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Édition du 1er au 15 octobre 2026

Le plasticien Kader Attia, hôte du Louvre

Exposition jusqu’au 14 décembre 2026

dans la salle de la Chapelle, au premier étage de l’aile Sully du musée du Louvre

De 2024 à l’été 2026, Kader Attia et Elizabeth Peyton ont été les hôtes du Louvre, à la fois puissances invitées et invitantes. Pendant deux ans, ils ont habité les espaces physiques et imaginaires du Louvre. Ils y ont eu un atelier, y ont créé, ont conversé avec ses équipes, ont fait partie de ses publics.

Avec Les Hôtes du Louvre, le musée a renoué avec son passé d’atelier d’artistes en invitant deux figures de la création contemporaine à y résider et participer à sa vie. Voisins par leurs ateliers, Kader Attia et Elizabeth Peyton partagent l’espace d’exposition de la salle de la Chapelle pour donner à voir le résultat de leurs parcours respectifs au Louvre. À travers leurs créations, ils proposent des lectures personnelles du Louvre et de ses collections, mettant en lumière la manière dont le musée nourrit la création contemporaine et continue d’inspirer les visiteurs que sont aussi les artistes.



KADER ATTIA

Kader Attia au Louvre 
Kader Attia développe une œuvre multiforme, associant sculpture, film, installation, à une activité de réflexion, de conception d’exposition et d’écriture théorique. Lors de son séjour au Louvre, il a notamment donné une visite guidée pour le public, conçu un séminaire de recherche avec les équipes du musée et été le titulaire du cycle « Leçons d’artiste » en 2025. En clôture de ses deux années d’« Hôte du Louvre », il conçoit un film et une sculpture se confrontant à son propre rapport intime et politique au Louvre, ainsi qu’une série de miroirs en dialogue avec l’histoire de la peinture.

Citation 
« En découvrant au Louvre l’art, l’organisation dans l’espace et le temps de l’art, je découvris que le regard est aussi une construction qui dépend de la position depuis laquelle le sujet en jouit, et que cette position est un enjeu socio-politique.
Il m’a fallu plusieurs visites et de nombreuses années de réflexion pour qu’un fort sentiment de réappropriation de mon regard questionne ma perception de l’environnement muséographique, dont le Louvre est la matrice. De ce sursaut individuel à l’émancipation collective par la culture, il n’y a qu’un infime espace, qui sépare et relie à la fois les individus, et la société : celui de l’individuation collective.
Si l’on considère que l’Art est aussi tout ce que l’on ne voit pas, révéler les angles morts de la muséographie fait partie de l’avenir des musées. C’est ce qu’aujourd’hui j’attends de ma relation au musée du Louvre, aussi bien depuis les trésors et les chefs d’œuvres, que depuis son architecture, ses programmes discursifs et son rapport au public qui incarne une diversité fondamentale, dans l’appréhension de la complexité de notre époque et de son désir inclusif du vivre ensemble avec nos différences. » 

Biographie 
Kader Attia connaît sa révélation d’artiste quand, adolescent, il se rendit au musée du Louvre, et découvre la salle dite des peintres de la réalité, où sont conservés les chefs-d’œuvre des frères Le Nain et de Georges de La Tour. Comme il le décrit, « C’est adolescent que j’ai arpenté seul, pour la première fois, les couloirs du musée du Louvre. Le musée étant alors gratuit un jour dans la semaine, j’en ai profité pour m’y glisser, et de ce fait essayer de m’extraire de mon environnement… Les lumières de la connaissance que des artistes, anonymes ou non, ont décidé, à travers leur œuvre, de partager avec d’autres, ont orienté mon désir d’émancipation. Ces partages passent dans un premier temps par le regard ; non pas un regard oculaire, mais un regard culturel, préparé. »  Depuis, Kader Attia a développé une œuvre ambitieuse, à la croisée des chemins du film, de la sculpture, de la théorie et de l’action collective, avec un positionnement entre création d’œuvres, réflexion et enseignement.

Les œuvres exposées

Passés décomposés  (Film / Sculpture )
2026. Diptyque. Vidéo, HD – Boucle et Sculpture en bois.
D’après Maréchal Bugeaud de Charles Théodore Perron, 1921, FNAC 3033. Centre national des arts plastiques, en dépôt au Musée des Arts Décoratifs (Paris).
En cheminant depuis la banlieue où il a grandi jusqu’au Louvre, Kader Attia rejoue l’acte fondateur de son adolescence et en révèle la charge politique. Il met au centre le parcours physique et temporel du visiteur et crée ainsi un pont entre la demeure royale, le musée révolutionnaire, le palais impérial et les périphéries.
Suivant les mots de l’artiste, « Sortant du métro le long de la rue de Rivoli puis dans la cour Napoléon, je lève le regard vers les statues des « Grands Hommes ». Aucune femme n’est représentée sur les façades du Louvre, uniquement des officiers dit illustres, dont le maréchal Bugeaud, responsable des enfumades en Algérie. Celui-ci incarne un héros en France, et la monstruosité du colonialisme en Algérie. Paradoxe de l’Histoire entre les deux pays, celui du dernier totem totalitaire du colonialisme à abattre, il représente pour moi un élément de la mémoire collective à partager pour que l’on se souvienne, des deux côtés, que la colonisation aussi a été un crime contre l’humanité. Je reproduis ce buste du général Bugeaud dans un autre matériau, vivant et périssable, le bois, afin qu’il soit, à son tour, soumis au temps et aux regards des spectateurs. »

Untitled
2026, 7 Miroirs.
Travaillant depuis des décennies avec des miroirs brisés et fragmentés, Kader Attia développe ici une autre approche de ses réflexions sur le corps et le regard. Par la multiplicité des miroirs convexes et leur déformation, il organise une chorégraphie des corps où chaque visiteur cherche sa place dans une image instable, déformée mais toujours présente et pourtant insaisissable. Jouant avec les « miroirs aux sorcières », aussi bien objet de divination que de surveillance ou outil d’expérimentation de la perspective à la Renaissance, il soumet à l’examen, par ce simple geste de présentation, l’esthétique entière de l’Occident moderne.
En naît une certaine confusion. Ce que l’on y voit est une image qui ne laisse pas de trace et qui disparaît une fois que notre regard se détourne. Là où le miroir ordinaire produit la reconnaissance de soi, ces miroirs génèrent la différenciation, une légère désorientation qui invite à douter de sa propre position. L’image est sans cesse modifiée, renouvelée et unique dans un espace donné.
Cette expérience physique du décentrement est au cœur de la recherche d’Attia au Louvre : le corps/regard doit apprendre à ne pas se reconnaître pour vraiment voir.


Extrait de l’article de Philippe Dagen, « Au Louvre, Kader Attia livre une œuvre percutante rappelant les crimes de masse du maréchal Bugeaud, gouverneur général de l’Algérie de 1841 à 1847 », publié dans Le Monde du 1er octobre 2026.

Source

[…] En entrant, le regard se heurte à une tête d’homme sculptée dans le bois, dans laquelle sont enfoncés des débris de miroirs. Aigus, brillants, serrés, ils hérissent la face et le crâne. Cette tête est celle du maréchal Thomas Robert Bugeaud (1784-1849), gouverneur général de l’Algérie de 1841 à 1847.

Il y dirige une politique dite de « pacification » dont les instruments sont la destruction systématique des récoltes et des villages et les exécutions de masse des populations. Il encourage ses officiers à pratiquer l’« enfumage » : forcer les habitants d’une zone à se réfugier dans une grotte et les faire mourir par asphyxie en entretenant des feux à l’entrée jusqu’à ce qu’il n’y ait plus personne de vivant dans la caverne. Ce sont « les Oradours de la conquête », selon les mots du poète surréaliste Benjamin Péret (1899-1959), qui en rappelait la mémoire durant la guerre d’Algérie.

Un carnage

Or Bugeaud a sa statue en pied, héroïque, dans une niche de la façade du Louvre côté rue de Rivoli, avec, pour voisin, le général Lamoricière (1806-1865), qui ordonna lui aussi des massacres en Algérie. S’en apercevant, Attia en a fait le sujet de son intervention. A sa tête du maréchal répond la vidéo qui a pour sujet l’« enfumage » de la grotte d’Al-Farachih, dans le massif de Dahra, entre le 18 et le 20 juin 1845, commis sous les ordres du général Aimable Pélissier (1794-1864). Ne parvenant pas à vaincre la résistance de la tribu des Ouled Riah, celui-ci demande des ordres à Bugeaud qui répond : « Si ces gredins se retirent dans leurs cavernes (…) fumez-les à outrance, comme des renards. » Pélissier obéit scrupuleusement. Il force les combattants et leurs familles à se réfugier dans la caverne. Puis, écrit-il à Bugeaud, « Je n’eus plus qu’à suivre la marche que vous m’aviez indiquée, je fis faire une masse de fagots et, après beaucoup d’efforts, un foyer fut allumé et entretenu à l’entrée supérieure. »

Le crime serait demeuré inaperçu si un officier espagnol, présent à titre d’observateur, n’avait publié, le 12 juillet suivant, son témoignage dans un quotidien madrilène : « Rien ne pourrait donner une idée de l’horrible spectacle que présentait la caverne – y lit-on. Tous les cadavres étaient nus, dans des positions qui indiquaient les convulsions qu’ils avaient dû éprouver avant d’expirer. Le sang leur sortait par la bouche. Mais ce qui causait le plus d’horreur, c’était de voir des enfants à la mamelle gisant au milieu des débris de moutons, des sacs de fèves, etc. » Ce récit, vite connu en France, suscite un débat à la Chambre des pairs.

Pour se justifier, Bugeaud y affirme, au sujet du carnage : « Il inspirera une terreur salutaire qui ne sera pas moins favorable au vaincu qu’au vainqueur. Les populations, reconnaissant qu’elles sont obligées de subir le joug, qu’elles n’ont plus aucune retraite assurée, se résigneront et se livreront paisiblement à l’agriculture, au commerce, qui auront bientôt réparé les maux de la guerre. » Attia ne commente pas. Ce serait, en effet, superflu. Mais il suspend à la cimaise des hémisphères de métal percées de coups, tels des ventres poignardés. […]


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