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Édition du 1er juillet au 15 juillet 2024

Laurent Mucchielli : “tant que l’on refusera de traiter les questions de fond, on aura des émeutes”

La vague de "violence" des quartiers dits "sensibles" est le produit d’un processus de ghettoïsation que la société française refuse de voir, et d’un sentiment d’impasse et d’humiliation des jeunes. Un entretien avec Laurent Mucchielli, sociologue, directeur de recherches au Cnrs, repris du site de l’Observatoire des inégalités1, suivi d'un article d'Akram Belkaïd qui écrit dans Le Quotidien d'Oran que «cela devrait interpeller Nicolas Sarkozy».
  • Pourquoi cette poussée de violence ? Quel regard portez-vous sur les événements récents à Villiers-le-bel ?

Comme d’autres analystes de la situation des « banlieues », j’avais annoncé que, la situation ne s’étant guère améliorée depuis 2005 (dans certains domaines elle a même empiré), les mêmes causes produiraient les mêmes effets. C’est-à-dire que d’autres émeutes auraient lieu selon le même schéma : la mort de jeunes en relation avec une opération de police. En 2006, il y a déjà eu des mini-émeutes dans plusieurs quartiers (à Montfermeil, à Montpellier) et des incidents très graves dans beaucoup d’autres (par exemple aux Mureaux), tous classés en « ZUS » (zones urbaines sensibles). Cela continue donc. Et on ne voit pas pourquoi cela s’arrêterait puisqu’aucune des causes n’a disparu.

Après 2005, avec l’équipe de recherche qui a fait le livre Quand les banlieues brûlent, nous avions identifié quatre problèmes cruciaux : 1) les relations catastrophiques avec la police, 2) le niveau de l’échec scolaire et le ressentiment envers l’école, 3) le niveau du chômage des jeunes, y compris lorsqu’ils sont qualifiés et 4) le statut global de la population dite « issue de l’immigration » dans la société française. Ils sont toujours là, et ils nourrissent toujours en permanence dans ces quartiers des sentiments de colère, d’injustice, d’exclusion, d’humiliation et de ce que j’appelle la « victimation collective ».

  • L’action de la police est-elle en cause ?

Les conflits entre une partie de la jeunesse et la police sont permanents. Ils se cristallisent sur la violence des modes d’intervention de la police. Après 2005, on aurait pu penser que la question de la police de proximité allait être remise à l’ordre du jour. Cela n’a pas été fait. A la place, Nicolas Sarkozy a au contraire décidé d’affecter en permanence des compagnies de CRS dans les quartiers. C’est le contraire de la police de proximité…

Le quotidien, c’est celui des contrôles d’identité incessants que les jeunes perçoivent comme des contrôles au faciès et comme des humiliations. C’est aussi le jeu du chat et de la souris entre les jeunes qui roulent en scooter ou en moto (sans casque et parfois de façon dangereuse pour les piétons) et les policiers, comme celui qui a peut-être conduit au drame de Villiers-le-bel (on verra ce que conclut l’information judiciaire). Il y a là un cercle vicieux qui s’est installé depuis des années, dans lequel les policiers sont piégés eux-mêmes et que pratiquement aucun responsable politique n’a le courage de dénoncer comme tel car cela supposerait une réforme sérieuse de l’organisation, de la doctrine et des façons de faire de la police. Cela ne plaît pas à de nombreux syndicats de police. Et cela rencontre manifestement aussi des blocages de type idéologique à droite.

  • Quelles réponses peut-on imaginer à court terme mais aussi à long terme ?

Si l’on veut que les choses se calment rapidement et durablement après le démarrage d’une émeute, indépendamment de l’action policière, il faut parler des jeunes qui sont morts et de la douleur de leurs familles, leur accorder le statut symbolique de victimes qu’elles réclament. Il faut ensuite assurer la population qu’une enquête vraiment impartiale aura lieu (et non pas s’empresser de vouloir à tout prix dédouaner la police de toute responsabilité). Enfin, il faut leur dire qu’on les entend et que l’on comprend leur colère et leur humiliation. Cela ne veut pas dire que l’on excuse les actes délinquants de certains, mais que l’on prend au sérieux un cri de révolte et de souffrance général. Il faut absolument sortir de l’effet de sidération que produisent les images de voitures qui flambent et de policiers violentés, sortir de la peur de cette jeunesse et sortir des termes mêmes dans lesquels le débat politique enferme notre réflexion.

Il faut essayer de comprendre ce que révèlent ces flambées d’émotions collectives, restituer ce qu’est la vie quotidienne de la jeunesse des quartiers dits sensibles, mesurer les difficultés énormes qu’ils rencontrent pour s’insérer dans la vie sociale lorsqu’ils « galèrent » d’intérims en petits boulots et en période de chômage. Sans emploi, au double sens d’un statut et d’un revenu, il n’y a pas de possibilité d’insertion, pas d’accès au logement et pas de perspective de fonder une famille.

On peut ensuite remonter en amont pour constater que cette situation se prépare aussi à l’école dont de trop nombreux jeunes sortent sans diplôme ou presque et où, ayant la situation de leurs aînés sous les yeux, ils intériorisent précocement l’idée qu’ils n’ont pas d’avenir dans notre société. Enfin, il faut comprendre que la population dite « issue de l’immigration » (pendant combien de générations encore ?), exprime depuis longtemps un besoin de reconnaissance et de dignité auquel la société française ne répond pas, ou bien répond par la peur et la stigmatisation globale, aujourd’hui surtout à travers la figure du délinquant et celle de l’islamiste. Tant que l’on renverra globalement cette image à toute une partie de la population, qui de plus n’est représentée et défendue par personne sur le plan politique, on ne fera que saper toujours plus la légitimité de l’action de l’État. Et, tandis que d’autres donnent des leçons de morale depuis leurs jolis bureaux des centres-villes, ce sont les agents de « première ligne » qui le payent, qu’ils soient policiers, pompiers, enseignants, travailleurs sociaux, etc.

Propos recueillis par Louis Maurin

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Hier Clichy, aujourd’hui Villiers-le-Bel, et demain…

par Akram Belkaïd, Quotidien d’Oran, le 29 novembre 2007

Mardi soir. A l’heure où j’entame ces lignes, les flashs d’informations qui se suivent ne cessent de m’annoncer qu’un «calme précaire» règne à Villiers-le-Bel, dans le Val-d’Oise, au nord de Paris, où «un important dispositif d’ordre a été déployé». En boucle, pour combler l’attente, tournent des images de la veille et de l’avant-veille. Des CRS qui chargent, des voitures brûlées, des commerces saccagés, une école maternelle incendiée, des hélicoptères qui tournoient ou restent en vol stationnaire, projecteurs allumés : en un mot, c’est le spectre des émeutes de l’automne 2005 qui resurgit au moment où l’on s’y attendait le moins, la France pensant faire route tranquillement vers la trêve des confiseurs car débarrassée – même pour un temps – des grèves dans les transports.

Il est difficile de ne pas se sentir accablé par ces violences urbaines qui ont atteint une intensité inhabituelle pour ne pas dire angoissante. Il y a un an, lors du premier anniversaire des événements de Clichy-sous-Bois, j’avais rédigé une chronique où il était question, entre autres, de la montée en puissance, chez certains jeunes de banlieues, du désir, conscient ou non, de commettre l’irréparable en prenant la vie d’un policier, d’un pompier ou de toute personne représentant une forme d’autorité. C’est ce qui vient de se passer avec ces tirs d’armes à feu dont ont été victimes les forces de l’ordre. Nous sommes donc peut-être en train d’assister à l’irréparable qui débouchera fatalement sur des violences bien plus graves.

Bien entendu, je serai le premier à constater que rien n’a été fait ou presque pour les banlieues depuis novembre 2005. Certes, quelques millions d’euros ont été dépensés, des logements rénovés, des tours-dortoirs détruites et des efforts ont été consentis par des entreprises pour mettre fin à leurs pratiques discriminatoires en matière d’embauche. Mais rien de tout cela n’a été suffisant pour combler l’immense océan qui sépare les banlieues du reste du pays. Et c’est là tout le drame car, fatalement, tous les bricolages entrepris par les gouvernements qui se sont succédé ne pouvaient conduire qu’à une nouvelle explosion.

Cela devrait interpeller Nicolas Sarkozy. Prompt à rendre service aux plus fortunés en leur offrant, par exemple, un «paquet fiscal» bien généreux pour ne pas dire indécent quand on connaît la gravité des inégalités en France (ne parlons pas de l’augmentation de son salaire de près de 170% !), le président français va peut-être comprendre que l’épate facile et la gesticulation bling-bling ne suffisent pas pour diriger un pays. Au lieu de nous assommer avec ses voyages, ses «moi-je», ses déplacement partout où il ne se passe pas grand-chose, au lieu de nous infliger des «Grenelles» à répétition (la «com», toujours la «com»), il ferait mieux de déclarer la situation dans les banlieues comme étant une urgence vitale pour la France. Une urgence nécessitant un vrai plan Marshall pour casser les ghettos et donner des raisons d’espérer aux personnes qui y vivent.

Il faut de l’argent, et vite pour ces quartiers. Il faut des grands travaux, des projets d’infrastructures et des investissements publics. Mais cela ne suffira pas, il faut aussi que la France officielle parle aux jeunes des banlieues. Qu’elle leur parle droit dans les yeux. Qu’elle ait le courage d’être chahutée, bousculée comme un adulte peut l’être face à un adolescent difficile. Il faut surtout que la France officielle reconnaisse que la lutte contre les discriminations est une cause nationale dont dépend la cohésion de la société.

L’obsession, pour tous, devrait être, non pas de savoir si l’on va préserver les trente-cinq heures, ou si l’on va travailler plus pour gagner moins. Non. Quand on voit à quels ravages peut conduire la mort violente de deux jeunes garçons de 16 et 15 ans, Larami et Mouhsin, quand on réalise le potentiel hautement inflammable des quartiers, véritables poudrières, on se dit qu’il faut à tout prix faire en sorte que ceux qui y vivent puissent s’en sortir. Du moins ceux qui le veulent. Ceux qui, au fin fond d’eux-mêmes, et malgré leurs insupportables postures nihilistes ou agressives, ont envie de mener une vie normale, «comme les autres», c’est-à-dire ceux qui vivent parfois à moins de cinq kilomètres de leurs cités.

Que faire des meneurs ? Des irréductibles ? De ceux qui ont déjà sombré dans le criminalité ? De ceux qui ne veulent rien entendre, qui sont capables du pire à l’encontre de n’importe qui, à commencer par leurs propres voisins ? De ceux qui font régner la terreur dans leur quartier et qui savent si bien profiter du manque de fermeté ou de l’indulgence naïve dont font preuve à leur égard ceux que le sort de la banlieue ne laisse pas indifférent ? Je n’ai pas la réponse si ce n’est que la force qui doit nécessairement s’exercer à leur encontre ne sera totalement légitime que si le problème des banlieues est sérieusement pris en charge sur les plans économiques, sociaux et même culturels.

Les lascars, ceux qui singent les Tony Montana ou les gangsta-raps, ces pauvres types vénaux et misogynes, sont un vrai boulet comme je l’ai déjà écrit après les agressions subies par les étudiants lors des manifestations contre feu le contrat première embauche (CPE). Des boulets empoisonnés qui donnent des arguments à tous ceux qui présentent les émeutes comme l’expression d’un «racisme anti-français». Quand une bibliothèque brûle, il ne faut pas s’étonner que la dialectique identitaire et raciste puisse faire entendre ses arguments simplistes. Rien ne se passera dans les banlieues sans l’intervention massive de l’Etat mais rien ne se passera aussi sans que l’on dise clairement les choses : ceux qui usent de violence n’ont aucune excuse.

Reste enfin une autre question majeure : celle du comportement de la police dans les quartiers sensibles. Là aussi, rien n’a changé. Les provocations demeurent, la brutalité et la familiarité durant les contrôles aussi. On a présenté le drame de Clichy comme étant un accident, un mauvais concours de circonstances. Même chose pour celui de Villiers-le-Bel. Problème : dans les deux cas la police est impliquée…

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