Quand l’espace urbain devient un instrument de domination
par Saliou Dit Baba Diallo
Laboratoire d’Histoire de l’IFAN Cheikh Anta Diop (Dakar, Sénégal)
Email :
À la fin du XIXᵉ siècle, la ville de Bakel, située sur les rives du fleuve Sénégal, occupe une place stratégique dans l’expansion coloniale française en Afrique de l’Ouest. Ancien poste commercial, elle devient progressivement un centre militaire et administratif essentiel. Une photographie prise dans les années 1880 permet aujourd’hui de mieux comprendre comment la colonisation a transformé l’organisation de la ville et les modes d’habiter. Loin d’être un simple décor, l’habitat colonial révèle des rapports de pouvoir profonds, inscrits durablement dans l’espace urbain.

Poste de Bakel. Source : Archives nationales d’Outre Mer, consultée le 7 juillet 2024
1. Deux formes d’habitat, deux mondes
La photographie montre clairement une opposition spatiale marquée.
Au premier plan, on distingue un ensemble de cases construites en banco, couvertes de toits de chaume et disposées de manière dense. Ces habitations, occupées par les populations locales, sont séparées par des ruelles étroites et forment un tissu urbain compact. À l’arrière-plan se dresse le fort de Bakel. Construit en pierre et en ciment, entouré de murs solides et situé en hauteur, il domine visuellement l’ensemble de la ville. Cet édifice incarne la présence militaire et administrative française. Cette juxtaposition n’est pas le fruit du hasard. Elle illustre l’existence de deux modèles d’habitat distincts, correspondant à deux groupes sociaux que la colonisation cherche à maintenir séparés : les colons et les populations locales.
2. Un habitat local mal compris
Les autorités coloniales décrivent souvent l’habitat africain comme fragile, insalubre ou archaïque. Ces jugements, largement relayés dans les rapports administratifs, servent à justifier les politiques d’aménagement et la prétendue mission civilisatrice de la France. Pourtant, l’organisation de l’habitat local répond à des logiques sociales et environnementales précises. La proximité des habitations favorise les solidarités familiales et communautaires, tandis que l’usage de matériaux locaux permet une meilleure adaptation aux conditions climatiques. Loin d’être désordonné, cet habitat est le produit d’un savoir-faire ancien, souvent incompris par les observateurs coloniaux.
3. Le fort : symbole de pouvoir et de contrôle
Le fort de Bakel représente l’habitat colonial par excellence. Sa position dominante, son isolement et sa solidité traduisent une volonté claire de contrôle et de surveillance. En s’installant sur les hauteurs, les autorités françaises affirment leur supériorité politique et militaire. Cette implantation spatiale reflète également le refus de toute mixité résidentielle. Les colons vivent à distance des populations locales, dans un espace perçu comme plus sûr, plus sain et plus « moderne ». L’organisation de la ville devient ainsi un outil de hiérarchisation sociale et raciale.
4. Une ville ségréguée
À Bakel, comme dans de nombreuses villes coloniales, l’espace urbain matérialise la domination. La séparation entre habitat colonial et habitat local institue une ségrégation socio-spatiale durable, qui structure les relations entre colons et colonisés. La photographie montre comment cette ségrégation est rendue visible, presque naturelle, par la mise en scène de l’espace. Elle participe à la diffusion d’une image d’ordre et de supériorité, destinée aussi bien aux autorités métropolitaines qu’aux populations locales.
5. La photographie comme source historique
Longtemps considérée comme un simple document illustratif, la photographie est aujourd’hui reconnue comme une source historique à part entière. Dans le contexte colonial, elle joue toutefois un rôle ambigu. Elle informe, mais elle sert aussi à justifier la domination et à masquer les violences et les inégalités. L’image du poste de Bakel donne à voir une ville apparemment ordonnée et hiérarchisée. Elle invite cependant à une lecture critique, attentive à ce qu’elle montre autant qu’à ce qu’elle dissimule.
6. Comprendre la ville coloniale autrement
À travers l’étude de l’habitat à Bakel, on comprend que la colonisation ne transforme pas seulement les institutions politiques, mais aussi les espaces de vie quotidiens. La ville devient un lieu où s’expriment les rapports de pouvoir, les exclusions et les résistances silencieuses.
Loin d’être neutre, l’organisation de l’habitat colonial révèle ainsi les logiques profondes de la domination française dans le Haut-Sénégal.
Dr Saliou Dit Baba Diallo, Laboratoire d’Histoire de l’IFAN Ch. A. Diop (UCAD)
Le présent document constitue un article de vulgarisation. Pour approfondir la compréhension du sujet, il est possible de se référer aux travaux suivants :
Articles et chapitres
Bathily, Abdoulaye (1972). « La conquête française du Haut-Fleuve (Sénégal), 1818-1887 ». Bulletin de l’IFAN, 34, 67-112.
David, Phillip (2011). « La carte postale sénégalaise au service de l’histoire ». Notes africaines.
Foliard, Daniel (2009). Combattre, punir, photographier, La Découverte, 2020.
Roux, Corentin (2012). « Un impérialisme photographique ? ».
Ouvrages
Chapuis, Frédérique (2008). Mama Casset et les précurseurs de la photographie au Sénégal. Paris : Karthala.
Diallo, Saliou Dit Baba (2021). Wolofs et Français en pays soninké. Paris : L’Harmattan.
Forlacroix, Christian (1970). La photographie au service de l’histoire d’Afrique. Paris : CNRS Éditions.
Garcia, Patrice (1982). Histoire de la photographie à la Côte Occidentale d’Afrique. Dakar : IFAN.
Martin Saint Léon, Pascal, & N’Goné Fall (dir.) (2005). Anthologie de la photographie africaine et de l’océan Indien. Paris : Somogy.
Paoletti, Giulia (2015). Portrait and Place: Photography in Senegal, 1840–1960. Dakar : IFAN.
Paoletti, Giulia. Analyse des archives photographiques du Sénégal colonial. Dakar : IFAN.
Ricou, Xavier (2010). Trésors de l’iconographie du Sénégal colonial. Paris : Riveneuve.
Collections et fonds
Photothèque de l’IFAN, Dakar – Fonds photographiques coloniaux, XIXe–XXe siècle.