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Édition du 1er au 15 février 2026

« Le cas Bugeaud », par Colette Zytnicki

Présentation de l’éditeur

Célébré après sa mort comme un héros de l’histoire coloniale, le maréchal Bugeaud fut le principal acteur de la conquête de l’Algérie. Son nom est associé aux razzias et aux enfumades dont la mémoire est encore vive, en France comme en Algérie. Gouverneur de 1841 à 1847, sa mission première était de faire la guerre et la seconde, de coloniser. À Paris, son mandat fut considéré comme un succès quand son principal adversaire, Abd el-Kader, rendit les armes.

Pourtant, à son époque déjà, de nombreuses voix s’élevèrent contre ses méthodes brutales et sans pitié pour les combattants comme pour les civils. Journalistes, hommes politiques, intellectuels dénoncèrent une violence devenue la marque même de cette première guerre d’Algérie.

Ce livre pose un regard sans complaisance sur cette page sombre de la colonisation.

« Regarder l’histoire en face est nécessaire, et telle est l’ambition de ce livre. » Colette Zytnicki


Note de lecture par Denise Brahimi publiée dans la Lette culturelle franco-maghrébine de Coup de soleil Rhône-Alpes. Nous publierons des extraits de ce livre dans notre édition du 15 février 2026.

Source

Ce livre porte pour sous-titre « Les violences de la conquête coloniale en Algérie ». En fait, il s’agit d’examiner ces violences dans les premières décennies de la conquête, à partir de 1836, date à laquelle Bugeaud fait connaissance avec l’Algérie, et de poursuivre cet examen jusqu’au 5 juin 1847 lorsque ce même Bugeaud, Gouverneur général, renonce à y exercer ses fonctions ; sa mort se produit peu après, en juin 1849.
Colette Zytnicki a déjà témoigné dans plusieurs livres de son intérêt pour le processus colonial, notamment en Algérie. Ici elle le fait à travers un personnage qui s’est rendu célèbre jusqu’à aujourd’hui, pour avoir joué comme il l’entendait son rôle de colonisateur dans ce pays pendant 11 ans, de 1836 à 1847. Incontestablement, il a beaucoup agi pendant ce temps-là et agi en maître, bien qu’il ait découvert le pays tardivement, à l’âge de 52 ans. Conquérir et coloniser étaient des rôles faits pour lui, même s’il ne le savait pas auparavant. Jusqu’au 21e siècle l’image du colonisateur c’est Bugeaud, projetée par mainte statue (même si certaines d’entre elles sont en train d’être déboulonnées !) et de manière remarquable c’est ce seul nom qu’on a retenu de lui, comme si avec ces deux syllabes tout était dit, alors qu’en 1844 il a reçu le nom de Duc d’Isly, par lequel on le désigne rarement.

Dans la période de sa vie antérieure à l’Algérie, Bugeaud a été à la fois soldat sous Napoléon et propriétaire terrien en Dordogne par héritage ancestral. Ce sont là les deux traits les plus marquants de sa personnalité pendant ses 11 années au service de la conquête coloniale, telles que nous les montre l’auteure du « Cas Bugeaud ».

Militaire avant tout, il n’a jamais considéré la conquête comme l’installation d’une société civile en Algérie, il n’a cru et ne s’est intéressé qu’à la seule conquête par les armes. Il était peu sensible au désir des colons qui voulaient développer, dans les territoires soumis par l’armée d’Afrique, une vie et des institutions les plus semblables possible à ce qu’ils connaissaient en France. Il est certain que Bugeaud était pleinement d’accord avec le projet de spolier les Algériens de leurs terres et d’accaparer celles-ci sans le moindre scrupule ni partage. Mais il ne voyait pas cette entreprise sans une action militaire indispensable et continue sur laquelle elle puisse se reposer. Et il n’a jamais envisagé que celle-ci puisse s’arrêter ou s’amoindrir progressivement en perdant de sa nécessité. Bugeaud était tout le contraire d’un utopiste ou d’un idéaliste, sans rien de commun avec les saint-simoniens qui s’intéressaient à l’Algérie au même moment (par exemple Ismaÿl Urbain).
L’un des chapitres du livre (qui en comporte 8) s’intitule « une guerre totale »et telle est bien en effet la pratique de Bugeaud qui ne connaît ni réserve ni exception. De notre point de vue actuel, ses procédés sont violents et inhumains et comme il les assume, il est la principale cible de la dénonciation qui est faite aujourd’hui de la conquête coloniale, les épisodes les plus horribles étant les tristement célèbres enfumades qui ont fait périr paysans et troupeaux dans certaines grottes du Dahra en 1844 et 1845— crimes évidemment impardonnables.

Colette Zytnicki essaie sinon de comprendre, du moins de situer Bugeaud, sociologiquement et dans sa mentalité personnelle. Ce hobereau est encore très proche d’une conception féodale, selon laquelle il ne viendrait pas à l’idée de contester celui qui se sait et se veut le chef, seul maître de ses actes, même si le Roi et ses ministres lui ont fait savoir qu’ils sont loin de les approuver. Bugeaud se donne le droit d’agir contre tous les avis, ceux de ses proches et même ceux de ses supérieurs. Ni arrogance ni provocation, c’est une sorte d’atavisme qu’il porte en héritage et qui est pour lui une seconde nature qui ne peut manquer de provoquer à son égard de considérables inimitiés.

Il peut paraître surprenant qu’on l’ait laissé faire, ce que Colette Zytnicki s’emploie à expliquer par le contexte historique des années 1840 et la position difficile, complexe, de la Monarchie de Juillet. Elle fait un portrait subtil et nuancé du ministre Guizot qui se considérait comme un ami de Bugeaud tout en cherchant à le modérer, à assouplir sa façon d’exercer le pouvoir. Il disait faire cas de lui (formule à laquelle le titre du livre fait peut-être allusion) et être résolu à le soutenir devant le conseil. Cet avis favorable vient sans doute de ce qu’il considérait Bugeaud avant tout comme un homme d’ordre — ce qu’il était incontestablement. On peut en conclure que pour un politique conservateur comme Guizot, la capacité à maintenir l’ordre était la qualité primordiale requise d’un collaborateur. L’essentiel était que Bugeaud fût capable de soumettre les autres, sans nuance et sans exception, à son autorité.

Soumettre les Algériens, c’est le titre d’un autre chapitre du livre, qui commence par une définition de ce terme : la soumission : « Dans le domaine militaire, faire sa soumission, c’est pour les vaincus se rendre, capituler. Ainsi sont-ils contraints d’obéir au vainqueur et à ses lois ». Ainsi pensait Bugeaud qui est à cet égard un « cas » exemplaire. Le désir de soumettre existe sans doute chez tous les gens de pouvoir ou aspirant à l’être, mais de nos jours, dans nos pays dits libéraux, il s’exprime — sauf exception —avec plus de précaution que n’en mettait Bugeaud !


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