Le 3 octobre 2025 s’est tenu à la Sorbonne un colloque organisé par le Comité de vigilance sur les usages publics de l’histoire (CVUH) à l’occasion des vingt ans de sa création, qui comprenait une table ronde sur le thème « La colonialité toujours à l’œuvre ». Nous reproduisons ci-dessous la contribution sur ce thème du politologue Nedjib Sidi Moussa.

Selon l’outil Google Trends, le terme « décolonial » a connu un pic de popularité en France, autour de l’été 2016, en raison d’initiatives, pour le moins discutables, qui ont suscité des polémiques stériles, suivant des modalités désormais familières pour quiconque prête attention aux « guerres culturelles » outre-Atlantique.
En effet, en réaction à la tenue d’un « camp décolonial », la presse de droite – du Figaro à Valeurs actuelles, en passant par Le Point – semblait découvrir ce vocable et profitait de l’occasion pour dénoncer le « racisme anti-blanc » et s’offusquer avec hypocrisie de l’appropriation, par certaines de ses organisatrices, de la théorie du « grand remplacement ».
Cette configuration, qui n’était pas sans évoquer celle décrite par l’ethnologue Germaine Tillion dans Les ennemis complémentaires (1960), aura eu pour conséquence de passer sous silence les quelques voix qui, au sein de la gauche antiraciste et anticolonialiste, défendaient une autre perspective dans une société encore ébranlée par les attaques terroristes.
De fait, la sidération provoquée par les attentats islamistes s’accompagnera d’une campagne virulente, relayée jusqu’aux sommets de l’Etat, et dirigée contre toute pensée critique. Là encore, les voix indépendantes, attachées à l’émancipation individuelle et collective, ont été marginalisées à la faveur de ces « croisades morales ».
Près d’une décennie plus tard – dont huit ans de régression macroniste –, les conservateurs communient dans la dénonciation de ceux qu’ils baptisent, selon l’humeur du moment, « islamo-gauchistes », « wokes » ou « décoloniaux », devenus synonymes de l’ « anti-France » ou d’ « ennemis de l’intérieur » pour les apôtres de la « guerre civile » et de la « remigration ».
Cependant, dans le même temps, les idées et pratiques issues du courant décolonial ont suscité un intérêt grandissant, en particulier dans la gauche universitaire et chez une fraction significative de la jeunesse – en particulier auprès des « descendants de l’immigration postcoloniale » –, à l’instar de la notion d’intersectionnalité qui a aussi fait florès.
Pourtant, ce succès d’estime, qu’il convient de resituer dans ses justes proportions – car la gauche ne se porte pas bien, c’est le moins que l’on puisse dire – n’est pas survenu sans quelques malentendus dans la mesure où le mot « décolonial » est souvent compris – ou attaqué – comme l’équivalent d’ « anticolonial » et parfois employé pour désigner le « moment colonial ».
C’est pourquoi, ainsi que l’y invite Michel Cahen dans son ouvrage Colonialité (2024), il apparaît nécessaire de préciser le sens donné à ce concept. L’historien marxiste le définit comme « l’ensemble des formations sociales et rapports sociaux produits par les formes d’exploitation non capitalistes de la domination du capitalisme au long de son expansion ».
Cette définition doit être rapportée à la réflexion du sociologue Aníbal Quijano qui, dans son article séminal Colonialidad y modernidad/racionalidad (1992), traite de l’impérialisme culturel : « La colonialité reste donc le mode de domination le plus général dans le monde d’aujourd’hui, une fois que le colonialisme en tant qu’ordre politique explicite a été détruit. »
Ces conceptions peuvent servir de base à la discussion argumentée, même si la diffusion de cette notion, telle qu’elle s’est effectuée au cours des trente dernières années – depuis l’Amérique latine ou via les campus nord-américains –, a donné lieu à de nombreuses interprétations et réappropriations, des plus stimulantes aux plus bancales.
Dans le débat mené dans les milieux informés, les théories décoloniales ont servi de substitut au marxisme dévalué sur le marché des idées et dans le champ universitaire. À cet égard, la notion de « décolonialité » a pu être employée comme une bannière de ralliement contre l’« hégémonie occidentale » mais aussi, plus prosaïquement, comme un accélérateur de carrière.
D’une façon plus inquiétante, certains intellectuels qui se réclament de la démarche décoloniale se sont engagés dans le refus de toute critique des régimes du « Sud global » voire dans le soutien – tacite ou explicite – aux dictatures nationalistes et autres mouvements conservateurs dès lors qu’ils prétendraient s’inscrire en rupture avec certains aspects de l’héritage colonial.
Cela étant, ces phénomènes sont loin d’être l’apanage des seuls intellectuels et militants décoloniaux puisque nous pouvons tout à fait les retrouver chez les tenants du socialisme autoritaire ou chez ceux de l’anti-impérialisme « campiste ».
De même, dans le « Nord global », cette tendance s’exprime, en particulier dans la sphère militante, par des pratiques et discours qui tendent à réifier la notion de « race », au prétexte de la lutte légitime contre le racisme, voire à cristalliser un ressentiment diffus à l’égard de la « gauche blanche » ou à consolider des frontières latentes sur le terrain identitaire.
Mais ces dérives ou raidissement sont autant de réactions, pas toujours subtiles, aux aberrations de l’idéologie dominante qui, dans le contexte hexagonal, se drape des oripeaux des « valeurs républicaines », de l’universalisme ou de la laïcité, quitte à en faire de véritables repoussoirs.
En effet, la situation ouverte, d’un côté, par les attaques du Hamas, le 7 octobre 2023, et le tour génocidaire de la guerre contre Gaza ainsi que, d’un autre côté, par les tensions algéro-françaises et l’arrestation de l’écrivain Boualem Sansal, le 16 novembre 2024, nous a montré la faillite morale des élites intellectuelles et politiques qui font le lit du fascisme.
La permanence du racisme anti-algérien – couplé au rejet des Arabes et des musulmans – est troublante à bien des égards. Il suffit de se pencher sur la prose de militants – comme Abdelkader Hadj Ali, Abdelaziz Menouer ou Mohamed Saïl – qui, il y a un siècle, dénonçaient leur condition de « parias » et la stigmatisation des « sidis » par une presse française aux ordres.
Ces observations étant formulées, je tiens toutefois à rappeler la nécessaire distinction entre la critique (de gauche) et le dénigrement (de droite). Pour ma part, et en ce qui concerne notre objet, je me situe dans la proximité de ceux qui, depuis l’Amérique latine, s’inscrivent dans la critique matérialiste des études décoloniales, dans une perspective résolument anticolonialiste.
Sans prétendre à l’exhaustivité, nous pouvons toutefois citer la sociologue Silvia Rivera Cusicanqui, l’historienne Claudia Zapata, mais aussi Gaya Makaran et Pierre Gaussens, dont l’ouvrage Critique de la raison décoloniale (2024) a fait l’objet d’une traduction en français.
Enfin, nous pourrions également, et sans rien céder au nationalisme ambiant, redécouvrir les travaux et engagements de nos prédécesseurs qui, à l’image de Robert Bonnaud, Claude Liauzu, Maxime Rodinson ou Pierre Vidal-Naquet, ont encore beaucoup de choses à nous apprendre.