Par Chloé Maurel
Agrégée d’histoire et docteur en histoire contemporaine, Chloé Maurel est chercheuse associée à l’IHMC (CNRS ENS), au CHCSC (université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines) et au SIRICE (Paris I – Paris IV). Elle est une spécialiste de l’histoire de l’Organisation des Nations unies et de l’histoire globale.
En 1931, la France organise l’Exposition coloniale internationale, un grand événement très prestigieux qui se déroule du 6 mai au 15 novembre 1931, porte Dorée et dans tout le bois de Vincennes. Cette manifestation vise à promouvoir les réalisations faites par les pays colonisateurs dans leurs colonies, et à vanter la « mission civilisatrice » et bienfaitrice de ces puissances auprès des populations colonisées, dites « indigènes ». Pour cela, sont montés des pavillons correspondant à chacun des territoires colonisés, ainsi que d’autres pavillons spécifiques. Cette exposition est un grand succès puisqu’elle accueille 8 millions de visiteurs.
Le guide officiel de l’exposition, fourni aux visiteurs, résume bien l’esprit de cette exposition, par ses textes et ses illustrations. Comment ce guide révèle-t-il au lecteur actuel, près d’un siècle après l’événement, les préjugés et le caractère condescendant des promoteurs du colonialisme au sujet des peuples qu’ils colonisaient, ainsi que le mythe selon lequel les colonisateurs seraient des bienfaiteurs pour les colonisés ? Cet article analyse de manière critique le texte de l’ouvrage et reproduit plusieurs des illustrations qui y figurent.

Couverture du guide officiel
Le projet d’exposition remonte à 1913, initié notamment par Henri Brunel, chef de file du « parti colonial ». Après une hésitation teinte de concurrence entre Marseille et Paris pour le lieu de l’exposition, c’est en 1925 que Paris est choisie (au lendemain des Jeux Olympiques qu’elle a accueillis en 1924) pour organiser l’exposition.
Le maréchal Lyautey, ancien résident général du Maroc, préside l’événement et confie la peinture à Jean Bouchaud qui y réalise une composition murale de 1 300 mètres carrés. Le chantier est inauguré en mai 1931 par le président de la République Gaston Doumergue.
Un tour de force technologique
L’Exposition coloniale présente toutes les colonies françaises et les pays sous protectorat français. Près de 200 pavillons sont loués à des exposants particuliers (grandes entreprises, restaurants …). L’installation est dotée également d’un chemin de fer spécial comportant 6 stations, de 50 cars électriques, et de 30 bateaux, pour permettre au public de se déplacer sur la vaste superficie de l’exposition. De nombreuses illuminations et installations électriques visent à rendre le spectacle féerique et enchanteur[1].
Les constructions les plus notables montées à cette occasion sont la reproduction du temple principal d’Angkor Vat (Cambodge) dans la section de l’Indochine, et le Palais de l’Afrique occidentale française, forteresse évoquant la grande mosquée de Djenné (actuel Mali).

Le plan de l’exposition, sur deux pages, dans le guide officiel
Ce tour de force architectural et technologique s’appuie aussi sur une autre innovation récente de l’époque, le cinéma, comme le met en valeur le guide : « Surtout, ne quittez pas la Cité ou l’Exposition sans passer par le cinéma. Non seulement il est gratuit et permanent, mais vous n’attendrez jamais : il contient 1500 places »[2].
Un « tour du monde en un jour », un divertissement offrant évasion et exotisme
L’argument marketing fort de cette grande manifestation est que cette exposition équivaut à un voyage, et même à un tour du monde : « sachez qu’en venant ici vous avez fait une incroyable économie de temps et d’argent. Ce tour du monde vous coûterait une fortune et une absence de deux ans. »[3]

Il est notable d’observer que dans l’« adresse au visiteur », au début du guide, le but explicite affiché pour l’exposition est la distraction, le divertissement, l’évasion exotique : « Il y a là de quoi vous donner plus de distractions que vous n’en aviez rêvées. Au surplus, des attractions de qualité, des fêtes de jour et de nuit dont la splendeur étonnera, vous reposeront des vues plus sérieuses qui se présenteront à vous au cours de ces visites ». « Il est évident que vous vous êtes dérangé afin de vous distraire, mais pas uniquement pour cela. Vous êtes surtout poussé par le grand sentiment qui anime notre époque : la curiosité. Vous ne croyez plus sur parole ; vous tenez à vous rendre compte par vous-même des valeurs qui vous sont proposées, et à juger sur des données précises ».[4] Cette formulation révèle aussi que l’exposition répond à un autre but : elle vise à fournir des données, des preuves, que la colonisation est une entreprise moralement et matériellement positive. Elle vise aussi à fournir des éléments anthropologiques, ethnographiques, par les transplantations en miniature de « villages et reconstitutions indigènes des sections coloniales »[5].
L’exposition se défend aussi de flatter les « bas instincts d’un public vulgaire » : « point de ces bamboulas, de ces danses du ventre, de ces étalages de bazar, qui ont discrédité bien d’autres manifestations coloniales ; mais des reconstitutions de la vie tropicale avec tout ce qu’elle a de vrai pittoresque et de couleur »[6]. En effet, lors des expositions coloniales et universelles précédentes, les « zoos humains » (terme récent forgé par les historiens en 2002) avaient été des exhibitions pleines de préjugés, déshumanisant les êtres humains ainsi exhibés comme des animaux[7]. Le guide de l’exposition de 1931 prend garde à éviter cet écueil : « un conseil : en face de toute manifestation étrangère ou indigène, ne riez pas des choses ou des hommes que vous ne comprenez pas au premier abord. »[8]
Une déshumanisation des « indigènes » pour viser le sensationnel
Les danseurs Kanak de Nouvelle-Calédonie sont montrés dans le jardin d’acclimatation du Bois de Boulogne et présentés comme des guerriers cannibales. Initiative privée en marge de l’Exposition, elle est organisée par une association d’anciens coloniaux s’associant avec le cirque allemand Karl Hagenbeck (le créateur des « zoos humains »). Le gouverneur français de Nouvelle-Calédonie a contribué à les recruter. L’Humanité du 20 avril 1931 dénonce à juste titre : « les procédés de battage employés pour “lancer cette exposition sont ignobles. Rarement vague de bluff de telle importance déferla dans les colonnes des journaux. » « ceux que l’on présente comme des “mangeurs d’hommes” sont des indigènes de la Nouvelle-Calédonie, victimes d’une exploitation ignoble »[9].
Une exposition qui célèbre le travail et cible différentes catégories de public et notamment différentes professions
L’Exposition de 1931 a notamment un objectif économique : elle cible différentes catégories sociales et professionnelles, comme les commerçants, les artistes, les travailleurs : « Si vous êtes industriel ou commerçant, déjà très averti et tracassé journellement par l’économie politique et privée, l’Exposition vous présente un inventaire aussi complet que possible des ressources offertes à votre activité ». « Artiste, vous y trouverez de nouvelles lignes, de nouvelles couleurs, de nouvelles harmonies. (…) le contact direct de ces réalités prestigieuses va déterminer chez vous, qui regardez et qui pensez, des résonances inaccoutumées ». « Travailleurs de toute catégorie, artisan, agriculteur, ouvrier spécialisé dont le labeur s’exerce dans les villes, en chambre ou à l’atelier, un tel spectacle vous montrera qu’au loin, d’autres hommes travaillent, peinent, réussissent comme vous, dans un labeur différent pour la forme mais semblable pour le fond »[10]. En effet, en 1931, la France est plongée dans la grave crise économique mondiale qui a éclaté en 1929, et l’exposition coloniale vise à fournir des pistes aux travailleurs afin de sortir de cette crise. Ce faisant, elle valorise les produits du sol et du sous-sol qui peuvent être exploités au profit de la France : arachide, cacao, café, bois, etc. « Vous reconnaîtrez les matières qui passent chaque jour par vos mains, ces matières qui viennent de forêts secrètes et somptueuses, de plaines sans limites et de montagnes que vous n’avez jamais soupçonnées »[11]. Par là, le texte du guide se livre à une valorisation pseudo-poétique de la nature des outre-mer.
Le guide cherche ensuite à toucher un public extrêmement large, et même différentes catégories de publics, comme en témoigne le passage suivant : « Si vous êtes philatéliste, vous serez comblé. Médecin, vous aurez l’occasion de vous occuper de maladies encore inconnues dans nos contrées, mais dont il faut nous protéger. En résumé, quelle que soit votre carrière, votre profession, vous sortirez d’ici informé »[12]. Ce discours utilitariste révèle une instrumentalisation des colonies, conçues comme des réservoirs d’objets, de savoirs et de pathologies exotiques. Les populations colonisées n’y apparaissent jamais comme des sujets de droit, mais comme des supports d’observation scientifique ou médicale, souvent associés à des menaces sanitaires, ce qui renforce une vision anxiogène et déshumanisante.
Cette logique est encore plus explicite lorsqu’il s’agit de l’économie et de l’artisanat. À destination des artisans français du bois, le guide affirme : « voici étalé devant vous un catalogue vivant et formidable des plus belles matières destinées à votre talent, à votre habileté »[13]. Les colonies sont ici réduites à des stocks de matières premières mises au service du génie français. Aucune mention n’est faite des conditions d’extraction, du travail forcé ou des spoliations foncières qui rendent possible cette abondance présentée comme naturelle et légitime. Le Palais des Groupes Industriels, situé à l’entrée principale de l’exposition, présente sur 42 000 m2 l’industrie française. Les grandes entreprises françaises ont tiré beaucoup de profits des colonies, comme le soulignera en 1950 René Vautier dans son film pionnier, Afrique 50, premier film anticolonialiste français.
Le guide vise à présenter la communauté des colons et celle des colonisés comme unies : « Cette communion du travail, de vie au jour le jour à travers les espaces, va créer un courant de grande solidarité humaine qui ne sera pas, cher Visiteur, un des moindres effets de cette manifestation. »[14] Mais c’est en contradiction avec la réalité sur le terrain, où les quartiers, riches et cossus, où vivaient les colons, étaient nettement séparés des quartiers, pauvres et déshérités, où vivaient les colonisés.
Les auteurs du guide s’adressent en particulier à la jeunesse : « A vous les jeunes, l’Exposition présente un objet grandiose. Elle élargit l’horizon moral et matériel dont vos pères se contentaient et qui ne suffit plus à vos aspirations. »[15] Ils présentent les colonies comme un horizon, une sorte de nouvelle frontière à conquérir, dans un esprit d’aventure et d’exploration.
Enfin, le texte présente des arguments économiques, avançant que l’empire colonial français permet de bénéficier d’un grand marché avantageux, au lieu d’être dépendant de marchés étrangers : « A tout accroissement des relations matérielles entre nos colonies et nous, correspond un surcroît de sécurité contre les rigueurs des marchés étrangers. N’est-on pas fort quand on a beaucoup d’amis ? Ne paye-t-on pas moins cher à l’extérieur quand on a son propre champ et sa propre ferme ? »[16]
Une valorisation de la France et de sa soi-disant « mission civilisatrice »
Il s’agit avec ce guide, de manière récurrente, comme un leitmotiv, de mettre en valeur la France : « Vous êtes aussi venu parce que vous avez senti que la grande collectivité humaine FRANCE avait aujourd’hui des horizons plus vastes que ceux que vous avez été habitué à considérer sur la carte d’Europe. La France a maintenant 100 millions d’habitants, une superficie de 11 millions de km2, 35 000 km de côtes, 700 000 km de routes, et 70 000 km de rails »[17]. Le guide est très orienté vers la valorisation de l’action française dans les colonies, négligeant de préciser que ces constructions d’infrastructures se sont le plus souvent faites au moyen du travail forcé, au prix de nombreuses vies humaines, et au bénéfice des grandes entreprises qui se servaient de ces infrastructures pour acheminer les produits locaux vers la métropole.

Le Guide officiel de l’Exposition coloniale internationale de 1931 se présente comme un instrument de célébration, voire de justification, de l’entreprise coloniale française et, plus largement, impériale. Derrière une rhétorique de progrès, de pédagogie et d’universalité, il construit un discours profondément hiérarchisant, paternaliste et idéologiquement marqué, qui vise à légitimer la domination coloniale tout en dissimulant ses violences structurelles. L’analyse attentive de ses formulations, appuyée sur plusieurs citations significatives, révèle une vision du monde fondée sur l’inégalité des peuples et sur une conception autoritaire de la « mission civilisatrice ».
Le maréchal Lyautey exprime l’idée que l’Exposition doit être un instrument de mobilisation idéologique : « Il faudra qu’on sorte de l’Exposition, résolu à faire toujours mieux, toujours plus grand, plus large, plus souple »[18]. Cette injonction, apparemment positive, repose sur une logique de croissance illimitée de l’empire et d’intensification de la domination coloniale. Le vocabulaire de l’expansion — « plus grand », « plus large » — ne fait jamais référence aux aspirations des peuples colonisés, mais uniquement aux ambitions de la puissance coloniale, réduisant les territoires et les sociétés dominées à des objets d’expérimentation et de gestion.
Le guide développe et exemplifie l’idée mensongère et éculée de « mission civilisatrice de la France » : il présente la France comme un sauveur, un bienfaiteur, outre-mer : « Notre protection, sachez-le bien, a délivré du cauchemar de l’esclavage et de la mort des millions d’hommes, de femmes et d’enfants. N’oubliez pas qu’avant nous, sur le territoire africain, le plus fort dominait le plus faible, la femme n’était qu’un bétail et l’enfant peu de chose. Là même où nous avons trouvé les restes d’une antique civilisation aux principes usés, les formes surannées d’un Etat, que de transformations n’avons-nous pas opérées ! La justice était vénale, l’état de guerre endémique, les populations décimées par la famine et la maladie, le commerce limité à d’insignifiants échanges, l’administration xénophobe et routinière, le sort des petits lamentable ».[19]
Clichés et distorsions dans les représentations des différentes terres coloniales
La présentation de l’Indochine renforce cette logique de dépossession symbolique. Le guide décrit les territoires de Cochinchine, du Cambodge, de l’Annam, du Tonkin et du Laos comme « assemblés maintenant et consolidés par nous », qualifiant ces sociétés de « nations autrefois sans grande consistance politique ». Cette affirmation efface délibérément des siècles d’histoire étatique, de traditions diplomatiques et d’organisations politiques complexes, afin de légitimer l’intervention française comme une œuvre de construction là où il n’y aurait eu que chaos[20].

Les chiffres avancés pour démontrer les bienfaits de la colonisation : extension des rizières, baisse de la mortalité infantile, croissance urbaine de Haïphong ou exploitation minière à Hanoï (affirmant qu’en Cochinchine « on cultive 2 400 000 hectares de rizières au lieu de 675 000 en 1883 » et que « la mortalité infantile est tombée de 27% à 3% »[21], sont présentés sans jamais évoquer les coûts humains de ces transformations. Le travail forcé, les déplacements de populations, l’exploitation intensive des ressources et les inégalités criantes entre colons et colonisés sont totalement absents du récit. Le guide fait l’éloge de la modernisation induite par la colonisation, soulignant qu’Haïphong « ville de trente ans » à peine, « dépasse déjà 110 000 habitants et est à la fois « port de commerce, ville d’affaires et d’usines, avec ses rizeries, ses ateliers de construction mécanique, sa cimenterie, ses verreries et la proximité de vastes mines de charbon à ciel ouvert »[22]. La modernité est ici définie exclusivement selon les critères économiques et industriels européens. Concernant Hanoï, le texte vante l’industrialisation, se plaisant à évoquer les « 40 000 mineurs qui arrachent aux montagnes le zinc, l’étain, l’or, le graphite et les phosphates », sans se préoccuper de leurs conditions de travail. Toujours sur l’Indochine française, le guide fait l’éloge de « l’œuvre scolaire de la France en Indochine », met en valeur le « service vétérinaire » et l’action de la France dans le domaine de la santé publique, illustrée par « l’exposition de l’Assistance médicale », avec « des plans, des maquettes d’hôpitaux et d’infirmeries »[23].
Dans le cas de l’Afrique occidentale française (AOF) et de l’Afrique équatoriale française (AEF), le guide se félicite de la construction des « 4500 kilomètres de voies navigables, les 3240 kilomètres de voies ferrées, les 46 000 kilomètres de voies carrossables »[24], sans interroger leur finalité réelle. Ces infrastructures, loin d’être conçues prioritairement pour le bien-être des populations locales, servent avant tout l’extraction des richesses et le contrôle militaire des territoires. De même, le regard porté sur l’art africain est profondément condescendant : « l’art indigène tient une place importante à cause de l’influence qu’il eut sur notre dernière époque artistique, avide de simplification et de régression volontaire. Ces objets nous font évoquer les surprenantes et parfois atroces cérémonies qu’ont éclairées les crépuscules ou les clairs de lune là-bas : danses d’initiation aux sociétés secrètes, de mariage, de guerre ou de mort. Fétiches et masques vous montrent l’aspect religieux de la vie de ces peuplades »[25]. Cet art n’est valorisé que pour l’influence qu’il aurait eue sur l’art occidental moderne, et les cérémonies associées sont qualifiées de « parfois atroces », réduisant des pratiques culturelles complexes à un spectacle inquiétant et à une altérité exotique et insolite.

Sur l’éducation et la santé en AEF, les commentaires du guide sont exagérément optimistes : « le chiffre des enfants qui fréquentent les écoles s’élève chaque année avec une surprenante rapidité. Ce progrès permet de mieux surveiller la santé des enfants et des parents. La lutte contre la variole a pleinement réussi ». [26]
La description de Madagascar illustre de manière particulièrement flagrante le racisme structurel du discours colonial. Le guide affirme que « sur les côtes, où le soleil règne sans apaisement, c’est la race nègre qui est en majorité », associant immédiatement des caractéristiques climatiques à une catégorisation raciale grossière. Cette vision essentialiste réduit les populations malgaches à des types biologiques supposés, liés à un environnement exotisé, dominé par « la case africaine » et les cultures tropicales[27]. Toute complexité historique, culturelle ou politique disparaît au profit d’un imaginaire primitiviste.

Le passage consacré aux missions chrétiennes illustre quant à lui la dimension morale et religieuse de la justification coloniale, à une époque où pourtant la laïcité est en vigueur depuis 1905. Le guide affirme que « les Missionnaires ont partout transporté ces belles idées » et qu’« ils ont élevé l’âme des indigènes ». Une telle formulation repose sur l’idée profondément ethnocentrée selon laquelle les sociétés colonisées seraient moralement incomplètes, voire déficientes, avant l’intervention européenne. Cette vision nie les systèmes de croyances, les structures sociales et les formes de spiritualité préexistantes. Lorsqu’il est précisé que les missionnaires « luttent contre le faux islamisme » ou contre « la magie sinistre et perverse », le texte bascule ouvertement dans une rhétorique de diabolisation des cultures non chrétiennes, assimilées à l’ignorance et à la barbarie, justifiant ainsi leur éradication culturelle[28].

Illustration du chapitre sur les missions religieuses dans le guide officiel
Le statut particulier de la Palestine, représentée dans l’Exposition
Le pavillon de la Palestine révèle quant à lui l’aveuglement politique du guide, qui présente ce territoire comme une « nation indépendante placée sous la tutelle de la Grande-Bretagne ». Cette formulation contradictoire masque la réalité du mandat britannique et des tensions coloniales et nationales déjà extrêmement vives. La mention d’un « foyer national accordé » aux Juifs par la Société des Nations, évoqué comme un simple problème abstrait, minimise les conséquences humaines et politiques majeures de ce projet, dont l’actualité montre à quel point il était déjà porteur de conflits durables. « A ceux qui ne peuvent en faire le pèlerinage, le pavillon palestinien fera connaître la physionomie actuelle de cette terre, au passé si important dans l’histoire de l’humanité, et son asvenir, si précieux à toute une race ». « Cette terre n’a que 26 000 kilomètres carrés. On la croyait plus grande par le bruit qu’elle fit dans le monde. Elle nourrit 920 000 habitants, dont 650 000 Arabes et chrétiens, 170 000 juifs et 100 000 nomades bédouins. Tel est le foyer national accordé par la Société des Nations aux Israélites dispersés dans le monde. Son avenir est peut-être lourd de conséquences. Il pose un problème dont les éléments ne peuvent pas, cher Visiteur, vous laisser indifférent. »[29]
Les Etats-Unis dans une position ambiguë à l’égard du fait colonial
Enfin, le pavillon des États-Unis illustre une hypocrisie coloniale assumée. La reconstitution de la maison de George Washington est présentée comme un symbole consensuel de l’« histoire coloniale » américaine, sans qu’il soit jamais rappelé que Washington était un propriétaire d’esclaves. La célébration de Mount Vernon, associée à la présentation des « territoires extérieurs » comme Porto Rico, Hawaï ou les Philippines, naturalise l’impérialisme américain tout en occultant ses violences et ses contradictions fondamentales.
Bien que les États-Unis se présentent officiellement comme un pays non colonialiste, leur participation à l’Exposition coloniale internationale de 1931 révèle une position profondément ambiguë. En juillet 1930, les autorités américaines décident en effet de prendre part à cet événement, alors même qu’il célèbre explicitement les empires coloniaux européens.
Le choix du pavillon américain est particulièrement révélateur. Les États-Unis estiment ne pouvoir offrir de représentation plus « grandiose et plus simple, plus familière et plus nationale à la fois » que la maison de George Washington, Mount Vernon. Ce choix n’est pas anodin : Mount Vernon est la demeure d’un planteur de l’époque coloniale, appartenant à ce que l’historiographie américaine désigne elle-même comme l’« histoire coloniale ». En mettant en avant cette figure fondatrice, les États-Unis cherchent à susciter la sympathie du public français et à rassembler « tous les cœurs français autour du drapeau américain », tout en évitant de se présenter explicitement comme une puissance impériale comparable aux empires coloniaux européens[30].
Cependant, cette mise en scène apparemment consensuelle masque mal une réalité impériale bien concrète. À côté du pavillon principal figurent en effet une maquette du canal de Panama, symbole de la puissance stratégique et économique américaine, ainsi qu’une présentation des « territoires extérieurs » des États-Unis, tels que Porto Rico, Hawaï, les îles Samoa et les Philippines. Or, ces territoires sont issus de conquêtes, d’annexions ou de mises sous tutelle qui relèvent pleinement d’une logique coloniale, même si celle-ci est rarement désignée comme telle par les autorités américaines.
Ainsi, en participant à l’Exposition coloniale tout en refusant l’étiquette de puissance coloniale, les États-Unis adoptent une posture paradoxale. Ils cherchent à se distinguer des empires européens tout en s’accommodant des idées colonialistes dominantes de l’époque et en exposant sans les remettre en cause leurs propres formes de domination territoriale. Cette participation illustre donc une colonisation niée dans le discours, mais visible dans les faits, révélant les contradictions du modèle américain au début du XXᵉ siècle.
Une négation de la réalité de l’exploitation coloniale
Le texte du guide constitue une négation de la réalité de l’exploitation coloniale. En effet, alors qu’il fait miroiter de belles réalisations en matière d’économie, de constructions, d’éducation et de santé, il faut rappeler que, par exemple pour l’Indochine française, en 1939, on estime que 80 % de la population était illettrée et que pas plus de 15 % des enfants d’âge scolaire étaient scolarisés. Avec plus de 20 millions d’habitants en 1939, l’Indochine ne disposait que d’une seule université, fréquentée par moins de 700 étudiants. En outre on n’y dénombrait que 2 médecins pour 100 000 habitants vietnamiens. En Algérie française, vers la fin de l’époque coloniale, le taux d’analphabétisme était de 85 % chez les Algériens. Et en Afrique subsaharienne, comme le fera remarquer le député Senghor en 1946 à l’Assemblée nationale, seul un enfant africain sur 24 a sa place à l’école en Afrique occidentale française (AOF)[31].
Une minorité d’opposants lucides et courageux à l’Exposition
L’Exposition coloniale internationale de 1931 ne fait pas l’unanimité et suscite de nombreuses oppositions politiques, intellectuelles et artistiques. Plusieurs courants critiques se manifestent ouvertement contre cet événement, qu’ils considèrent à juste titre comme une célébration trompeuse et violente de la domination coloniale.
Les communistes dénoncent très tôt l’exposition à travers des tracts, notamment « Contre l’exposition colonialiste de Vincennes ! Pour l’indépendance des colonies ! », qui appelle à rejeter le système colonial et à soutenir l’émancipation des peuples dominés. Les surréalistes prennent également position : le 30 avril 1931, le Collectif des douze surréalistes diffuse un tract intitulé « Ne visitez pas l’Exposition coloniale », invitant le public à boycotter l’événement. Dans le même temps, des étudiants indochinois organisent des manifestations pour dénoncer la situation coloniale vécue dans leurs pays d’origine.

Affiche du Parti communiste français de 1930 dénonçant les 100 ans de domination française en Algérie
Cette contestation touche aussi le monde politique et intellectuel. Le 7 mai 1931, Léon Blum, dans un éditorial publié dans Le Populaire, exprime sa désapprobation de l’Exposition coloniale, se démarquant ainsi de la majorité des socialistes qui la soutiennent. Sur le plan littéraire, Louis Aragon critique également l’événement dans son poème « Mars à Vincennes », inclus dans le recueil Persécuté persécuteur, où il écrit notamment : « Il pleut, il pleut à verse sur l’Exposition coloniale », formule poétique marquant son rejet de cette mise en scène de l’empire.
Plus largement, de nombreux écrivains et artistes, parmi lesquels Paul Éluard, René Char, André Breton et Louis Aragon, attaquent frontalement l’Exposition coloniale. Ils la décrivent comme un « carnaval de squelettes », destiné à habituer les citoyens de la métropole à se sentir propriétaires des colonies et à accepter sans réagir la violence exercée outre-mer. Ces intellectuels appellent de leurs vœux non seulement la fin immédiate de la colonisation, mais aussi l’organisation salutaire et nécessaire d’un procès des crimes coloniaux.
Enfin, à l’initiative du Komintern et des communistes français, une contre-exposition intitulée La vérité sur les colonies est organisée au parc des Buttes-Chaumont, sous l’égide du Parti communiste français (PCF) et de la CGTU. Cette manifestation alternative cherche à dévoiler les réalités de l’exploitation coloniale. Toutefois, selon les rapports de police, elle n’attire qu’environ 5 000 visiteurs en huit mois, malgré la mise en place de visites collectives par les organisations communistes.
N’oublions pas, comme le rappelle Hamidou Hane dans Le Monde, qu’à « Madagascar, en mars 1947, l’armée coloniale française a massacré les populations malgaches, avec un bilan compris entre 20 000 et 100 000 morts, selon les sources. Ou encore en Algérie où la révolte partie de Sétif le 8 mai 1945 fut matée dans le sang, laissant près de 45 000 victimes selon les nationalistes algériens. (…) Sans oublier les tirailleurs sénégalais tués à Thiaroye en 1944 ou encore le sombre épisode du Cameroun, avec une répression des populations qui s’étaient soulevées à l’appel des militants de l’Union des populations du Cameroun (UPC) dans les années 1950 et 1960. Là, on oscille entre 60 000 et 120 000 victimes. La puissance coloniale a aussi assassiné les charismatiques dirigeants indépendantistes camerounais Um Nyobe et Moumié. »[32]. Et la France a utilisé le travail forcé à grande échelle dans ses colonies. Par exemple, sur le chantier de construction du chemin de fer Congo-Océan (140 km), au moins 20 000 travailleurs africains sont morts d’épuisement ou de blessures ou mauvais traitements, entre 1921 et 1934. Au Cameroun, les 6 000 ouvriers de la ligne de chemin de fer Douala-Yaoundé ont subi un taux de mortalité de 61,7 % comme ont dû le reconnaître les autorités elles-mêmes. Le travail forcé a été officiellement aboli dans les colonies seulement en 1946 sous la pression du Rassemblement démocratique africain (RDA) et du Parti communiste français (PCF).
Conclusion
Avec 33 millions d’entrées vendues, (correspondant à peu près à 8 millions de personnes, un même visiteur étant amené à utiliser 4 ou 5 billets en moyenne) soit environ 4 millions de Parisiens, 3 millions de provinciaux et 1 million d’étrangers, l’Exposition coloniale de 1931 est un phénomène de masse. Le guide vendu aux visiteurs est révélateur des clichés, des distorsions, et de la propagande systématique et à grande échelle diffusée par l’État français.
Ainsi, loin d’être un simple document descriptif, le guide de l’Exposition coloniale de 1931 apparaît comme un outil de propagande sophistiqué, destiné à convaincre le public de la légitimité morale, culturelle et politique de la colonisation. En glorifiant l’œuvre coloniale tout en invisibilisant les dominations, les spoliations et les résistances, il participe pleinement à la construction d’un imaginaire impérial dont les effets se font encore sentir aujourd’hui.
Bibliographie
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[1] Cf. Catherine Hodeir, « La « Fée électricité » à l’Exposition coloniale de Paris (1931) », Outre-mers, vol. 89, no 334, 2002, p. 55-69.
[2] DEMAISON, André (éd.), Paris 1931 : Exposition coloniale internationale. Guide officiel, Paris, Éditions Mayeux, 1931, p. 27. (Ce guide qui constitue notre source principale d’étude pour cet article est désormais désigné dans les notes comme « Guide »). Il existe aussi : Le Livre d’Or de l’Exposition coloniale internationale de Paris 1931, publié sous le patronage officiel du Commissariat général de l’Exposition par la Fédération française des anciens coloniaux, Paris, 1931, avec introduction de Paul Reynaud et préface du maréchal Lyautey — un ouvrage volumineux, distinct du guide officiel. Et également : Exposition coloniale internationale de 1931 : édition de luxe du guide officiel, Paris, Mayeux, 1931, texte de André Demaison avec illustrations de P. Commarmond, environ 104 p. et planches hors texte.
[3] Guide, p. 20-21.
[4] Guide, p. 17 et 18.
[5] Guide, p. 15.
[6] Guide, p. 18.
[7] Cf. Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Gilles Boëtsch, Éric Deroo, Sandrine Lemaire, Zoos humains. De la Vénus Hottentote aux reality shows, Paris, La Découverte, 2002.
[8] Guide, p. 20.
[9] L’Humanité, 20 avril 1931, p. 2-4.
[10] Guide, p. 18-19.
[11] Guide, p. 18-19.
[12] Guide, p. 27.
[13] Guide, p. 29.
[14] Guide, p. 19.
[15] Guide, p. 19.
[16] Guide, p. 19.
[17] Guide, p. 17.
[18] Guide, p. 20.
[19] Guide, p. 19.
[20] Guide, p. 53-55.
[21] Guide, p. 55.
[22] Guide, p. 57.
[23] Guide, p. 59.
[24] Guide, p. 63.
[25] Guide, p. 71.
[26] Guide, p. 73.
[27] Guide, p. 33.
[28] Guide, p. 39-41.
[29] Guide, p. 121.
[30] Guide, p. 143.
[31] Cité dans : Olivier Le Cour Grandmaison, De l’indigénat. Anatomie d’un « monstre » juridique : le droit colonial en Algérie et dans l’Empire français, Paris, Zones, 2010.
[32] Hamidou Hane, « « Oui, la colonisation est un crime contre l’humanité », Le Monde, 17 février 2017.