Dans un fil de 15 posts illustrés sur le réseau social X que nous reproduisons ici, la Fondation pour la mémoire de l’esclavage a décrypté l’intervention remarquée au Superbowl de Bad Bunny , de son vrai nom Benito Antonio Martinez Ocasio, né à Porto Rico, « Etat libre associé aux Etats-Unis ».
Un Superbowl Halftime Show anticolonialiste qui s’ouvre sur une image plongeant directement dans la mémoire de l’esclavage à Porto Rico : c’est ce que Bad Bunny a donné au monde dimanche soir.

Le premier plan (enregistré) est un panoramique sur un immense champ de canne à sucre, souvenir de l’importance de l’économie sucrière, d’abord à base esclavagiste, dans le développement de l’île alors colonie espagnole.

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L’abolition n’a été décrétée à Porto Rico qu’en 1873. Il ne restait alors que 35 000 personnes réduites en esclavage (5% de la population). Leurs anciens propriétaires ont été indemnisés, pas eux qui ont dû encore travailler gratuitement pendant quelques années.
Comme l’esclavage était résiduel en 1873, l’abolition n’a pas bouleversé l’économie rurale porto-ricaine, ni le statut des travailleurs agricoles exploités. C’est à ces travailleurs que Bad Bunny a emprunté le costume blanc et le chapeau de paille qu’il porte souvent.

Le pava est un chapeau de paille fait à partir de feuilles du palmier sombrero, espèce endémique de Porto Rico. Porté par les jibaros (paysans indépendants de la campagne de Porto Rico), ils sont devenus un symbole de fierté nationale pour les populations de l’île.

Petite pause française dans le spectacle : les cordes de « Hier encore » de Charles Aznavour, que Bad Bunny a samplées (avec la voix du chanteur, non reprise ici) pour son titre Monaco (sur son album Nadie Sabe Lo Que Va a Pasar Mañana).

Ricky Martin interprète LO QUE LE PASÓ A HAWAii (« Je ne veux pas qu’ils te fassent ce qu’ils ont fait à Hawaï »), la chanson la + politique du dernier LP de Bad Bunny, dans laquelle il dénonce la gentryfication de Porto Rico, et célèbre sa culture, sa nature, son drapeau.

Dans le ciel de San Francisco, des pylônes et des gerbes d’électricité, qui rappellent les coupures électriques, plaie récurrente de Porto Rico, liées au sous-investissement – comme les coupures d’eau en Martinique et en Guadeloupe…

« No, no suelte’ la bandera / Non, ne lâche pas le drapeau ». Au pied des pylônes, Bad Bunny brandit le drapeau de Porto Rico, mais avec un triangle bleu clair, symbole du mouvement indépendantiste local.

Colonie espagnole jusqu’en 1898, Porto Rico est ensuite devenu une colonie américaine, aujourd’hui « État libre associé de Porto Rico », territoire non incorporé des USA. Ses habitants ont la nationalité US mais ne votent pas pour élire le président.
Le drapeau de Porto Rico a été créé en 1895 par les indépendantistes contre la domination espagnole. Il a été adopté en 1952 par le gvt local, mais avec un bleu + sombre, + proche du drapeau US. Les indépendantistes actuels se rassemblent sous le drapeau de 1895.

C’est la drapeau officiel qui est brandi dans la parade finale des drapeaux, rassemblant les couleurs de la plupart des pays du continent américain, manière de rappeler la diversité de « l’hémisphère occidental », contre l’impérialisme l’administration US actuelle.

Derrière Bad Bunny (à gauche de sa tête), dans la parade des drapeaux, le nouveau drapeau martiniquais (deux bandes vertes et noires et un triangle rouge) adopté par la collectivité territoriale en 2026.

En conclusion de sa performance, Bad Bunny énumère la plupart des Etats américains, en commençant par le Chili et en terminant par le Canada : une liste du Sud au Nord qui est une manière de renverser la vision traditionnelle, symboliquement dominée par les USA.

En plus de la célébration de la culture porto-ricaine dans le reste du spectacle, Bad Bunny a donc livré un manifeste anticolonialiste à la fois subtil et exubérant, sans agressivité mais fièrement Latino, croisant histoire, culture et engagement. Un pari réussi.
