
Cet article propose une histoire comparée des colonialismes japonais et français, de la Corée pour le Japon et de l’Algérie pour la France. Les deux anciennes colonies ont été partie intégrante de leur empire colonial et entretiennent des relations tumultueuses avec leurs anciens colonisateurs. L’article fait l’inventaire des principales similitudes et différences entre les trajectoires historiques.
« Aussi bien dans le cas de la France et de l’Algérie que dans celui du Japon et de la Corée, on ne peut véritablement saisir l’état des relations bilatérales sans se référer à la réalité de la période coloniale. Quelles sont donc les similitudes et les différences dans les situations coloniales franco-algérienne et nippo-coréenne ? La similarité la plus frappante est peut-être la spécificité de la relation, la force du lien qui reliait les deux partenaires coloniaux. »
Lionel Babicz, « Japon-Corée, France-Algérie », Cipango [Online], 19 | 2012, Online since 27 March 2014, connection on 12 December 2025. URL: http://journals.openedition.org/cipango/1692; DOI: https://doi.org/10.4000/cipango.1692, p. 5.
Similarités et distinctions spatiales et de statut
Une première similarité entre les deux trajectoires coloniales est la proximité géographique entre les anciennes colonies et les puissances les ayant colonisées. Le détroit de Tsushima par exemple est d’à peine 64 km en son point le plus étroit et de 840 km la France et l’Algérie. Cette proximité a déjà permis une longue histoire d’échanges culturels et économiques entre les différents partenaires coloniaux, de même qu’une certaine proximité environnementale entre les différents territoires. Le facteur spatial explique en partie la force du lien évoqué par Lionel Babicz.
La principale répercussion de cette proximité géographique et de l’histoire commune des deux binômes (post)coloniaux se répercute également dans l’aspect que prend la colonisation de l’Algérie et de la Corée. En effet, toutes deux font l’objet d’une colonisation à but de peuplement, facilité par la courte distance à parcourir pour les contingents de colon. Les contingents de colons européens et japonais étaient respectivement de 957’400 sur 9,4 millions d’habitants en 1954 sur et de 561’000 sur 23 millions en 1939. Nous pouvons constater que la présence européenne en Algérie sous administration française est plus dense qu’en Corée. Cette différence est due notamment à la forte densité de la population coréenne de l’époque et le manque de terrain agricole potentiel où les familles de colons auraient pu s’implanter.
Le statut de colonie de peuplement a influencé la politique coloniale des deux territoires de plusieurs manières. La première différence est la dénomination des territoires en question: l’Algérie se voit progressivement considérée comme un département par l’Etat français, tel un prolongement du territoire central de l’autre côté de la Méditerranée. À l’inverse, la péninsule coréenne n’a jamais été considérée comme une partie intégrante des îles principales (naichi) mais bien comme une colonie (gaichi/ shokuminchi), avec un gouverneur-général à sa tête.
Toutefois deux différences notables entre l’Algérie et la Corée sont leur superficie et leur climat. Notablement vaste, l’Algérie sous administration française couvre une aire de 2 381 741 km2 contre 223 172 km2 pour la péninsule. La taille conséquente du territoire algérien rend son encadrement et sa surveillance complexe durant la période coloniale. La superficie à couvrir du côté coréen est certes moins large mais le relief montagneux et le manque d’infrastructure a nécessité la construction de nombreuses infrastructures routières et ferroviaires après l’annexion de 1910. Les rivières Yalu et Tumen et une série de massifs montagneux dont les monts Kangnam rendent la Corée difficile à attaquer pour toutes incursions depuis le continent.
Tandis que la Corée observe deux climats distincts entre le Nord et le Sud, entre un régime continental et subtropical, plus de 80% de l’Algérie est couvert par le désert du Sahara, avec la région méditerranéenne du Tell au Nord et une zone de steppe entre les massifs de l’Atlas. La principale conséquence des contraintes géographiques locales est la concentration du pouvoir administratif au Nord, tandis que l’exploration et l’intégration du Sud saharien a été plus longue et ardue. La Corée n’est pas exempte de difficulté, une partie des montagnes du Nord de la péninsule et de la Mandchourie servent de base à la résistance coréenne face à l’envahisseur japonais.

Economie et industrialisation
La gestion coloniale de l’économie de l’Algérie et de la Corée par la France et le Japon diffèrent dans leur trajectoire industrielle. Bien que les deux territoires aient assumés le rôle de grenier à blé ou à riz pour leurs centres respectifs, l’Algérie française a été restreinte principalement au secteur primaire, tandis que la Corée a bénéficié d’une base industrielle qui servit plus tard à la croissance économique de la Corée du Sud, sous le régime de Park Chung-Hee. Comment expliquer cette divergence ?
Cette différence de trajectoire pourrait s’expliquer par l’économie politique des empires respectifs par un facteur contingent. Du côté français, l’Algérie est perçue comme un réservoir de ressources économiques et humaines extractibles en direction de l’Hexagone. Par la suite, développer industriellement le département aurait été perçu comme contre-productif dans la mesure où l’industrialisation pourrait compromettre le secteur industriel de la métropole. Toutes les infrastructures installées par les autorités coloniales servent à faciliter l’extraction et l’acheminement de matières premières depuis leurs lieux d’origine vers les principaux ports d’Algérie. Par exemple, nous pouvons évoquer les voies ferrées reliant les puits pétroliers sahariens ou les convois céréaliers aux ports d’Alger, Oran et Bône.
Pour ce qui est de la Corée, l’industrialisation de la région commence durant les années 1930-40, dans le cadre d’une compétition intra-impériale avec la Mandchourie, devenu état-fantoche sous contrôle japonais. Rare empire à industrialiser ses possessions coloniales. L’une des raisons étant de chercher à reproduire l’industrialisation par le haut de l’époque Meiji mais aussi d’une « modernisation défensive » face aux puissances impériales rivales. La proximité avec la métropole permet au Japon d’exporter une partie de ses activités industrielles et manufacturière avec la Corée, notamment l’industrie minière, métallurgique et textile, notamment dans le Nord. De plus, la guerre a mené les industries bombardées de la métropole à délocaliser une partie de leurs infrastructures et machines sur la péninsule, dont une partie finira par être détruite ou saisie lors de l’occupation soviétique et américaine de la péninsule.
Au niveau environnemental, l’impact de l’exploitation coloniale des ressources algérienne et coréenne. En plus de l’accaparement des terres et des ressources agricoles, les communs possédées pour les communautés locales se sont vus appropriées au profit des colons, notamment les forêts et l’eau. Le cas s’est révélé particulièrement drastique en Corée où une grande partie des forêts de la péninsule s’est vue rasée dans l’effort de guerre japonais. En Algérie, la déforestation a mené à une érosion des sols et plus largement à une stérilisation des sols. Dans les deux territoires, nous observons également une campagne d’extermination systématique de toute faune perçue comme « nuisible », à laquelle s’ajoute la chasse au trophée en Algérie que l’on ne retrouve pas forcément en Corée. Au niveau agricole, l’expropriation mène à la fois à des monocultures destinées à l’exportation et à une paupérisation de la paysannerie, obligée de choisir entre l’exode ou l’exploitation.

Décolonisation et époque post-coloniale
Les processus de décolonisation respectifs de l’Algérie et de la Corée se sont déroulés de manière assez distincte, avec cependant un certain nombre de points communs. Le contexte de décolonisation de l’Algérie prend surtout forme lors de la guerre d’Algérie, longue guerre de libération conduite par une coalition de plusieurs forces politiques, dont le FLN (Front de libération nationale) durant la guerre froide. La Corée sous domination japonaise recouvre son autonomie avec l’effondrement de l’empire japonais, tout en passant une phase d’occupation sous les Soviétiques et les Américains. La mise en place d’États concurrents dans chaque zone d’occupation conduit à la Guerre de Corée, conséquence directe de tensions sociales et économiques accumulées durant la période coloniale.
Dans tous les cas, les guerres d’Algérie et de Corée sont longues et coûteuses en vie humaine et laissent de nombreuses cicatrices. Les trois pays verront une période de reconstruction avant d’entamer une période de croissance économique, secouée par des périodes d’instabilités internes. Nous pouvons citer parmi ces épisodes le coup d’Etat de 1965 au profit Houari Boumédiène ou du coup d’Etat de Park Chung-Hee en 1962 en Corée du Sud. La Corée du Nord, sous la coupe de la dynastie Kim, reste la plus stable politiquement, hormis certains épisodes comme à la chute de l’URSS dans les années 1990. Le développement amorcé par les trois pays suit des trajectoires distinctes, marquées par une croissance plus lente pour l’Algérie, puis une accélération de son PIB par habitant dès les années 2000. À l’inverse, la Corée du Nord connaît une reprise rapide durant les années 1950-70, où la situation s’inverse, le modèle d’économie de commande atteignant ses limites. La Corée du Sud a connu une trajectoire économique plus tardive que la Corée du Nord, mais connaît une croissance rapide sous Park Chung-hee dès les années 1970, avec un léger hiatus après la crise économique de 1997.
Les relations postcoloniales Algérie-France et Corée-Japon se ressemblent notamment dans leur intensité économique et les turbulences diplomatiques ponctuant la période postcoloniale. La France se situe par exemple au second rang des pays fournisseurs de l’Algérie, derrière la Chine. De plus, l’Algérie est le second partenaire économique de la France en Afrique, pour un total allant jusqu’à 11 milliards d’euro en 2024. Les biens échangés consistent essentiellement en des produits pétroliers du côté algérien et du blé ou des produits pharmaceutiques du côté français. La situation entre le Japon et la Corée du Sud au niveau économique va plus loin car les investissements japonais et américains d’après-guerre permirent de reconstruire l’appareil industriel sud-coréen, sans mentionner la délocalisation d’entreprises japonaises en Corée. Toutefois, une guerre commerciale sur fond de bras-de-fer diplomatiques mine les relations économiques entre la Corée du Sud et le Japon.
Au niveau diplomatique, les antécédents coloniaux respectifs surgissent sous la forme de polémiques, principalement autour d’épisodes douloureux de l’époque coloniale. Le manque de dialogues francs autour d’affaires tels que les exactions de l’armée française lors de la guerre d’Algérie ou des « femmes de réconfort » en Corée tend à envenimer les liens diplomatiques entre les différents Etats partenaires.

Fig. 3: Imprimerie nationale, Bulletin « OUI » du référendum d’autodétermination de l’Algérie. 1° Juillet 1962, 1962, Source: Imprimé administratif, URL: https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Bulletin_de_r%C3%A9f%C3%A9rendum.jpg. {{PD-Art}}
En conclusion, les binômes Algérie-France et Corée-Japon partagent un grand nombre de similitudes, en partie conditionnées par le facteur colonial. Autant au niveau administratif qu’économique ou social, l’éventail est large. Une étude comparative a pour mérite de souligner des motifs communs intercoloniaux, qui semble cruciaux dans un mouvement historique plus large cherchant à comprendre la colonialité au niveau global.
Références :
Lionel Babicz, « Japon-Corée, France-Algérie », Cipango [Online], 19 | 2012, Online since 27 March 2014, connection on 12 December 2025. URL: http://journals.openedition.org/cipango/1692; DOI: https://doi.org/10.4000/cipango.1692
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