Hélène Blais est historienne, spécialiste de l’histoire des savoirs en situation coloniale. Dans La vie des idées, elle publie un texte de réflexion sur l’historiographie des violences coloniales en Algérie, à l’occasion d’une recension comparative de deux livres récents sur le sujet : Le Cas Bugeaud, de Colette Zytnicki (2026) et Histoire, mémoire et colonisation de Hosni Kittouni (2024). Elle y invite à « dépasser la reproduction » des discours des responsables de ces violences en prenant en compte « le versant algérien » de cette histoire. Et pointe aussi le fait que « les registres de l’indignation et de l’émotion ne s’accordent pas toujours avec l’administration de la preuve ». Nous en reproduisons de larges extraits avec l’autorisation de La vie des idées.
Par Hélène Blais. Publié le 22 mai 2026 dans La vie des idées. Source
« Comment raconter les violences de la conquête de l’Algérie, quand les seules archives disponibles sont celles des massacreurs ? Faut-il personnaliser l’horreur autour de figures comme Bugeaud, ou peut-on dévoiler le système colonial en train de se faire ? »
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L’histoire, versant algérien
Se pose plus encore la question de la place des Algériens dans cette histoire de la violence. On entend rarement la voix des Algériens et Algériennes, combattants ou civils, dans les archives françaises du XIXe siècle. [….]
Pour dépasser la reproduction des discours produits par les responsables des massacres, même déconstruits, il est par ailleurs plus que jamais nécessaire de se pencher sur le versant algérien de cette histoire. Certes, l’historiographie est moins abondante, mais elle existe. C’est en partie l’objet de l’ouvrage de Brower quand il analyse l’attaque de Djelfa en 1861 par les hommes des Ouled Naïl, c’est la démarche de Julia Clancy-Smith qui prend au sérieux, dans Rebel and Saint, la capacité de résistance et l’agency des ordres religieux [11]. Elle montre la manière dont s’est structurée et organisée au sein des confréries musulmanes une véritable résistance à l’invasion française. Colette Zytnicki passe très vite sur toute l’historiographie du Jihad, qui offre pourtant un autre point de vue sur l’histoire du positionnement de certains Algériens lors de l’invasion française. Mettre en lumières des structures qui ont longtemps été invisibilisées par le recours exclusif aux sources militaires et administratives permet de renouveler l’approche traditionnelle du récit de l’hubris des généraux qui se serait exercée d’autant plus facilement qu’elle serait survenue dans un vide politique et organisationnel [12].
Déconstruire les récits officiels
Si l’espace d’une synthèse grand public ne permet peut-être pas d’approfondir toutes ces questions, le choix d’un éclairage de l’histoire de l’Algérie à partir du personnage de Bugeaud incite à la réflexion sur les manières de faire le récit de la conquête coloniale. Cette réflexion est au cœur du livre de l’historien algérien Hosni Kitouni, Histoire, mémoire et colonisation, paru en Algérie en 2024 dans une maison d’édition peu diffusée en France (mais heureusement accessible via le portail Cairn). Lassé de constater que « seuls existent sur ces événements les récits des bourreaux » (p.16), il déconstruit dans ce livre non seulement le mythe autour de Bugeaud, mais aussi la construction du récit des « enfumades du Dahra », et plus radicalement encore, tous les discours historiographiques qui, depuis le XIXe siècle, ont concentré le récit des violences de la conquête coloniale autour de figures malfaisantes et d’événements extrêmes.
Le récit officiel des « enfumades » du Dahra a maintes fois été raconté. Les 18 et 19 juin 1845, le colonel Pelissier, subordonné à Bugeaud, enfume des grottes où se trouvent des membres de la tribu des Ouled Riah : hommes, femmes et enfants. Près de 700 personnes meurent asphyxiées. L’épisode est rendu public par la parution d’une lettre du colonel Pelissier lui-même dans le journal gouvernemental l’Akbhar, puis suscite des débats, des condamnations en métropole, sans qu’au bout du compte le colonel ni le maréchal soient inquiétés. En s’appuyant sur les mêmes textes que ceux mobilisés par Zytnicki, Kitouni interroge le besoin des contemporains de l’événement de narrer la violence, sans fard, en soulignant que ce n’est pas une nouveauté, et que l’on trouve déjà dans les relations des conquistadors des descriptions très crues des violences infligées aux peuples amérindiens. Tout cela participe d’une construction de la terreur. Elle a été immédiate, a fasciné, et a été reprise dans les récits des historiens et des historiennes, dont la principale source d’information sur ces violences est la voix des responsables des exactions eux-mêmes. Kitouni montre bien comment le récit des violences commises, qui a circulé en Algérie et en métropole, soulève l’indignation, certes, mais est aussi un artifice rhétorique : « Ainsi entre les imaginaires de la colonie et de la métropole se tisse un récit commun autour de la violence d’exception, fondé sur des préjugés empruntant leurs figures au vieux fond culturel de l’Europe à l’égard de l’Orient et de l’islam » (p. 49). Pour l’auteur, l’accent mis sur la dénonciation des enfumades, est au fond une façon de masquer tout une série de crimes coloniaux et le caractère systémique de ces violences.
L’ouvrage d’Hosni Kitouni propose ainsi une réflexion critique, et sans concession, sur l’histoire qui s’écrit, en France et en Algérie. Il tente également de proposer un récit alternatif des violences de la conquête, en relisant les sources liées aux débats sur les enfumades, en soulignant que l’indignation est loin d’être générale, et se limite à quelques pairs de France. Que les enfumades soient « un fait inouï et sans précédent de l’armée française », selon les mots du prince de la Moskowa, fils du maréchal Ney, sert souvent à illustrer l’opposition à Bugeaud. L’historiographie s’est largement emparée de ces discours pour montrer les dissensions au sein de l’armée, et les oppositions entre Bugeaud et le gouvernement. L’ouvrage de Zytnicki s’inscrit dans cette perspective. Mais, souligne Kitouni, on peut aussi y lire une volonté d’attirer l’attention sur l’exceptionnalité de l’événement. Vendée, expédition d’Égypte, répression à Saint-Domingue, campagnes d’Italie et guerre en Espagne : sans remonter très loin dans le temps, on trouve, nous rappelle Kitouni, de nombreuses violences extrêmes (tueries de masse, viols collectifs) dans les campagnes militaires françaises. Les officiers qui se retrouvent en Algérie comme Rovigo, Soult, Bugeaud ont expérimenté des méthodes de guerre en Espagne entre 1810 et 1813. Ils sont donc moins des « cas » que les rouages d’un système qui, même s’il a provoqué quelques critiques, a tenu, longtemps.
Les enfumades du côté des vaincus
L’ouvrage pointe également un certain nombre d’inexactitudes dans les récits qui ont été faits de l’épisode des enfumades du Dahra. Kitouni souligne ainsi, en retraçant la chronologie fine de la parution dans l’Akhbar de l’article qui fit scandale, que Bugeaud savait que cet article allait paraître. Il ne s’agit donc pas, selon lui, d’une « fuite », ainsi que la qualifient depuis Charles-André Julien tous les historiens de l’Algérie. Pour Kitouni, Bugeaud cherche à exploiter politiquement ce massacre en poussant Soult dans ses retranchements. Dans cette volonté de remettre en question les présupposés non discutés de l’historiographie, l’auteur tente une généalogie intéressante du terme d’enfumade, qui ne fut pas utilisé par les acteurs militaires, et n’existait pas dans les dictionnaires de l’époque. Le glissement du terme « enfumage » à « enfumade », qui évoque des actions plus anodines, est révélateur. Son adoption dans l’imaginaire collectif métropolitain peut alors être interprétée comme une forme d’euphémisation du massacre. Pointant un effet de singularisation, il souligne : « Enfumade évoque d’emblée des personnages – Pélissier et Bugeaud – et leurs actes comme si la violence relevait de leur seule responsabilité » (p. 61). Plus encore, l’action peut simultanément être associée au bon droit : « Quoiqu’atroce, cruelle, hors-norme, l’enfumade est légitime puisqu’elle s’exerce contre des réfractaires, hors-la-loi, indignes de pitié (p. 60).
Comment alors écrire cette histoire au plus près des faits et en se détachant des catégories qu’imposent les sources régulièrement mobilisées ? Les deux dernières parties du livre proposent une relecture des événements, pour tenter de raconter une autre histoire, rejetant l’exceptionnalité proclamée de l’événement, et replaçant, autant que faire se peut, les Ouled Riah comme des acteurs à part entière, et pas seulement victimes passives. Qu’ont-ils réellement vécu, quel a été l’effet des violences subies par les femmes et les enfants, comment ont-ils gardé le souvenir de cet événement traumatique ? Kitouni s’appuie ici sur la littérature anthropologique et sur la mémoire de l’événement en Algérie. Il recourt aussi largement à la bibliographie anglo-saxonne, s’appuyant sur des ouvrages peu connus en France [13]. L’historien souligne également combien l’histoire de la conquête, centrée sur des événements paroxystiques, s’accorde mal avec d’autres temporalités, plus lentes, nécessaires pour comprendre ce qu’ont vécu les Ouled Riah. Il retrace donc l’histoire de la colonisation dans la région du Dahra, le grignotage du territoire et le sentiment de perte pour les Dahraoui. Il prend aussi le temps de raconter l’histoire d’une insurrection, menée d’une part par les « cherifs insurgés », et d’autre part par Abd el-Kader, qui inquiètent l’armée française et créent un état de tension inédit. L’un des apports de son ouvrage est de retracer très précisément, à partir des partir des journaux de route de la colonne Ladmirault et de Pelissier (archives du Service historique de la Défense), les événements entre le 11 et le 23 juin et les opérations d’encerclement des Ouled Riah dont il fait l’hypothèse, témoignage à l’appui, qu’ils n’ont pas « fui » dans les grottes, comme le dit la version officielle (ce qui signifierait qu’ils sont allés au suicide), mais qu’ils y habitaient.
Plus largement, Kitouni montre comment cette histoire a ressurgi après 2005 en Algérie, avec la reconnaissance officielle (un mémorial a été élevé à l’entrée des grottes), sans hésiter à montrer que l’histoire académique en Algérie est à la peine. Maîtrisant parfaitement la bibliographie en français, en arabe et en anglais, Kitouni propose une revue critique de la littérature qui rend bien compte de ce qui existe, insistant aussi sur la nécessité de sortir du nœud franco-algérien pour parvenir à se poser les bonnes questions. Lecteur des subalternistes et des décoloniaux, il reproche aux historiens français de ne pas remettre en cause la nature de leurs sources, même quand ils sont dans une approche critique, et aux historiens algériens de n’avoir pas réussi à s’emparer de l’histoire de la période coloniale, en dehors de l’épisode de la guerre d’indépendance.
Décoloniser l’histoire de la conquête
Comment, et pour qui écrire sur les violences coloniales ? Historiens et historiennes sont pris dans des configurations sociales et intellectuelles avec lesquelles ils composent. En matière d’histoire coloniale, la persistance des héritages, les traces, et les débats mémoriels sont si denses qu’il est impossible de s’en détacher. Le regard réflexif et historiographique d’Hosni Kitouni est, de ce point de vue, tout à fait précieux. Sans doute l’ouvrage de Colette Zytnicki, après d’autres, est-il utile pour rappeler des faits déjà bien connus, mais parfois encore ignorés du grand public. C’est une alternative à la dénonciation plus ouvertement politique de certains auteurs, comme le politiste Olivier Le Cour Grandmaison, qui, dans son petit livre Oradour coloniaux français, revient sur les usages de l’histoire dans l’hexagone [14]. Aussi louable et utile que soit la volonté de recontextualiser dans le débat franco-français l’histoire coloniale et ses récurrentes apories, les registres de l’indignation et de l’émotion ne s’accordent pas toujours avec l’administration de la preuve. On peut regretter une histoire essentiellement faite de discours, de citations et de fragments, qui risque de ne convaincre que les convaincus. Surtout, comme le souligne très justement Jean-Michel Aphatie dans une postface brève mais percutante, ces dénonciations sont prononcées dans des sphères d’où sont singulièrement absents les anciens colonisés ou leurs descendants [15].
Le débat est loin d’être clos. Pour ne pas en rester à une dénonciation incantatoire des violences, il est plus que jamais nécessaire de parvenir à écrire une histoire ancrée dans le terrain des conflits, le quotidien des combattants et des civils touchés par cette guerre, sans se limiter à pointer les responsabilités, par ailleurs indiscutables, des « grands hommes ». Écrire l’histoire des violences à la période coloniale, c’est sans doute aujourd’hui travailler à éclairer les violences systémiques, à décoloniser l’historiographie en lisant les collègues algériens plus systématiquement, même si les circuits éditoriaux et les langues de travail entravent l’accès à certaines publications. Écrire cette histoire, c’est aussi et enfin parvenir à changer d’échelle, pour tenter d’articuler l’histoire de l’Algérie à celles d’autres territoires (comme cela a été fait récemment pour l’histoire de la guerre d’indépendance), pour parvenir à dépasser les enjeux mémoriels qui structurent la relation entre la France et l’Algérie, mais aussi l’écriture de cette histoire.
Hosni Kitouni, Histoire, mémoire et colonisation : Démêler les complexités de la violence coloniale et ses séquelles en Algérie, Alger, Chihab Éditions, 2024, 228 p. ; Colette Zytnicki, Le cas Bugeaud. Les violences de la conquête coloniale en Algérie, Paris, Tallandier, 2026, 336 p., 23 € (ISBN : 9791021054967).