Cet article propose une étude de cas sur la guerre de Corée, tirée d’un mémoire qui porte sur les accusations d’attaques bactériologiques menées par les États-Unis sur les territoires de Corée et de Mandchourie. Le mémoire présente une histoire comparative entre les archives coréennes et chinoises, confrontée au discours occidental de l’époque. La propagande de la Guerre froide renforçant l’antinomie des deux blocs, ce texte fait l’inventaire des éléments divergents et convergents de cette affaire en reprenant les recherches conduites par la Commission scientifique internationale (CSI) menée par le scientifique Joseph Needham.
Les débats historiographiques de 1951-1952
Aux prémices de la Guerre Froide, un des affrontements qui sera l’un des plus meurtriers survient. Ce conflit s’inscrit dans un climat de tension idéologique intense : il s’agit du début de la Guerre de Corée. La controverse commence officiellement en 1952, lorsque la Russie et la Chine accusent les États-Unis d’avoir utilisé des armes biologiques sur les populations coréennes et mandchoues. Relayées par les médias, les allégations sont soumises à des cadrages orientés, et deviennent ainsi un enjeu central de propagande. Les enquêtes se heurtent à des obstacles politiques, ainsi l’accès aux archives demeure longtemps restreint.
Aujourd’hui encore, les débats historiographiques sur le sujet restent un terrain de bataille stratégique. Si, en Corée, ce scandale est marginal, l’Occident en propose une interprétation plus définie, qui n’en demeure pas moins peu connue du grand public. Alors, il est légitime de se demander, comment le traitement politique, médiatique et archivistique de l’époque a-t-il façonné, puis transformé, le récit historique de cette controverse pendant la guerre de Corée ? Et également, qu’en est-il de la vision coréenne de ce scandale ?
Nous allons tenter de répondre à cette question à travers l’étude des preuves fournies par la Commission d’enquête de J. Needham et les conséquences que celle-ci a engendré sur la perception des accusations.

Le rapport de la Commission d’enquête
À savoir < Le Protocole de Genève de 1925 est un instrument de droit international qui interdit formellement l’utilisation des armes biologiques. Cependant, il faudra attendre 1972, pour en prohiber la mise au point, la fabrication, le stockage ainsi que la destruction de ces agents.[1]. >
Les premières accusations d’attaques biologique surviennent officieusement en mai 1951[2]. Le 21 février 1952, Mao Zedong fait parvenir un télégramme à Peng Dehuai, commandant en chef des Volontaires chinois en Corée, où il déclare que la Chine « devait mobiliser l’opinion publique mondiale pour dénoncer cette attaque »[3]. Le lendemain, la Corée du Nord publie une annonce officielle, suivie le 8 mars par Zhou Enlai, le Premier Ministre chinois. Une campagne de dénonciation est alors lancée en Chine et à l’international. Dans ces déclarations, ils accusent les États-Unis d’avoir largué des agents pathogènes, tels que la peste, l’anthrax, la méningite, le choléra et l’encéphalite, sur des zones civiles et militaires[4]. Les interventionnistes américains sont soupçonnés de contaminer les cultures, le bétail ainsi que la population civile coréenne et chinoise, alors même que la guerre de Corée fait rage. L’apparition inhabituelle d’insectes et d’animaux infectés est notifiée, suivie de cas de contamination. Plusieurs enquêtes sont alors ouvertes pour faire la lumière sur les accusations. Néanmoins, leurs conclusions sont rapidement contestées par les médias occidentaux, alors étroitement alignés sur les positions stratégiques des États-Unis au début des années 1950. Certains spécialistes de l’armement biologique tel que Ricardo Frailé, font référence aux programmes clandestins de la CIA et n’excluent pas la possibilité que les américains aient en effet expérimentés de manière non officielle des essais biologiques[5].
Parmi ces commissions, la Commission Scientifique Internationale de Joseph Needham est mandatée par le gouvernement chinois et soutenue par l’Union Soviétique au pic de la guerre. Son but est d’examiner l’utilisation présumée d’armes bactériologiques par les Américains. Un rapport sera réalisé puis publié en août 1952, nommé « Rapport de la Commission scientifique internationale chargée d’enquêter sur les faits concernant la guerre bactériologique en Corée et en Chine. » travaillé et traduit minutieusement par des scientifiques européens, sud-américains et indiens. Ce rapport devient un outil d’analyse important, car il est une des seules traces les plus précises sur le sujet des allégations. Il contient une analyse détaillée des échantillons biologiques, des analyses médicales des victimes, des témoignages oculaires, ainsi que de confessions faites par des pilotes américains.

Le scientifique pris dans la tourmente de la Guerre froide
Joseph Needham est un biochimiste britannique, spécialisé et renommé pour ses travaux mettant en avant les avancées des sciences par les civilisations chinoises au cours de l’histoire. Dans des notes datées du 23 juin 1952 à Pékin, J. Needham intente sa volonté de produire des rapports qui seront pris au sérieux. Il souhaite jouer un rôle de médiateur scientifique soucieux de crédibilité dans un contexte où la propagande domine les discours officiels. Dans sa biographie L’homme qui aimait la Chine, écrite par l’américain Simon Winchester, Needhamest présenté comme un scientifique idéaliste, mais naïf, pris dans les filets de la guerre froide et des ambitions propagandistes de Pékin et Moscou[6]. Sa relation étroite avec la Chine et son attrait pour le communisme alimente également les soupçons de partialité à l’égard de ses recherches. Certaines théories avancent que la Chine aurait mobilisé un soutien international contre les États-Unis, et que Needham y participerait.

Alors que les États-Unis s’engagent dans la guerre de Corée, la République populaire de Chine fait face à des sanctions économiques et à un isolement diplomatique imposés par le bloc occidental, mené par Washington. Cette situation rend le rapport de forces militaire encore plus défavorable pour la Chine. La participation de Needham à l’enquête le place sur liste noire de la CIA, il est désormais ostracisé aux États-Unis pendant près de deux décennies. Cette méfiance s’installe également dans le climat du maccarthysme, une peur orientée vers la montée du communisme dans les années 1950. En conséquence de la publication du rapport, il sera rejeté au sein de sa propre université.
Nombreux sont ceux qui suggèrent que Needham aurait été manipulé par des agents communistes lors de l’expédition[7] [8]. La théorie de la désinformation est appuyée, incluant des accusations de falsification des preuves et une altération volontaire des résultats des analyses. Quant à la vision de Needham sur l’affaire, il exprime dans une lettre à son épouse, qu’il a envisagé une possible mise en scène, mais qu’il affirme sa confiance totale envers les nombreux experts impliqués dans le projet. Dans l’après-guerre, sa réhabilitation aux États-Unis se fait progressivement à partir d’août 1954, avec la publication successive des volumes de son œuvre majeure Science and Civilisation in China. Ses convictions politiques, ancrées à gauche, restent intactes. Il manifeste notamment son soutien aux mouvements étudiants de 1968.
Les victimes
Les témoignages de la Commission font état de situations inhabituelles dans les régions étudiées. Le 30 janvier 1952, dans la province de Kangwon, actuelle Corée du Nord, des mouches, des punaises et des araignées sont découvertes vivantes sur la neige. Les analyses de la CSI révèlent que les insectes étaient infectés par le germe du choléra. À une distance entre 30 et 400 mètres du lieu de découverte, des traces de contenants similaires à des bombes à feuilles ont été découverts, équipés d’un contenant spécial les faisant éclater dès leur contact avec le sol.
Le 18 février 1952, dans la province de Pyongan Sud, actuelle Corée du Nord, des mouches, des araignées et des punaises vivantes sont trouvées, regroupées en trois groupes distincts sur de la neige. Il est noté que ce type de mouches est inhabituel dans la région. Leurs ailes sont plus longues et légèrement étendues, leur corps plus gros et leur tête relativement plus grande en proportion à leur corps. De même pour les araignées, d’habitude divisées en deux groupes de grande et petite taille et de couleur noire, étaient cette fois de taille moyenne avec du blanc sur le corps. Quant aux punaises, alors qu’elles ont habituellement un corps arrondi et de couleur jaune, elles étaient plates et noires. De plus, à cette période de l’année, aucune mouche, ni araignée n’avait jamais été observée dans la région. Ces différents témoignages laissent croire que ces insectes infectés ont pu être déposés volontairement.
Le 23 février 1952, à Peng Won Goon, dans la province de Pyongan Sud, une grande quantité de poissons et de mouches aurait été trouvée dans un état de semi-décomposition et également infectés par le choléra[9].
Le jeune marchand Lee-Il Nam raconte également son histoire dans le rapport. En juin 1952, sa sœur et son beau-frère ont été contaminés par le choléra. A l’époque, ils résident a Dai-dong-Goon, à Pyong-an-nam Do, actuelle région de la Corée du Nord. Il explique aux experts de la Commission :
« Sa femme est allée sur la colline voisine pour cueillir des légumes sauvages le matin du 17 mai et elle y a trouvé des palourdes. Elle a ramené les palourdes à la maison et les a préparées crues pour le petit-déjeuner. Les deux ont mangé les palourdes et sont tous deux tombés malades, souffrant de vomissements et de diarrhée le soir du même jour. Ils n’ont pas pu préparer leur souper. Ils étaient si malades qu’ils ne pouvaient même pas informer leurs voisins de leur maladie. Il avait une gêne à la poitrine et des crampes aux jambes. Tout en parlant, il tombait fréquemment inconscient et demandait à plusieurs reprises à boire de l’eau. J’ai immédiatement envoyé un voisin chercher un médecin.[10] »
Le rapport revient alors sur les témoignages des jours précédents :
« Le 15 mai 1952, des avions américains bombardèrent le réservoir d’eau qui se trouve non loin du village, et dans la nuit du 16 mai 1952, un avion américain fit de nombreux tours à basse altitude au-dessus de cette région, selon les informations obtenues des membres de la garde locale.[11]»
On suggère alors que l’eau aurait été contaminée, empoisonnant toute la biodiversité environnante. Lee Il-Nam se rendit à Pyongyang, mais lorsqu’il fut de retour chez lui, il découvrit ses proches mourants. Ils décédèrent entre 20h30 et 23h00, le 18 mai 1952. Le réservoir d’eau était également utilisé par leurs voisins mais aucun d’eux ne serait tombé malade. Les résultats bactériologiques et chimiques déclarent que des traces de choléra ont été retrouvées dans les selles des patients, dans les restes de palourdes trouvés dans la cuisine, dans les palourdes trouvées sur la colline ainsi que dans le contenu intestinal des cadavres. En revanche, aucune trace de choléra n’a été trouvé dans l’échantillon d’eau prélevé dans le puits utilisé par la famille des patients, ni dans l’échantillon prélevé dans le réservoir d’eau proche du village, ni dans les mouches capturées dans les maisons ainsi que dans les selles des personnes mises en quarantaine.

Les aveux des prisonniers américains
D’autres éléments importants de l’enquête n’ont pas joué en la faveur des États-Unis, les confessions des soldats américains. En décembre 1952, le colonel américain Frank Schwabel est capturé par les forces nord-coréennes. Lors de l’arrivée de la CSI en Chine, il rédige un témoignage qui apparaît dans le rapport, dans lequel il confirme que des armes bactériologiques ont bien été utilisées sur les territoires chinois et coréens. Trente-sept autres pilotes américains seront capturés et feront des déclarations similaires. Mais dès leur libération et leur retour aux États-Unis, ils reviennent sur leurs confessions, accusant les forces communistes de les avoir torturés pour obtenir des aveux mensongers.
Kenneth Enoch, ancien pilote américain, lors de sa capture par les communistes, révèle des détails troublants sur son implication pendant la guerre de Corée. Il avait initialement confessé avoir participé au largage d’agents biologiques imposé par le gouvernement américain. Mais de retour aux États-Unis, tout comme ses camarades, il se rétracte, affirmant que les aveux avaient été obtenus sous la contrainte. En 2010, Al Jazeera réalise le documentaire « Petits secrets inavouables », dans lequel on retrace l’histoire des allégations. La parole sera donnée à un Kenneth Enoch alors âgé, qui affirme avoir été contraint de mentir sur le traitement reçu lors de sa capture ainsi que sur les missions données lors de son séjour en Corée en 1952[12].


Les soldats se sont retrouvés pris dans un étau entre deux puissances opposées qui ont chacune exploité leurs vécus à des fins de propagande. Contraints de livrer des aveux utilisés par le camp communiste pour dénoncer les attaques, puis, de retour dans leur pays, se rétracter sous la pression politique voire médiatique. Le climat de suspicion constant laisse à croire que toute reconnaissance des faits aurait été assimilée à une trahison. La vérité était alors un risque pour eux, une position dangereuse au cœur de ces enjeux géopolitiques. Et ce n’est qu’avec le temps, que certains d’entre eux ont trouvé la force de s’exprimer à nouveau. Libérés du poids des représailles, ils ont pu revenir sur leurs expériences dans une tentative tardive de rétablir les faits, remettant de nouveau en question la véracité de cette affaire.
Dans son témoignage écrit à la Commission, K. Enoch retranscrit toutes les conférences, rendez-vous et obligations auxquels il a dû se rendre lors de son séjour en Corée. Il explique qu’elles étaient organisées par l’armée américaine dans le plus grand secret, et qu’elles ont mené au largage de bombes sur ces territoires. Cependant, si pour certains ces confessions sont la preuve de la culpabilité américaine, d’autres les associent toujours à de la manipulation communiste[13].
« L’incident de la guerre bactériologique a offert à la Chine une opportunité inestimable de briser le blocus capitaliste et de gagner les sympathies mondiales. Si la Chine parvenait à gérer la crise de manière efficace en mobilisant sa machine de propagande de guerre, elle pourrait renverser la situation face à ses agresseurs et renforcer son prestige international. [14] »


Un nouvel élément apparaît concernant l’implication américaine. Cette fois, un lieu aux activités suspectes est découvert, du nom du Camp Detrick. En effet, cet endroit semble entretenir un lien direct avec les aveux des pilotes et la mise au point d’armes biologiques. Une personne permettra de découvrir les secrets derrière ce lieu et d’ébranler les expérimentations menées par les États-Unis, le scientifique Frank Olson[15]. Spécialiste de haut rang au sein de la CIA, il est impliqué dans les programmes secrets ARTICHOKE et MKULTRA, F. Olson travaillait au laboratoire du Camp Detrick. Son décès suspect en 1953, officiellement présenté comme un suicide après l’ingestion de LSD, fut plus tard réinterrogé par sa famille, qui soupçonna un assassinat lié à sa volonté de dénoncer les dérives du programme. Dans son autopsie, on constate que l’ingestion de LSD n’était pas consentie. Dans une analyse des archives déclassifiées de la CIA liées à F. Olson, et délivrée par Gordon Thomas, il y est confirmé que la Corée a été utilisée comme terrain d’expérimentation pour de nouvelles armes bactériologiques, en lien avec les scientifiques japonais de l’ancienne Unité 731, amnistiés pour collaboration. Ces archives témoignent d’essais sur des prisonniers, d’épidémies suspectes et d’armes chargées juste avant décollage pour éviter tout accident, tout comme l’ont raconté les aviateurs américains faits prisonniers. Bien que les autorités aient toujours nié ces pratiques, la soudaine destruction dans les années 1970 d’une large partie des archives de la CIA sur le sujet entretient une opacité lourde de sens. L’affaire Olson, avec sa portée médiatique et politique, relance à l’époque les débats sur l’éthique des programmes militaires secrets et sur l’usage de l’arme bactériologique.
Les autres mobilisations
Tandis que le gouvernement chinois dénonce vigoureusement les accusations et que les États-Unis les rejettent catégoriquement, les attribuant à une opération de propagande, certains chercheurs ont choisi de s’écarter de la simple dichotomie Vrai/Faux. À l’instar de Ruth Rogaski et Nianqun Yang, ils se sont intéressés à la manière dont ces accusations ont été intégrées à la stratégie politique intérieure chinoise[16][17]. La Campagne patriotique d’hygiène a été lancée en 1952, officiellement pour contrer les attaques bactériologiques, mais officieusement pour être un levier de renforcement pour le Parti communiste pour stimuler le patriotisme populaire. La Corée du Nord a de son côté formulé des accusations, ce qui a donné lieu à l’écriture d’un rapport daté du 27 mai 1951 établi par la Fédération internationale des femmes, qui avait visité la Corée à cette époque[18]. Au vu de la gravité des accusations à l’encontre des États-Unis, le Conseil de l’Association internationale des juristes démocrates, après le Congrès de l’Association à Berlin en septembre 1951, a également décidé de mettre en place une Commission. L’objectif étant d’enquêter sur les violations présumées du droit international, notamment les crimes de guerre. Sur cette base, ils déclarent :
« Par la dispersion délibérée de mouches et d’autres insectes artificiellement infectés par des bactéries contre l’armée populaire coréenne et parmi la population civile de la Corée du Nord, dans l’intention de propager la mort et la maladie, un crime des plus graves et des plus horribles a été perpétré par les forces américaines en Corée, contrairement aux dispositions de la Convention de La Haye concernant les lois et coutumes de la guerre sur terre en 1907, et à la loi universelle interdisant la guerre bactériologique et réaffirmée dans le Protocole de Genève de 1925. […] En utilisant des bombes à gaz toxiques et d’autres substances chimiques parmi la population civile de Corée du Nord, les forces américaines sont coupables d’une violation planifiée et délibérée du Règlement de La Haye de 1907, article 23 (a) et (e) et du Protocole de Genève de 1925.[19]»
Ce rapport aura son impact à l’époque, et fait aujourd’hui encore réagir des spécialistes contemporains. Parmi eux, l’américain Milton Leitenberg affirme que les allégations portées à l’encontre des États-Unis sont fausses. Il déclare dans ses travaux :
« En réalité, ces allégations de guerre biologique étaient artificielles et frauduleuses, comme le montrent explicitement et en détail des documents obtenus dans d’anciennes archives soviétiques en janvier 1998. Néanmoins, cette campagne de propagande a eu un large écho international à l’époque. [20]»
Selon lui, les témoignages chinois de la CSI présentent de nombreuses incohérences : lieux, chiffres, saisons et associations d’espèces d’insectes qui varient fortement. Il affirme également qu’aucune des épidémies mentionnées n’aurait jamais été recensée dans la zone concernée, que le rapport n’évoque que très peu de victimes, voire aucune, ce qui ne représente pas assez d’éléments exploitables à l’encontre des États-Unis.
L’information n’est jamais neutre en temps de guerre
En définitive, cette affaire illustre parfaitement la manière dont un événement peut être transformé en enjeu stratégique de narration. Lorsque deux systèmes idéologiques mobilisent leurs ressources politiques, médiatiques et diplomatiques, ils imposent leur propre vérité.
La commission de J. Needham a permis de faire connaître le scandale à l’international. Cependant, l’accès limité aux archives et la division entre les deux blocs ont empêché l’émergence d’un consensus historique immédiat. Du côté occidental, les travaux ultérieurs fondés sur des archives soviétiques déclassifiées ont renforcé l’idée d’une opération de désinformation orchestrée par Moscou et ses alliés. Ancrés dans leur image de défenseurs des droits humains et de la démocratie, ils rejettent leur implication et dénoncent une pure propagande communiste. Ils mobilisent des médias influents, tel que le New York Times, pour vérifier la véracité des enquêtes.
Selon le Département d’État, cet épisode s’inscrit dans ce qu’ils considèrent comme les tentatives inlassables du Kremlin de désinformer. Dans cette hypothèse, des historiens américains auraient alors identifié 12 documents issus des archives du Comité central du Parti communiste de l’Union soviétique, attestant que les allégations ont été inventées de toutes pièces. Sarah Jacobs Gamberini et Amanda Moodie, spécialistes des armes de destruction massive, ont publié un commentaire pour le Département d’État américain. Elles affirment que ces maladies étaient déjà endémiques dans la région, en raison des conditions extrêmes imposées par le conflit, ce qui favorise largement la propagation d’infections. Elles s’appuient sur les recherches de Milton Leitenberg, fervent défenseur des États-Unis concernant la controverse (The Korean War Biological Weapon Allegations: Additional Information and Disclosures, 2000). Leurs recherches concluent que des militaires soviétiques auraient bien contribué à inventer les accusations dans le but de nuire à la réputation internationale des États-Unis.
Les auteurs Edward S. Herman et Noam Chomsky font une analyse du modèle de propagande de l’époque, et de la manière dont les États-Unis projettent leur pouvoir à l’étranger[21]. Pendant la guerre, les médias occidentaux ont soutenu les décisions américaines, excluant toute remise en question fondamentale de l’intervention américaine et rejetant l’idée même d’une potentielle agression. La couverture médiatique est, dans ce cas-là, elle-même le moteur de la propagande. On peut supposer que les accusations chinoises et nord-coréennes ont été grandement déconsidérées par les élites et les médias occidentaux, à cause de leur biais communiste, sans même qu’une enquête de vérification des preuves ne soit menée. Le courant dominant soutenait que toute intervention militaire américaine avait pour principal objectif la protection de la liberté et de la démocratie, un discours qui exclut toute contestation.
À l’inverse, en Corée du Nord, la controverse persiste dans le discours national, devenant un pilier de la mémoire du conflit et un élément important dans la logique anti-américaine. Le pays en tire bénéfice, notamment pour le développement de ses armes de destruction massive, et renforce son image de rempart contre une menace étrangère omniprésente. Dans les manuels scolaires, les musées ou encore les discours officiels nord-coréens, les attaques biologiques sont évoquées comme preuve des intentions malveillantes des Américains et de leurs alliés. Un récit de résistance héroïque contre l’agresseur impérialiste, tandis que dans l’autre camp, elles sont reléguées au rang d’anecdote propagandiste, souvent ignorée dans les récits officiels.
Ces accusations représentent bien plus qu’une simple dénonciation militaire, elles symbolisent l’impact qu’ont les luttes d’influence en temps de guerre, que ce soit à travers les armes, ou à travers les mots. Chaque partie a mis en œuvre ses moyens de propagande pour imposer son interprétation des événements, sa propre vérité.
[1] Convention de Genève. 12 août 1949. International Committee of the Red Cross, (Article 23 de la IVe Convention de Genève, 1949 ; Article 35 du Protocole additionnel I aux Conventions de Genève, 1977). www.icrc.org/en/doc/resources/documents/misc/geneva-conventions.htm. Consulté le 02/11/24.
[2] Grenet, Yves. « La guerre chimique et la guerre biologique. » Recherches Internationales, no. 21, 1986, p. 58.
[3] « Ciphered Telegram No. 16715 from Beijing, Mao Zedong to Filippov [Stalin] », February 21, 1952, Wilson Center Digital Archive, RGASPI, f. 558, op. 11, d. 342, ll. 87-89. Contributed and translated by Mark Kramer. https://digitalarchive.wilsoncenter.org/document/123147
[4] Shen, Zhihua, and Yafeng Xia. Mao and the Sino-Soviet Partnership, 1945–1959: A New History. Lexington Books, 2015.
[5] Ricardo Frailé, La guerre biologique et chimique. Le sort d’une interdiction, Economica, Paris 1982.
[6] Winchester, Simon, The Man Who Loved China: The Fantastic Story of the Eccentric Scientist Who Unlocked the Mysteries of the Middle Kingdom, Harper, 2008.
[7] Winchester, Simon; The Man Who Loved China: The Fantastic Story of the Eccentric Scientist Who Unlocked the Mysteries of the Middle Kingdom; New York: Harper Collins, 2008, pp. 212–214.
[8] Buchanan, Tom, « The courage of Galileo: Joseph Needham and the “germ warfare» allegations in the Korean War », History, Historical Association (Great Britain), vol. 86,284 (2001), pp. 503-522.
[9] Ibid. CSI, p. 432.
[10] Ibid., CSI, p. 429. Traduit de l’anglais : « His wife went to the near by hill to gather wild vegetables in the morning of May the 17th, and there she found some clams. She brought the clams home and prepared them in raw condition for breakfast. The two ate the clams, and both fell ill with vomiting and diarrhea in the evening of the same day. They could not prepare their supper. They were so sick that they were unable even to let their neighbors know about their illness. He had discomfort in the chest and cramps in the legs. While talking,he frequently fell unconscious and asked repeatedly for water to drink. I immediately sent a neighbor for a doctor. »
[11] Ibid, CSI, p. 430. Traduit de l’anglais : « On May 15, 1952, American planes bombed the water reservoir which is located not far from the village, and on the night of May 16, 1952, an American plane circled many times at low altitude over this region, according to the information obtained from the members of the local Home Guard. »
[12] Ibid, CSI, p. 491. « Appendix KK: Testimony of Lt. K. L. Enoch Concerning His Participation in Bacterial Warfare Waged by the American Forces in Korea ».
[13] Dirty Little Secrets, Directed by Al Jazeera, Al Jazeera English, 2014.
[14] Chen, Shiwei, « History of Three Mobilizations: A Reexamination of the Chinese Biological Warfare Allegations against the United States in the Korean War », The Journal of American-East Asian Relations, vol. 16, no. 3, 2009, pp. 213–47. JSTOR, http://www.jstor.org/stable/23613055. Accessed 4 Jan. 2025.
[15] Gordon Thomas, Les armes secrètes de la CIA. Tortures, manipulations et armes chimiques, Nouveau monde éditions, 2006 (traduit de l’anglais par Valérie Clouseau et Mickey Gaboriaud), Chapitre III, p. 65-81.
[16] Rogaski, Ruth, Hygienic Modernity: Meanings of Health and Disease in Treaty-Port China, University of California Press, 2004.
[17] Yang, Nianqun, Remaking «Patients» : Law, Medical Institutions, and the Construction of Patients in Modern China, 1900–1949. In Bridie Andrews and Mary Brown Bullock (eds.), Medical Transitions in Twentieth-Century China, Indiana University Press, 2014, pp. 103–124.
[18] Commission of International Association of democratic lawyers, Report on U.S. Crimes in Korea, 31 mars 1952, Pyongyang, p. 28
[19] Ibid. CSI, p. 213 « By the deliberate dispersion of flies and other insects artificially infected with bacteria against the Korean People’s Army and among the civilian population of North Korea, with the intention of spreading death and disease, a most grave and horrible crime has been perpetrated by U.S. forces ni Korea, contrary to the provisions of the Hague Convention concerning the laws and customs of war on land of 1907, and ot the universally accepted law prohibiting bacteriological warfare which was re-stated in the Geneva Protocol of 1925. […] By the use of poison gas bombs, and other chemical substances among the civilian population of North Korea, the U.S. forces are guilty of a planned and deliberate breach of the Hague Regulations 1907 Article 23 (a) and (e) and of the Geneva Protocol of 1925. ».
[20] Weathersby, Kathryn, and Milton Leitenberg, New Russian Evidence on the Korean War Biological Warfare Allegations: Background and Analysis, Cold War International History Project, Working Paper No. 78, Woodrow Wilson International Center for Scholars, Feb. 2013, p. 6-2 (pagination du PDF). Traduit de l’anglais : « In fact, these biological warfare allegations were contrived and fraudulent, as documents obtained from former Soviet archives in January 1998 show, explicitly and in detail. Nevertheless, the propaganda campaign had wide international resonance at the time. »
[21] Ibid., Herman, Chomsky, En citant le cas des États-Unis pendant la guerre du Vietnam, la démission de Lyndon Johnson en 1968, époque où l’élite avait pourtant suffisamment de soutien pour maintenir les médias traditionnels dans le droit chemin et les amener à exclure toute critique fondamentale de la guerre, une situation similaire lors de l’invasion et de l’occupation de l’Irak entre 2003 et 2008.