L’Université de Paris 8 a le regret d’annoncer le décès de Mohammed Harbi, survenu à Paris le premier janvier 2026. Avec lui disparaît l’une des grandes figures intellectuelles ayant marqué notre établissement.
Né en 1933 en Algérie, Mohammed Harbi prend très tôt conscience des horreurs du colonialisme. Il s’engage dans le FLN, jouant un rôle dirigeant dans la Fédération de France de celui-ci. Nouant des liens d’amitié avec des « porteurs de valises », dont Denis Berger, futur enseignant à Paris 8-Saint-Denis, et Michel Pablo, un trotskyste hétérodoxe, il est après l’Indépendance un conseiller critique du président Ben Bella. Il se fait remarquer par un engagement lucide pour l’autogestion des usines, pour une démocratisation du nouveau régime et contre l’oppression de la minorité kabyle. Quelques mois après le coup d’Etat de Boumediene, en août 1965, il est arrêté. Placé en résidence surveillée en 1970, il quitte clandestinement l’Algérie en 1973.
Dès les années de prison, il entreprend un travail d’historien de l’Algérie et de sa Révolution qui marque un tournant dans l’historiographie, déconstruisant les mythes qui entourent la lutte anticoloniale de ce pays. Sa critique impitoyable du colonialisme français ne l’empêche pas de développer une analyse lucide sur les contradictions propres de la société algérienne et du FLN. Il met en particulier l’accent sur le caractère autoritaire de celui-ci, l’expliquant en partie par les traits hiérarchiques et conservateurs de la société algérienne. Dans ses ouvrages, il insiste sur le caractère populiste d’une révolution qui s’appuie sur les classes subalternes rurales déclassées, puis sur le rôle de la violence ou de la domination des villes sur les campagnes dans la mainmise d’une fraction du FLN sur le processus. Son post-colonialisme, loin d’opposer de façon dichotomique ce que l’on appelle aujourd’hui le Nord global et le Sud global, en dissèque les interactions et scrute les contradictions internes qui travaillent la France et l’Algérie. Dans cette perspective, Mohammed Harbi s’appuie aussi bien sur les analystes critiques des pays européens que sur ceux de leurs anciennes colonies. Il multiplie les articles et tribunes dans les lieux les plus divers. Marxiste autogestionnaire, féministe convaincu, pourfendeur de l’islamisme politique, il prend cependant position contre la stratégie du tout répressif dans la nouvelle guerre civile qui oppose la dictature algérienne et les islamistes dans les années 1990, puis soutient sans hésiter les mobilisations populaires contre le régime (le Hirak) en 2019-2021. Il critique parallèlement la montée du racisme en France.
Quelques années après avoir enseigné la sociologie et l’histoire à l’Université de Paris 8 durant son époque vincennoise, il est recruté dans le département de science politique de notre université, où il enseigne jusqu’à sa retraite. Il multiplie les publications d’ouvrages et d’articles. Intellectuel public, il se fait aussi remarquer par son enseignement, à la fois érudit, rigoureux et passionnant. Il est difficile aujourd’hui d’imaginer à quel point combien le prestige qu’il avait à l’époque auprès des étudiants du Maghreb comme de l’Afrique sub-saharienne était immense. Il était un collègue unanimement apprécié. Rétif aux idéologies, refusant toute démagogie et tout paternalisme, il constituait un exemple de probité et d’humanité rares. Sa personne irradiait d’une bonté qui s’exprimait dans un sourire lumineux qui soulignait la passion de ses engagements.
Notre université ne peut que s’honorer d’avoir accueilli un tel personnage hors des normes. Nous adressons nos condoléances à sa famille et à ses amis. Les obsèques auront lieu le mardi 13 janvier, à 13:30, au crématorium du cimetière du Père-Lachaise.