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Édition du 1er au 15 mars 2026

Hommages à Leïla Shahid (1949 – 2026)

Leïla Shahid : toute l’humanité de la Palestine, par Edwy Plenel

La diplomate et militante palestinienne Leïla Shahid est morte le 18 février 2026 à Lussan, dans le Gard, où elle a été inhumée. Nous publions deux des nombreux hommages rendus à celle qui fut « la voix de la Palestine »en France et dans le monde, l’un par le journaliste Edwy Plenel, l’autre par l’historien Vincent Lemire.


Par Edwy Plenel. Publié par Mediapart le 21 février 2026. Source

Parfois, la mort d’un seul être sonne le glas pour toute l’humanité. C’est le cas de la disparition de Leïla Shahid qui ne fut pas seulement la voix d’une cause, mais celle de son universalité. Comment ne pas vivre son suicide comme un cri de révolte face au sort de la Palestine ?

Il est des désespoirs intimes qui rejoignent des tristesses collectives. Tous ses proches savaient Leïla Shahid dépressive. De secrètes périodes de lassitude et d’abattement succédaient à ses sursauts d’énergie et de combativité, où on la retrouvait telle qu’elle fut toujours en public, généreuse et joyeuse. Intensément disponible, soucieuse des autres, curieuse de tout.

C’est ainsi qu’elle s’était présentée, en septembre dernier, pour l’une de nos émissions sur la tragédie de Gaza – sa dernière intervention sur Mediapart. Elle était venue avec un énorme bouquet de fleurs, accompagné d’un mot pour remercier toute notre équipe de son travail. Jamais, auparavant, l’un·e de nos invité·es n’avait eu cette attention. Leïla Shahid ne portait pas seulement la justesse de la cause palestinienne mais aussi son élégance, sa tenue, sa dignité.

Car il ne suffit pas de dire qu’elle fut durant près de quatre décennies l’incomparable voix de la Palestine en France et en Europe (lire l’article de Gwenaelle Lenoir). Il faut surtout insister sur la hauteur et la rigueur avec laquelle elle l’a incarnée, ne cédant jamais aux facilités démagogiques, opportunistes ou sectaires. De l’interminable injustice faite au peuple palestinien, dont témoignait douloureusement son histoire familiale, elle fit une cause universelle, à l’échelle de l’humanité tout entière.

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Leïla Shahid à Mediapart, le 16 septembre 2025. © Photo Sébastien Calvet / Mediapart

L’égalité des droits, la justice pour tous·tes, l’exigence de démocratie, l’intolérance aux racismes, le refus des dogmatismes, la solidarité sans frontières : Leïla Shahid élevait la Palestine en cause commune des damnés de la terre, des dominés, des opprimés, des discriminés, quels qu’ils soient, où qu’ils soient, d’où qu’ils viennent.

Sa Palestine se dresse face à tous les pouvoirs injustes, contre toutes les corruptions, toutes les laideurs, toutes les abjections. Elle symbolise l’universalité de la question coloniale, cette évidente proclamation qu’un peuple, quel qu’il soit, ne saurait être libre s’il en opprime un autre. Pis, qu’il se perd lui-même, jusqu’au crime contre l’humanité dans le rejet des humanités qu’il persécute. Et c’est bien le spectacle qu’offre désormais l’État d’Israël, aveuglé par sa puissance, égaré par le nationalisme, gangrené par le racisme.

Avoir l’intelligence de sa révolte, c’est refuser qu’elle imite ce qu’elle combat. La Palestine universelle qu’a défendue Leïla Shahid est l’inverse de la tribu, de la clôture et de la fermeture. Le contraire d’une nation identitaire, intolérante à la diversité, rejetant les minorités, persécutant les dissidences. C’est ainsi que Leïla Shahid prenait toujours soin de mettre en garde, ici même, ses soutiens contre tout accommodement avec l’antisémitisme. « Tout acte contre la religion ou le peuple juifs est un crime contre la cause palestinienne », ne cessait-elle de répéter.

Quelle secrète force d’âme les habite pour faire face, tenir bon et tenir tête quand la catastrophe fait bien pire que tenir toutes ses promesses ?

Jusqu’au bout, jusqu’à son suicide où se mêlent désespoir et courage, Leïla Shahid a vécu cette brûlure incandescente de la vérité qui oblige à ne pas pactiser avec l’imposture, à ne pas renoncer à la justice, à ne pas se résigner à la défaite. Comme d’autres figures de cette cause aujourd’hui si meurtrie, elle n’a pas hésité à penser contre les siens si la fidélité à l’idéal l’exigeait. Pas plus qu’elle ne s’accommodait de l’idéologie religieuse et autoritaire du Hamas, dont elle était politiquement l’adversaire, elle n’a pas supporté la corruption et les compromissions de l’Autorité palestinienne – d’où son renoncement à son poste d’ambassadrice.

Depuis notre confort, nous avons du mal à imaginer l’intensité de la tragédie vécue par cette génération de la diaspora palestinienne qui a été saisie depuis sa jeunesse par la simple exigence du droit et de la justice. À force d’échecs, de faux espoirs, d’inégalité des armes, d’indifférence des États, leur résistance, qui aurait pu n’être qu’une bravoure juvénile, est devenue celle d’une vie entière, affrontant sur la longue durée la litanie des camarades disparus, la douleur des massacres impunis, l’impunité de la colonisation poursuivie.

Et voici qu’aujourd’hui, au crépuscule de leur vie, ils et elles doivent affronter la possibilité d’une nouvelle disparition de cette Palestine que leur engagement, autour de l’OLP de Yasser Arafat, avait réussi à sauver de l’oubli, cet effacement dans lequel la Nakba de 1948 l’avait précipité. Quelle secrète force d’âme les habite pour faire face, tenir bon et tenir tête quand la catastrophe fait bien pire que tenir toutes ses promesses ? C’est cette interrogation qui m’a saisi quand, mercredi 18 février, j’ai appris le suicide de Leïla Shahid, cette si belle personne.

Comme si la mort se redoublait, je l’ai su par Pascale Froment, la veuve de notre confrère René Backmann, à qui Dominique Eddé, depuis Beyrouth, avait demandé de m’informer. S’il était encore parmi nous, c’est René, proche ami de Leïla, qui lui aurait rendu hommage sur Mediapart. J’ai dû apprendre la triste nouvelle à Elias Sanbar, cette autre voix française de la Palestine, ce frère en amitié qui a toujours su me consoler du désespoir, alors même qu’il en aurait à revendre. Elias dont les traductions nous ont fait connaître en français l’œuvre de Mahmoud Darwich : « Je protège la force de la faiblesse contre la force de la force », confie le poète palestinien dans La Palestine comme métaphore.

« La mort est en train de changer » : cette phrase, qu’elle dit elle-même « absurde », s’est imposée à Dominique Eddé en titre de son récent essai sur la « défaite générale » qui accompagne l’horreur à Gaza. « Il y a, écrit-elle, de la mort dans le langage et dans le temps. Une mort diffuse qui infiltre les murs déglingués de la pensée. De point final qu’elle était, la mort s’est muée en point-virgule, en virgule. Elle a perdu de son caractère implacable. » L’écrivaine libanaise évoque ainsi ce temps, le nôtre, où le consentement à l’assassinat de la Palestine signe « un effondrement retentissant de la moralité », comme l’écrit, depuis Gaza, l’autrice Sondos Sabra.

Tout suicide a sa part irréductible de mystère. Mais, parce que sa vie fut un soulèvement contre l’amoralisme du monde, celui de Leïla Shahid nous parle au-delà de ses motivations secrètes. À l’instar de ceux de ces Allemands antifascistes qui, dans les années 1930, ont mis fin à leurs jours en exil alors qu’il allait être minuit dans le siècle, son geste nous rappelle qu’il n’est plus temps de se demander pour qui sonne le glas : il sonne pour nous.


Leila Shahid est morte de chagrin, par Vincent Lemire

Publié sur le blog Mediapart de Vincent Lemire le 23 février 2026

Leila Shahid est morte de chagrin, de colère et d’impuissance. Celles et ceux qui l’ont connue l’ont déjà dit ou écrit : elle était bien plus qu’une simple ambassadrice ou représentante de la Palestine ; elle incarnait la Palestine. Quand elle se disait « détruite, vidée, dévastée », Leila Shahid parlait autant d’elle que de Gaza, de la Cisjordanie et du pays qu’elle portait dans sa biographie et dans ses combats. 

Leila Shahid est morte de chagrin. De chagrin, de colère et d’impuissance. Dans un de ses derniers messages vocaux, elle me disait : « Vincent mon chéri, tu n’imagines pas dans quel état je suis. Je suis détruite, vidée, dévastée, et je pleure à chaque émotion, même en écoutant de la musique ».

Toutes celles et ceux qui l’ont connue ont déjà dit ou écrit combien elle savait nouer avec chacune et chacun des liens d’amitié et d’intimité incomparables. Ils ont dit aussi qu’elle était bien plus qu’une simple ambassadrice ou représentante de la Palestine ; elle incarnait la Palestine. Aux yeux du grand public, par sa voix, son visage et son phrasé, elle était la Palestine. Ce n’était pas qu’une formule : en se disant « détruite, vidée et dévastée », Leila Shahid parlait autant d’elle que de Gaza, de la Cisjordanie et du pays qu’elle portait dans sa biographie et dans ses combats. Elle parlait autant de ses propres souffrances que des plus de 1000 morts palestiniens en Cisjordanie depuis le 7 octobre 2023, soit presqu’autant de morts que pendant les cinq ans de la première intifada, entre 1987 et 1992. En mettant fin à ses jours, de façon choisi et préméditée, elle n’a pas abdiqué. Elle a exprimé l’actuel désespoir de la Palestine ; elle a tenté de transmettre un fragile flambeau aux plus jeunes générations.

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© STEPHAN AGOSTINI / AFP

Bien malgré elle, Leila Shahid n’a pas eu d’enfant, mais elle laisse derrière elle des milliers d’orphelins, réduits à relire ses messages et à réécouter sa voix, pour y puiser la force de continuer.

La transmission intergénérationnelle était chez elle une obsession, car elle avait compris combien c’était un enjeu existentiel pour la Palestine, comme cela l’avait été pour les diasporas juives d’avant 1948. Sa dernière grande fierté fut la publication des mémoires de sa mère, Sirine Husseini Shahid, née à Jérusalem en 1920. Edward Said en avait rédigé la préface, dans laquelle il soulignait la soif d’éducation et de diplômes des jeunes réfugiées palestiniennes, gage d’une « autonomie » et d’une « permanence » qui leur avait été « refusée par la géographie et la géopolitique ». En février 2023, empêchée d’intervenir lors d’un colloque à cause d’une méchante entorse, Leila m’avait demandé de lire en public quelques pages des mémoires de sa mère. J’en reprends ici la lecture. 

Dans ses mémoires, Sirine raconte un combat d’émancipation transmis de mères en filles, un combat national mais aussi personnel et éducatif. Sa propre mère, Nimati al-Alami – la grand-mère de Leila – « parlait couramment l’italien, l’anglais, le français et, bien sûr, l’arabe ». Née en 1895, elle était la fille de Faidi al-Alami, maire puis député de Jérusalem entre 1906 et 1918, représentatif de ces élites palestiniennes polyglottes, parfaitement connectées aux réseaux intellectuels et politiques de la région. Membre fondatrice du mouvement féministe nationaliste palestinien au début des années 1930, la grand-mère de Leila « participa aux nombreuses manifestations de femmes qui défilaient dans les rues de Jérusalem vers la résidence du haut-commissaire britannique pour protester contre l’immigration juive », rapporte Sirine dans ses mémoires, qui ont inspiré une scène du film Palestine 36, de la réalisatrice palestinienne Anne-Marie Jacir. La disparition de Leila Shahid nous rappelle cette histoire de la Palestine au féminin.

Leila avait reçu en héritage cette intime conviction, qui rejoint ici un constat historique incontestable : les femmes palestiniennes sont depuis plus d’un siècle aux avant-postes du combat pour l’émancipation. Les mères de famille de Jérusalem-est, qui élèvent leurs enfants dans des logements de plus en plus exigus ; les enseignantes de l’UNRWA, des écoles chrétiennes et des universités, qui permettent à la société palestinienne d’être la mieux éduquée et la plus diplômée du monde arabe ; les veuves et les mères endeuillées de Gaza ; les femmes et les enfants de Gaza, qui représentent plus de la moitié des morts constatés depuis le 7 octobre 2023 ; les femmes et les sœurs des prisonniers détenus souvent sans jugement dans les prisons israéliennes ; les «bonnes sœurs » qui portent si bien leur nom et qui soignent, qui accueillent et qui protègent, dans les couvents et les églises de Palestine ; les femmes qui ont fait le choix de combattre les armes à la main, comme Leila Khaled et d’autres ; celles qui combattent pour faire taire les armes en portant « l’appel des mères », co-signé en 2022 par les femmes palestiniennes de « Women of the Sun » et par les femmes israéliennes de « Women wage Peace » ; les femmes journalistes, comme Shireen Abu Akleh, assassinée d’une balle dans la tête par l’armée israélienne à Jénine, le 11 mai 2022. Toutes ces femmes, porteuses d’une indomptable force de vie, qui partageaient avec Leila Shahid cette vérité toute nue : sans elles, la Palestine aurait déjà sombré depuis bien longtemps.

Le grand-père de Leila, Jamal al-Husseini, fut un des leaders de la grande révolte palestinienne de 1936. À l’automne de cette année, après avoir échappé de justesse à une tentative d’arrestation par les Britanniques, sa famille dut fuir à Beyrouth, qui sera le lieu de naissance de Leila, en 1949. C’est en effet à Beyrouth que Sirine a rencontré son futur mari, Munib al-Shahid, qu’elle épouse en 1944. Médecin hospitalier, hématologue, originaire de Saint Jean d’Acre en Palestine, le père de Leila est l’arrière-petit-fils de Bahaï-U’llah, fondateur de la religion Bahaï, confession monothéiste d’origine persane longtemps persécutée par les mollahs chiites. C’est bien cette singulière ascendance qui a forgé le patronyme de Leila (« shahid » = « martyr » en arabe) et qui lui a transmis cette attention particulière envers les minorités opprimées. Après m’avoir entendu évoquer à la radio la commémoration du 7 octobre, elle m’avait écrit : « Tu as raison, et je n’y avais jamais pensé : “commémorer” c’est se souvenir ensemble, mettre nos souffrances en commun. Tout ce que nous sommes est en commun, c’est pourquoi le combat pour la Palestine est un combat pour l’humanité ». Le combat pour une culture partagée était un autre héritage reçu de ses ancêtres Bahaï. Lors de sa dernière émission télévisée, sur Mediapart en septembre dernier, alors que nous échangions avec le réalisateur israélien Nadav Lapid, elle lui avait dit être « complètement contre cette stupidité de boycotter votre film », car « boycotter tout le monde parce qu’il est israélien, c’est une forme de préjugé raciste ».

À mesure que le grand âge approchait et que ses forces l’abandonnaient, Leila Shahid s’interrogeait de plus en plus sur les lieux de son exil, une question qui se posent à tous les exilés, et qui s’intensifie avec l’âge. Où se poser, où se reposer, où reposer ? À Beyrouth où elle avait grandi ? Au Maroc, où elle avait vécu d’heureuses années avec son mari l’écrivain marocain Mohamed Berrada ? Dans sa maison du Gard, qu’elle m’avait décrite un jour comme sa « petite Palestine, avec ses oliviers centenaires » ? Dans ses mémoires, sa mère Sirine constatait que ses souvenirs les plus précieux n’étaient pas des visages, car « après tout, les gens meurent, emportant avec eux une partie de nous-même », mais plutôt des « lieux qui, eux, vivent à jamais ». Plusieurs fois Leila m’a décrit le grand chêne millénaire de la maison de son grand-père, dans le village de Beit Safafa au sud de Jérusalem : « Mon arrière-grand-père avait acheté le chêne, mais aussi l’ombre du chêne », disait-elle. Leila Shahid a choisi de reposer dans le Gard, « sa petite Palestine ». Puisse son ombre rafraichissante et consolante nous protéger longtemps, pour continuer d’espérer.

Vincent Lemire


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