histoire. Ce récit, c’est aussi à nous, depuis les Philippines, de le faire voir. »

Il précise : « Magellan est encore un mythe énorme dans notre culture. Cela reste une fixation, tout au long des apprentissages à l’école. L’une des chansons les plus populaires aux Philippines porte le nom de Magellan. Et l’ancien président Rodrigo Duterte [2016-2022 – ndlr] avait fait de Lapu-Lapu, le soi-disant assassin philippin de Magellan, un héros national, le premier résistant à la colonisation. »

Le « presque tour du monde » de Magellan

Moins connu que Colomb ou Cortés, Magellan a laissé peu d’écrits. On doit à Antonio Pigafetta, qui l’accompagnait, les détails sur sa dernière expédition (récit publié chez Chandeigne). Son premier fait d’armes est d’avoir aidé à la prise de Malacca, port de Malaisie et carrefour stratégique pour la vente de poivres et d’épices, en 1511 – c’est la scène d’ouverture du film de Lav Diaz.

Revenu à Lisbonne en 1513, Magellan se brouille avec le roi Manuel Ier, débarque à Séville en 1517 et – trahison pour la monarchie portugaise – convainc Charles Quint de tenter la prise des Moluques, les « îles aux épices », dans l’actuelle Indonésie. À l’époque, le traité de Tordesillas partage la carte du monde en deux, l’Asie pour le Portugal et les Amériques pour l’Espagne. Et Magellan veut croire – à tort – que les Moluques tombent du côté espagnol de la ligne de démarcation.

Le périple, lancé en septembre 1519, est tourmenté, marqué par des mutineries (le film de Lav Diaz les documente en détail), la désertion de l’un des navires, qui rebrousse chemin aux abords de la Patagonie, la faim et les maladies durant les mois de calme plat sur le Pacifique, avant d’arriver à Cebu, dans les actuelles Philippines, le 7 avril 1521. Magellan conclut un « traité de paix » avec le rajah Humabon, l’autorité locale, et démarre l’évangélisation. Ce dernier lui demande de livrer bataille contre Lapu-Lapu, un seigneur rebelle sur l’île voisine de Mactan. Magellan s’y fait surprendre, puis tuer le 27 avril 1521.

« Il faut revenir en arrière pour comprendre ce qui ne fonctionne pas dans notre système, dit encore Lav Diaz. Et encore en arrière. Et encore en arrière. Et vous arrivez à 1521, quand les Espagnols sont arrivés. Pour nous soumettre, pour nous piller. À partir de là, tout a changé pour les Philippines, d’un point de vue idéologique, sociologique, spirituel. C’est quelque chose d’écrasant dans notre histoire, et qui continue d’avoir des effets destructeurs. Nous devons donc reconstruire, nous régénérer. Et je suis persuadé que le cinéma a un rôle à jouer dans ce processus de régénération. »

Un peu à la manière de l’Argentin Lisandro Alonso, qui avait filmé Viggo Mortensen dans la Patagonie du XIXsiècle dans Jauja (2014), Lav Diaz a proposé le rôle de Magellan à une star internationale, le Mexicain Gael García Bernal. « Le Mexique et les Philippines ont connu des histoires parallèles [les deux sont colonisés par les Européens aux environs de 1520, par Hernán Cortés d’un côté, par Magellan de l’autre – ndlr]. C’est notamment pour cela que j’ai voulu proposer ce rôle à Gael. Il a accepté le défi, et s’est mis à apprendre pendant plus de deux ans le portugais. »

Entendre un comédien mexicain jouer en portugais, pour incarner un conquistador au service de la couronne espagnole, fait partie de ces décentrements au cœur de l’écriture de Magellan. « Gael a des origines européennes par sa famille, mais aussi des communautés pré-hispaniques du Mexique [avant la conquête des Espagnols – ndlr]. C’est ce mélange des origines qui m’a intéressé », poursuit-il.

Histoire en boucle

Lav Diaz porte ce film depuis sept ans. Il s’est documenté, a beaucoup lu, notamment le récit de voyage, qu’on appelle une relation, rédigé par l’Italien Antonio Pigafetta, à bord de l’expédition, de 1519 à 1522. L’un des partis pris du film, sans doute le plus beau, est de donner une place de plus en plus nette à Enrique, ce Malais réduit en esclavage pour servir Magellan, qui joue le rôle d’interprète auprès des habitant·es de Cebu et finit par réclamer sa liberté. « Enrique, c’est un peu le Robin de Batman pour Magellan, avance Lav Diaz. Il est celui qui, au bout du compte, a réalisé le véritable tour du monde. »

Même s’il ne l’a pas lu, Lav Diaz dialogue ici avec la thèse du livre de référence de l’historien Romain Bertrand sur Magellan, qui faisait d’Enrique – un Malais réduit en esclavage, et pas un Européen, donc – le premier homme à avoir réussi le fameux « tour du monde » en bateau, après l’échec sur le fil de Magellan. 

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Gael García Bernal dans « Magellan » de Lav Diaz. © Nour films

Mais Romain Bertrand a été déstabilisé par le film, dont il complexifie la lecture. « Lav Diaz prend de déconcertantes libertés avec la réalité historique. Au risque de dissoudre, sans avertissement, le réel dans la fiction », écrit l’universitaire dans une recension stimulante dans le numéro de janvier de la revue L’Histoire.

Romain Bertrand tique sur la manière dont Enrique, connu pour être un Malais, devient, sous la caméra de Lav Diaz, un Philippin. Le recours au tagalog, principale langue des Philippines, comme unique langue parlée par les comédien·nes asiatiques du film l’a aussi gêné. Il y voit une manière de « minimiser le rôle de la langue malaise – et par implication [celui] du négoce intra-asiatique et de l’islam » dans l’histoire de la région.

Autre point dur pour Bertrand : Lav Diaz fait de Lapu-Lapu, ce seigneur de l’île de Mactan, qui tua Magellan par surprise, une légende inventée de toutes pièces par les autorités de Cebu pour piéger le conquistador portugais, quand son existence, insiste Bertrand, fut bien attestée. La présence de femmes aux seins nus, dans les premiers instants du film, censés mettre en scène la cité-État islamique de Malacca, lui semble aussi peu crédible.

À lire aussi Romain Bertrand, historien : « Au Mexique, les cultures indigènes ont survécu à la conquête »

Quant à la scène du sacrifice du porc, sur l’île de Cebu, avant l’arrivée des Espagnols, il juge que Lav Diaz s’en tient à ce que le récit de Pigafetta en dit – une somme de clichés –, sans faire l’effort de transmettre la véritable signification du rituel, connue par certaines communautés philippines.

Si Lav Diaz bouscule les points de vue, son film n’est pas un simple retournement « décolonial », qui proposerait le récit des grandes découvertes, depuis le Sud, en réaction à une version de l’histoire officielle trop euro-centrée. Dans Magellan, le cinéaste déboulonne toute statue de héros, mais se garde bien d’en inventer d’autres. La grande histoire qu’il montre se répète, prise dans des boucles absurdes et violentes, d’un massacre sur une plage de Malaisie en 1511 tout au début du film, à un autre, symétrique, sur la plage de Cebu en 1521.

Il fait aussi de la rencontre de 1521 entre Espagnols et Philippins une affaire de rapport au temps. « Nous n’avons pas la même conception du temps, de la durée, estime le cinéaste. La nôtre est davantage sensible, en lien avec la nature et le dehors. Parce qu’aux Philippines, la nature gouverne nos vies. C’est l’endroit du monde où les tempêtes sont les plus fortes. Nous sommes face à une vingtaine de typhons chaque année. L’océan Pacifique nous teste chaque année. Tout ce que l’on entreprend est conditionné par cela : la possibilité d’une destruction, et le besoin d’une régénération. »

La présence d’une star au générique, et des équipes plus fournies sur le plateau, a obligé Lav Diaz à ce qu’il nomme des« compromis » dans la fabrication de son film. Mais il dit n’avoir rien changé à l’essence de son art, ce « cinéma de la libération » permis par l’arrivée des petites caméras numériques, loin des contraintes des studios. Magellan a été tourné, comme les précédents, avec une caméra modeste, une Lumix DC-GH7. Et lorsque Lav Diaz parle du numérique comme d’une « théologie de la libération », on y voit une autre circulation fertile, de l’Amérique du Sud vers l’Asie du Sud-Est, à même de faire imploser les imaginaires clos européens..

L’exposition immersive « Magellan, un voyage qui changea le monde » est visible jusqu’au 1er mars 2026 au musée national de la Marine à Paris. Elle s’appuie notamment sur les entretiens vidéo et dessins de la série L’Incroyable Périple de Magellan, écrite et réalisée par François de Riberolles et illustrée par Ugo Bienvenu, qu’Arte diffuse jusqu’au 19 avril 2026. Les deux sont aussi les auteurs d’une bande dessinée au même titre, parue chez Denoël en 2023.

Qui a fait le tour de quoi ? L’affaire Magellan, de Romain Bertrand, a été publié en 2020 aux éditions Verdier et republié en format poche en 2024.

La bande dessinée La Baie des mutins, d’Antoine Cossé (aux éditions L’employé du moi, 2014), revient sur la mutinerie de marins espagnols contre Magellan durant la traversée, au large des côtes de l’actuelle Patagonie argentine, et l’abandon de deux d’entre eux, dont le principal instigateur Juan de Cartagena, sur une île déserte en représailles – épisode également évoqué dans le film de Lav Diaz.

Ludovic Lamant

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