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Édition du 15 janvier au 1er février 2026

« Je suis un enfant de la question coloniale ». Entretien avec Edwy Plenel, par Eric Mesnard

Le journaliste Edwy Plenel revient pour nous sur sa jeunesse marquée à la Martinique puis en Algérie par l'anticolonialisme et l'internationalisme.

Le jeune Edwy Plenel face la baie de Fort-de-France, Martinique, 1958 – Archives personnelles d’Edwy Plenel

Edwy Plenel : « Je suis un enfant de la question coloniale »

Eric Mesnard :  De 1955 à 1962, alors que tu as entre 3 et 9 ans, tu vis à la Martinique, puis tu passes une grande partie de ton adolescence en Algérie aux lendemains de l’indépendance. Une question banale et ouverte : en quoi cette enfance et cette adolescence ont-elles ultérieurement contribué à tes engagements anticolonialistes et internationalistes ?

Edwy Plenel : Cette histoire a déterminé plus que des engagements, elle détermine une certaine forme de rapport au monde. Par un hasard de vie dont je ne suis pas responsable, ce sont mes parents et, notamment mon père qui en sont les premiers acteurs. Je suis un enfant de la question coloniale. Je suis né en Bretagne, certes, à Nantes, mais je n’ai pas de souvenir conscient de cette époque puisque j’arrive à la Martinique alors que j’avais un peu plus de deux ans. C’est mon pays d’enfance, je parle créole, mes amis sont antillais. Il y a une empreinte indélébile, sur laquelle on va revenir : mon père est un haut fonctionnaire qui dit « non », un non de principe, de conviction, un non sans calcul, à la répression coloniale de décembre 1959[1]et, à tout le contexte colonial de l’époque. Quand il va être rappelé, quand il va devoir revenir en France (comme tu le remarqueras, je ne dis jamais « métropole »), je me retrouve à Sucy-en-Brie et connais mon premier hiver en banlieue parisienne au huitième étage de la tour n° 10 de la Cité verte. Je m’en souviens comme si c’était hier. Un ami antillais de passage allait prendre l’avion le lendemain. J’ai huit ans et je dis : « je veux partir avec lui ». Je me retrouve dans l’avion avec ce Monsieur. C’est un mystère. Il y a, sans aucun doute, des énigmes que je ne connais pas du côté de mes parents qui laissent ainsi s’échapper un enfant qu’ils ne reverront qu’un an et demi plus tard. Toujours est-il que je suis accueilli dans une famille antillaise, celle du docteur De Thoré, chez laquelle je vais rester jusqu’à mes dix ans. Je retrouve mes camarades, mon institutrice adorée Mme Montalin … Je vais m’échapper. J’insiste sur cette idée d’une échappée. C’est l’histoire énigmatique d’un enfant de huit ans que l’on laisse passer de l’autre côté de l’Océan, loin de sa famille, à une époque où il n’y a pas de portable, pas de mails, pas de communication immédiate. Je n’en ai jamais voulu à mes parents ; au contraire, j’ai transformé cela, comme si mes parents m’avaient laissé faire mon chemin. Je pense que c’est un peu plus compliqué, car cette échappée a dû laisser des difficultés, des défis, des douleurs. Toujours, est-il, que je les ai « positivées ». C’est en ce sens que je dis que je suis un enfant de la question coloniale, y compris de façon intime.

Alain Plénel : non à la répression colonialiste

E.M. : On va revenir sur la personnalité exceptionnelle de ton père que tu as évoquée après sa mort dans un très beau texte[2]. Pourrais-tu rappeler, à grands traits, ce qu’il s’est passé à la Martinique en décembre 1959 ?

Alain Plénel est né en 1922. Pendant la guerre, il est à Rennes. Il a charge de famille, dont il est l’aîné, tandis que son père est prisonnier de guerre en Allemagne, puis réfugié en zone Sud après s’être évadé. Réfractaire au S.T.O, il appartient à une génération qui a vingt ans en 1942. Il n’a rien fait d’abominable, au contraire, mais il n’a pas été un héros de la Résistance. A la fin de la guerre, il est devenu interprète pour l’armée américaine. On lui propose de devenir sous-préfet. Il refuse. Il s’enfuit et, lui aussi, fait une échappée. Jeune professeur agrégé, il a un premier poste au lycée Bugeaud, à Alger, lycée Abdel-Kader, aujourd’hui. Il y enseigne l’histoire et le géographie et découvre la réalité coloniale, juste après-guerre. Il appartient à cette génération sartrienne qui a quelque chose à rattraper. Il y a beaucoup de figures comme ça que l’on retrouve dans les causes anticolonialistes. Ils sont issus du « plus jamais ça ! », de la conscience que le nazisme était un impérialisme né de la folie de grandeur européenne, de la hiérarchie des civilisations, de la loi du plus fort … J’ajouterai qu’il a été marqué par une histoire trop peu connue qui est celle du mouvement nationaliste breton qui s’est complétement égaré pendant la guerre avec le Parti national breton[3], parti collaborateur du nazisme. Mon père a été, lui, de l’autre côté de ce mouvement de renaissance culturelle bretonne qui avait, aussi, sa part de lumière progressiste avant la Deuxième guerre mondiale, avec un idéal de « petites nations » ouvertes au monde. Depuis mes premiers souvenirs, mon père m’a toujours rappelé l’histoire de ces nationalistes bretons défilant avec l’uniforme nazi pour m’alerter sur les identités closes, fermées au monde et aux autres. C’était pour lui qui parlait le breton une blessure. Dans les années 1950, il a fait une conférence qui a beaucoup marqué au théâtre municipal de Fort-de-France dans laquelle il montrait combien la « folklorisation » de la Bretagne et de la Martinique avec le « doudouisme » et Bécassine minorisaient et stigmatisaient ces deux cultures.

   Ce jeune professeur découvre la réalité coloniale en Algérie, ce qui le choque énormément. Il va continuer à s’enfuir et aller dans l’Amérique du Nord post rooseveltienne pour commencer une thèse qu’il n’achèvera pas. Il rencontre des intellectuels progressistes américains. Quand arrive le maccarthisme, il ne peut pas rester. Il y a, alors, un moment de grande interrogation, car sa génération trouvait que la France était à l’étroit et savait bien, d’expérience vécue, ce que nous avons appris dans les livres de Paxton et d’autres : globalement, les élites françaises avaient collaboré, ce qui ne voulait pas dire qu’elles étaient toutes fascistes, mais elles avaient accompagné la catastrophe, par survie, accommodation, opportunisme, indifférence et intérêt. Il avait donc cette lucidité et cette envie d’un grand air. Du coup, il candidate pour être inspecteur d’Académie et il devient le plus jeune inspecteur d’Académie de France, de cette « très grande France » qu’était encore l’empire colonial qui, alors, vacillait : il va avoir trente-trois ans quand il arrive en Martinique. Il se prend de passion pour ce territoire qui a produit Aimé Césaire, Frantz Fanon et Édouard Glissant. Il y a un vrai coup de foudre et une vraie passion d’administrateur. Il fait construire de nombreuses écoles avec l’idéal très présent de l’école laïque libératrice, alors qu’il y avait de l’analphabétisme et de la misère.  

 E.M. : Je ne peux pas m’empêcher d’évoquer, à ce propos, un de mes livres favoris : La Rue Cases-Nègres de Joseph Zobel[4].

E.P. : Il inaugurait des écoles dans les communes même pendant le week-end, car c’était un événement auquel participaient les habitants. Il est inspecteur d’Académie, mais, fait colonial oblige, il a le titre de « vice-recteur», car pour la Martinique, comme pour la Guadeloupe et la Guyane, le recteur est à Bordeaux, ce qui est bien loin. C’est alors une petite société coloniale, ce n’est pas le monde du tourisme et des avions d’aujourd’hui. Dans cette société coloniale, il y a quatre personnalités : le préfet, le général, l’évêque et le vice-recteur. Je suis un peu long, mais c’est pour rendre hommage à ce chemin où la Martinique le fait basculer : il fait de l’éducation populaire, des conférences, anime un ciné-club. Il fait la première conférence sur La Lézarde quand Glissant a le prix Renaudot[5]. Il fait une conférence sur l’insurrection du Sud[6].

Alain Plénel inaugurant une école en Martinique (1959) – Archives personnelles Edwy Plenel

   Cet homme n’a jamais été un homme de parti. Il n’a jamais été sensible à la moustache de Joseph Staline – ou, plutôt, il a toujours été rétif aux aveuglements staliniens. Mais il a une passion pour ce peuple, ce pays, pour la justice. Les événements de décembre 59 le font basculer : il y a un incident raciste sur la Place de la Savane à Fort-de-France qui commence par une bagarre et tourne à l’émeute pendant trois jours. La répression est brutale, comme toujours dans les colonies. Dans ce contexte, de jeunes collégiens qui ne sont pas des manifestants, sont tués. L’un d’eux, Christian Marajo, âgé de quinze ans, a un lien de parenté avec la « da » qui s’est occupée de moi. C’est dans ce contexte que mon père va inaugurer un groupe scolaire au Morne-Rouge. Dans un climat très tendu, il fait un discours hugolien, schoelchérien. Il dit qu’il n’est pas la France qui a tué ces jeunes. Un gendarme qui est là, fait un rapport honnête, dans lequel il écrit qu’il n’y a pas d’incident, qu’il y a des applaudissements et des chants dont la Marseillaise. Tout cela remonte. Le vice-recteur devient un bouc émissaire. Avec le regard colonial, si on trouve un Français qui a pris parti pour les colonisés, on va dire que c’est lui l’agitateur comme si les dominés ne pouvaient pas être maitres de leur destin. Il va être diabolisé par l’administration comme s’il avait été l’inspirateur du mouvement, ce qu’il n’était en rien. Il va être rappelé, il va y avoir une grève générale de l’Éducation. Il résiste jusqu’à ce qu’il soit obligé de rentrer. Mais il ne va pas être sanctionné administrativement et va occuper un poste important à l’Institut pédagogique national. Il devient responsable des débuts de la radio et de la télévision scolaires. Il fait cela pendant quatre ans jusqu’à l’autre sanction qui tombera au début de l’année 1965 lorsqu’il sera cassé de son grade de fonctionnaire d’autorité. Dans ce début des années 1960, il participe au congrès de fondation du Front antillo-guyanais pour l’autonomie avec Edouard Glissant[7] ; il écrit des articles sur les Antilles dans les Temps modernes. Il fait partie desdix personnes, dont neuf sont antillaises ou guyanaises, qui ont été victimes d’une mesure administrative de police illégale qui leur interdit de quitter l’Hexagone. Il a contourné cette mesure en passant discrètement par la Suisse pour répondre à une invitation d’une très belle figure, le doyen de la faculté de droit d’Alger, Jacques Peyrega. Mon père commet alors l’imprudence de répondre à une interview dans la presse de le nouvelle République algérienne sur les « confettis de l’Empire » qui sont inscrits au Comité de décolonisation de l’ONU. Quelques mois plus tard, cette interview sera prise comme prétexte pour le casser comme haut fonctionnaire. Il est nommé professeur d’histoire-géo au lycée de jeunes filles de Clermont-Ferrand. Il refait alors une autre échappée, une constante familiale. Il décide de se mettre en congé de l’administration française. Il va en Algérie, à partir de l’été 1965. Il sera payé, très mal, comme un professeur algérien, non comme un coopérant jusqu’en 1972.

    J’ai découvert récemment qu’il était « ciblé » à cause de son action progressiste en tant qu’inspecteur d’Académie avant même les événements qui feront basculer sa vie. Par un hasard des recherches, Fabrice Arfi, a trouvé une note de Jacques Foccart, en poste à l’Élysée où il veille sur la part d’ombre du gaullisme, adressée au préfet de la Martinique lui indiquant que M. Plénel « serait très lié aux communistes et qu’il faudrait le surveiller ». C’était trois semaines avant les émeutes de décembre 1959.

   Cette histoire est l’histoire individuelle d’un homme qui a rendez-vous avec sa liberté. Je pense que sur la question coloniale, on trouvera beaucoup d’histoires de personnes qui ne sont pas des miltant.es, mais qui tout d’un coup sont confrontées à une réalité de discriminations, de préjugés, de racisme, à un entre-soi des colonisateurs, au refus de l’autre. C’est cet itinéraire de vie qui fait que je me sens en France, où je vis depuis que j’ai dix-huit ans, comme un exilé ici puisque mon pays d’enfance c’est la Martinique, et mon pays de jeunesse c’est l’Algérie. C’est un itinéraire géographique qui rejoint les pas de Frantz Fanon. Lorsque mes parents sont en Algérie, ils y retrouvent les Antillais qui avaient déserté pour refuser de faire la guerre d’Algérie. J’ai grandi avec cette histoire. Les premiers textes que j’ai tapés sur une machine à écrire alors que j’avais onze ans, étaient pour un programme de réforme agraire à la Martinique …

Le moteur de l’émancipation c’est l’égalité

E.M. : Tu racontes dans Secrets de jeunesse[8] qu’après l’assassinat de Guevara tu as écrit un texte que tu apportas à l’ambassade de Cuba à Alger …

E.P. : A l’automne 1967, j’ai fait signer par mes camarades du lycée Victor Hugo d’Alger une lettre adressée à la famille du Che et une autre au peuple cubain. On ne doute de rien ! Mais je n’ai aucun mérite. Le premier livre politique que j’ai lu c’est Le Socialisme et l’Homme à Cuba[9]acheté à la librairie « La joie de lire » de François Maspero[10]. On oublie à quel point, pendant les années 1950-1960, la question coloniale est sur le point de tout emporter. On pourrait dire qu’après le souffle des indépendances, le point final c’est le festival panafricain d’Alger en 1969. Il y a un moment d’enthousiasme avant que les indépendances ne soient totalement confisquées. Le film Soundtrack to a coup d’Etat[11]rappelle cette motion adoptée à l’ONU, le 14 décembre 1960, qui condamne le colonialisme dans un contexte tel que même les puissances colonialistes n’osent pas voter contre. Elles s’abstiennent : 89 voix pour, zéro contre, neuf abstentions. Le souffle de l’émancipation est de ce côté-là, même si déjà, il y avait des ferments d’autoritarisme, de confiscation des indépendances avec des règlements de compte dans les mouvements anti-impérialistes. Ce souffle transparaissait dans la culture, dans les mouvements des sociétés, de leurs jeunesses, des femmes. Le festival panafricain de 69 est l’acmé de la mise en scène de ce mouvement.

   En vieillissant, nous sommes obligés de constater combien dans nos générations, nous avons côtoyé des gens qui allaient dans ce sens-là, celui des résistances anticolonialistes et anti-impérialistes, car c’était alors une évidence, et qui, depuis, lorsque les vents sont devenus contraires, sont passés du côté obscur de la Force. Je ne citeraisqu’un exemple : Régis Debray, dont le nom est totalement identifié à cette période. Nous gardons de l’estime pour ce qu’il a alors représenté. Depuis, ila plongé dans les eaux saumâtres du conservatisme. Bref, ce dont nous parlons n’est pas un souvenir, c’est une actualité : la question coloniale n’est pas derrière nous, elle est profondément actuelle et on ne comprend rien à notre époque si l’on n’a pas dénoué la question coloniale. Des gens s’étonnent que les trumpistes affirment que l’on peut coloniser à nouveau. Eh oui ! On n’est pas sorti de l’imaginaire de la hiérarchie des humanités, des civilisations, de la grandeur. On ne répondra pas à Trump en se proclamant d’une autre « grandeur ». C’est bien cela le piège : la catastrophe de la puissance qui entraîne des nations, des États, des peuples, etc., à s’imaginer supérieurs à d’autres, à s’octroyer le droit de dominer, conquérir, etc.

E.M. : Dans tes écrits, notamment Secrets de jeunesse et Se tenir droit, tu définis une continuité entre dreyfusisme, antifascisme et antistalinisme et anticolonialisme. Dans la continuité de Césaire, tu vois dans les crimes coloniaux le laboratoire des crimes nazis. Tu fais ainsi des anticolonialistes des héritiers de militants qui, à un moment, ont su dire « non ».

E.P. : Je me souviens, dans cette période militante que nous avons partagée, avoir échangé avec Daniel Bensaïd[12]qui voyait dans ma façon de faire de la question coloniale une question centrale, une manière de sous-estimer la question sociale. Non, pas du tout, poser la question coloniale, c’est poser la question sociale à l’échelle du monde. Je pense que le lien que tu viens de faire avec le dreyfusisme qui est un moment de sursaut éthique radical, au cœur des gauches, puisque le préjugé raciste n’a pas de frontière sociale et idéologique, est fondé. Les libertaires qui sont les premiers dreyfusistes ont secoué tout ça et amené Jaurès, Zola, à prendre parti. Autre moment, celui de l’antistalinisme, et c’est un moment moral : il faut penser contre les siens, contre son camp, voire contre soi-même. Avec le moment des indépendances et de la Guerre d’Algérie, il faut penser contre son pays … Si tu mets tout cela bout à bout, on est au cœur de ce qui a fait notre monde. Notre pays est riche parce que nous nous sommes projetés sur le monde. C’est cette longue histoire, cette longue durée qui a fait l’accumulation primitive ; pour le pire, massacres, génocides et destruction du vivant, et pour le meilleur parce que ça nous a obligés à penser l’autre et à créer, depuis Montaigne, une pensée humaniste dont nous ne sommes pas propriétaires. Cette question est au fond la question du rapport à l’autre. Elle nous amène au moment le plus ultime où on est au pied du mur de la promesse de l’égalité. Si la promesse de l’égalité des droits peut être confisquée, ramenée à mon intérêt, à ma communauté, à mon identité, on a perdu. Le moteur de l’émancipation c’est l’égalité sans distinction d’origine, de condition, d’apparence, de croyance, de sexe … C’est au cœur de toutes les pensées émancipatrices. C’est Karl Marx interpellant la classe ouvrière britannique et les dirigeants des Trade Unions sur la question irlandaise, situation coloniale au cœur de l’Europe où les Irlandais sont opprimés par les Anglais. Il y a des textes où Marx écrit que si les ouvriers ne sont pas au rendez-vous de cette question, ils ne peuvent pas prétendre défendre l’Humanité. C’est aussi Karl Marx sur le tsarisme et l’Empire russe, cette prison des peuples, à propos des Tchéchènes, à propos de Caucase. C’est ce tournant catastrophique, en 1922, quand Lénine malade comprend, trop tard, que Staline, bien que Géorgien, est un Grand Russe qui va refaire un Empire, lequel, sous prétexte de paradis socialiste, redeviendra cette « prison des peuples ». Cette question est décisive, et on peut la décliner aujourd’hui dans notre quotidien : évidemment sur la question de l’accueil et de l’hospitalité des migrants contre une extrême-droite qui est le camp de l’inégalité naturelle et donc des hiérarchies, idéologie qui ne peut que produire des crimes contre l’Humanité au bout du bout, comme disait Césaire. L’origine ne protège de rien : des gens qui se réclament les descendants des victimes du génocide de l’Europe contre les Juifs, en viennent à devenir d’autres criminels, car ils ignorent à leur tour l’autre qui est le Palestinien. Du coup, en prétendant être les civilisés face aux barbares, ils se barbarisent. Pour moi, c’est LA question où l’on a un rendez-vous éthique profond au cœur de nos engagements.

Ce qui oblige à sortir de tous ces raisonnements tactiques qui ont servi d’arguments pour céder sur ce terrain primordial. En voici deux exemples. Pourquoi le parti communiste français a-t-il voté les pouvoirs spéciaux à Guy Mollet sur la Guerre d’Algérie ? Parce que Guy Mollet propose une politique sociale, et il dit aux travailleurs français : vous allez avoir des avantages. Ah ! si on peut avoir des avantages, peu importent les saloperies que l’on fait à d’autres.   Pourquoi Lyndon Johnson peut-il continuer la Guerre du Vietnam ? Il est président démocrate, plaide pour une politique sociale et va prendre des mesures plutôt progressistes contre les discriminations des Africains-Américains. Mais, à l’abri de ces alibis, il va pousser les feux de la guerre impérialiste en Indochine. L’aveuglement de Biden après le 7 octobre sur la Palestine est du même ordre : il s’accompagne d’une politique plus sociale de cette présidence démocrate que celles de Clinton et d’Obama, mais la perdition est finalement au rendez-vous et cela ne suffit pas à faire barrage à l’extrême-droite.

On touche là au noyau dur de ce qu’est une politique d’émancipation. La vieille formule qui dit qu’un peuple qui en opprime un autre ne saurait être libre est plus actuelle que jamais. Nous sommes à un moment où le projet de Trump et des idéologues qui sont derrière lui s’appuie sur l’armée la plus puissante du monde qui a une longue tradition de culture impérialiste. Si on n’arrive pas à les faire trébucher, c’est l’avènement d’une sorte de nouvel Empire romain, cette « Pax Romana » qui est synonyme de servitude : tu seras en paix si tu ne te dresses pas contre Rome, si tu acceptes sa loi, ses marchandises, sa volonté. Sinon, tu seras détruit, selon la formule célèbre à propos de Carthage – « Delenda est Carthago ». C’est une paix des cimetières. Une paix orwellienne où « la paix, c’est la guerre », qu’illustre actuellement le soi-disant cessez-le-feu à Gaza pendant lequel la guerre d’Israël continue, notamment en Cisjordanie occupée.

E.M. : Comme tu évoques l’extrême-droite, je pense que cette extrême-droite a aussi besoin d’un barbare présent dans l’Empire, d’un « ennemi de l’intérieur ».

E.P. : Plus notre monde est unifié, plus son ennemi doit être « de l’intérieur ». L’antisémitisme moderne en est le logiciel. Son mécanisme idéologique est le noyau dur du racisme, car c’est cette quête d’un autre en nous, d’un autre qui nous ressemble, d’un autre que l’on ne peut pas aisément identifier. Le racisme stigmatise et discrimine des apparences, des croyances, des origines, des cultures, etc., mais, dans une logique infernale, à l’instar de poupées gigognes, il devient irrésistiblement une machinerie complotiste, fantasmant un autre qui se serait infiltré, caché au cœur d’un peuple dont il aurait corrompu la prétendue pureté., et finissant ainsi par persécuter un ennemi de l’intérieur. C’est cela le logiciel de l’antisémitisme que l’on a d’ailleurs retrouvé dans l’idéologie meurtrière du « Hutu Power » qui a accompagné le génocide des Tutsis au Rwanda.

Il n’y a pas d’universel, il y a de l’universalisable

E.M. : Il me semble que se pose alors la question de savoir comment s’adresser à ces personnes, qui appartiennent souvent à des classes populaires et quels mots trouver pour ne pas apparaître comme un donneur de leçons.

 E.P. : Cela ne passe pas par la persuasion assénée d’en haut, mais par la logique de l’expérience, concrète, pratique, vécue, en somme par en bas. Il faut créer des dynamiques des causes communes de l’égalité. A partir du moment où les gauches se laissent capter par l’unique obsession électorale, elles en oublient que leur lieu ce ne sont pas les élections, leur lieu c’est la société, c’est l’organisation et la mobilisation de la société. La Confédération paysanne a très bien compris cela. Elle est dans les mobilisations actuelles, même si elle sait que l’extrême droite tente de les attirer à elle. Ceux qui ont été aux carrefours et aux ronds-points des gilets jaunes ont compris que c’est dans les luttes que ça se passe. Quand tu fais une grève, tu ne demandes pas à la personne si elle a voté pour l’extrême-droite, tu fais la grève avec elle. Dans la grève, tu transformes et tu te transformes : « tu as vu, tu as voté pour les fachos, mais le camarade à côté il est musulman, il fait ses prières, et il a les mêmes revendications sociales que nous, il est avec nous ». C’est dans les luttes que les choses bougent.

« Agis en ton lieu et pense avec le monde », recommandait Édouard Glissant. En cinquante ans de journalisme, j’ai fait de ce métier un engagement, radicalement démocratique. Là aussi, il y a une vertu de l’exemple que Mediapart a voulu illustrer : qu’est-ce que tu fais collectivement ? Comment tu te bats pour ton indépendance, comment tu construis un rapport de force, comment tu résistes aux forces de l’argent ? C’est ce qui a été trop déserté depuis les quarante dernières années par les forces politiques de gauche. On en a sous les yeux avec Zohran Mamdani la démonstration inverse, même si c’est au bout du compte une élection, mais ça vient d’en bas, contre l’appareil du parti démocrate, par la dynamique de solidarité, par la mobilisation de la société.

    On en revient à comment on apprend de l’autre, d’où la question de l’internationalisme. On apprend des autres peuples. Je suis sidéré de voir comment fait retour dans une partie de la gauche, une vision où il n’y a pas de peuples, il n’y a que des pouvoirs, que des États, que des logiques de puissance. Du coup, on est indifférent au sort des peuples. Au sort des Syriens, et on confond la dictature criminelle de Bachar el-Assad avec un prétendu axe anti-impérialiste, et, pendant des années, on n’est pas solidaire du peuple syrien, on l’abandonne, on l’ignore. Il en va pareillement avec le peuple ukrainien, qu’il faut évidemment soutenir face à l’agression russe. Car c’est, depuis 2014, une résistance anti-impérialiste de ce peuple, un peuple qu’il ne faut pas confondre avec son État.

    Bien sûr qu’il faut condamner le rapt du président vénézuélien par Trump, mais dans le même temps, il faut condamner un pouvoir qui a opprimé son peuple. Les gauches critiques, les syndicalistes, les opposants y ont été réprimés. On en revient à la question coloniale parce que la question coloniale c’est un apprentissage de l’internationalisme. Tu ne te dis pas que tu es la nation propriétaire du bien, tu apprends d’autres peuples qui posent des questions universelles que tu n’as pas posées. Glissant disait, il n’y a pas d’universel, il n’y a que de l’universalisable. Ce n’est que dans la relation avec l’autre qu’on se construit. Depuis l’élection de Mitterrand, il y a une gauche qui, premièrement, se fait capter par l’électoralisme en oubliant que c’est d’abord dans la société que ça se joue ; et qui, deuxièmement, oublie l’international, ce qui donne les courants nationaux-républicains de repli sur le national au lieu de se confronter au monde. Ils se replient sur le national parce que le monde leur échappe. On n’est plus le centre du monde. Et alors ? Ne peut-on pas encore apprendre du monde ?  Ce nationalisme fait la courte-échelle à l’extrême droite. Il fait tomber des digues sur la question des migrants, sur les demandeurs d’hospitalité.

    La question coloniale est porteuse d’un imaginaire concret dont nous avons besoin aujourd’hui. Au fond, la question coloniale, c’est une lucidité sur la catastrophe des logiques de la puissance qui autorisent à venir conquérir, à venir posséder, à venir dominer. Les gens qui sont sidérés par Trump oublient comment nous nous sommes comportés par le passé, nous l’Europe, nous l’Occident. Pas plus qu’Hitler hier, Trump n’est étranger à cette logique de puissance. Face à cette obsession sans limites de la puissance, cet illimitisme qu’incarne Trump, il faut un autre imaginaire, c’est l’imaginaire de la fragilité, de la précaution, de l’urgence du tout-vivant du monde, c’est l’imaginaire d’une sorte de hauteur partagée et non plus de grandeur dominatrice. Il s’agit d’une hauteur civilisationnelle par rapport à cette bassesse, à cette avidité, à cette prédation. Quand on se promène dans l’œuvre d’Edouard Glissant, c’est cet imaginaire qui s’y déploie entre le « tremblement du monde », « l’identité-relation », l’opacité, l’universalisable et non l’universel …

E.M. : On vient de perdre Mohammed Harbi …

E.P. : Un billet d’Histoire coloniale et postcoloniale vient de me rappeler que quand je m’appelais Joseph Krasny et écrivais dans Rouge, j’avais publié un texte de Mohammed Harbi sur la Palestine quand il s’était échappé des geôles de Boumediene en 1973[13]. On l’a oublié aujourd’hui, la cause palestinienne était porteuse de l’espérance d’une révolution démocratique qui affronterait les régimes arabes, leurs conservatismes et leurs prévarications. Des régimes qui, derrière leurs discours, soutenaient cette cause comme la corde soutient le pendu. Et on en a la démonstration aujourd’hui. Ce qui est formidable dans l’itinéraire de Mohammed Harbi, c’est d’avoir été capable, avec une force tranquille, de ne pas s’arrêter sur son propre sort, de ne jamais se lamenter sur l’échec et la trahison des espérances, mais de s’efforcer d’y voir clair : ni rire, ni pleurer, comprendre ! C’est ce qu’il a fait avec son travail sur l’histoire du FLN avec une grande dignité.

Edwy Plenel avec Mohammed Harbi (au centre) et Benjamin Stora (à gauche)  à la Cité de l’immigration en 2017

   Voir clair : j’ai raconté dans Secrets de jeunesse, ce moment où André Malraux interviewe Léon Trotsky près de Royan, au milieu des années 1930. Il demande à celui qui mène l’opposition de gauche au stalinisme et qui refuse de pactiser avec la trahison des idéaux révolutionnaires, quelle est sa définition du communisme. Selon Malraux, Trotsky lui répondit : « Voir clair ». Les jeunes générations algériennes pour concevoir un avenir d’émancipation feront leur propre chemin. Mais la personne qui aura planté le drapeau, c’est Mohammed Harbi. Car, de l’intérieur, il s’est efforcé de voir clair.


Biographie

Né en 1952, journaliste professionnel depuis 1976. Après des débuts à Rouge (1976-1978), puis au Matin de Paris (1979-1980) au retour du service militaire, j’ai longtemps travaillé au Monde (1980-2005) dont je fus directeur de la rédaction. Cofondateur de Mediapart en 2008, j’en ai assuré la présidence et la direction de publication de sa création à 2024. Depuis, je continue à y contribuer, notamment avec L’échappée. Je suis l’auteur d’une quarantaine d’ouvrages (bibliographie complète disponible sur Wikipedia en français), dont les suivants concernent directement le journalisme : Le journaliste et le président (2006), Combat pour une presse libre (2009), Le droit de savoir (2013), La troisième équipe (2015), La valeur de l’information (2018), La sauvegarde du peuple (2020). J’ai donné des enseignements aux universités de Montpellier et de Neuchâtel et, aujourd’hui, à l’ENS de Paris.

Pour « compléter » : France culture « À voix nue » :  Edwy Plenel : un podcast à écouter en ligne | France Culture


[1] Commission d’information et de recherche historique sur les événements de décembre 1959 en Martinique, de juin 1962 en Guadeloupe et en Guyane, et de mai 1967 en Guadeloupe présidée par Benjamin Stora. Rapport à Madame la ministre des Outre-Mer, 30/10/2016.  164000717.pdf

« Décembre 1959 à la Martinique : 3 nuits d’émeutes à Fort-de-France »  Décembre 1959 à la Martinique – Oliwon Lakarayib

[2] Edwy Plenel,  « In Memoriam Alain Plénel, 1922-2013 », 24/11/2013.  In Memoriam Alain Plénel, 1922-2013 | Le Club

[3] Francis Arzalier, Les perdants : la dérive fasciste des mouvements autonomistes et indépendantistes au XXe siècle, La Découverte, 1990.  Les perdants : la dérive fasciste des mouvements autonomistes et indépendantistes au XXe siècle / Francis Arzalier | Gallica

[4] La Rue Cases-Nègres, roman autobiographique de Joseph Zobel, raconte la vie d’un enfant dans la Martinique des années 1930.  Il a été publié par les éditions Présence Africaine en 1950 et adapté au cinéma par Euzhan Palcy. Euzhan Palcy, ou l’œuvre difficile d’une cinéaste noire en France

[5] La Lézarde est un roman d’Édouard Glissant publié le 1ᵉʳ janvier 1958 aux éditions du Seuil.

[6] L’insurrection du Sud de septembre 1870 est une révolte qui a duré une année entière. La répression par l’armée fut sanglante.
 

[7] Le Front des Antillais et des Guyanais pour l’autonomie (FAGA)Front antillo-guyanais

[8] Editions Stock, 2001.

[9]Ernesto Che Guevara, Le Socialisme et l’Homme – Ecrits politiques, éditions François Maspero, 1967.

[10] Edwy Plenel , « la joie de lire » in Se tenir droit -Douze portraits pour une politique sensible, éditions du Seuil, 2023 (pp. 65-88).

[11] Les décibels de « SOUNDTRACK TO A COUP D’ÉTAT »

[12] Edwy Plenel , « Résister à l’air du temps » in Se tenir droit … (pp. 91-123).

[13] In memoriam Mohammed Harbi (1933-2026), par Nedjib Sidi Moussa : « « Le combat du peuple palestinien pour sa libération est aujourd’hui la pointe la plus avancée de la lutte pour la libération nationale et sociale dans le monde arabe. Il est le nôtre. Avec tous les révolutionnaires nous considérons comme notre devoir d’y
participer et de le défendre contre le sionisme, l’impérialisme et les classes dirigeantes arabes qui sont ses fossoyeurs. » Assurément, depuis la diffusion de ce texte – reproduit dans son intégralité dans la revue Sous le drapeau du socialisme et en partie dans l’hebdomadaire Rouge, avec une présentation d’Edwy Plenel, alias Joseph Krasny –, le rapport de Mohammed Harbi à la politique a évolué, qu’il s’agisse des formes de son intervention ou du contenu donné à son engagement. »

 

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