L’année 2025 du centenaire de la naissance de Frantz Fanon, qui se termine, a été l’occasion de nombreuses publications par notre site concernant les multiples colloques, livres et films qui l’ont marquée.
Dans sa dernière édition, il a publié un article de Lydie Esther Moudileno intitulé « Les “Afriques” de Frantz Fanon ». Alice Cherki, qui a travaillé avec Frantz Fanon à l’hôpital psychiatrique de Blida, nous a écrit pour y réagir : « Je ne peux m’empêcher de vous signaler mon désaccord avec bien des points de son analyse. Dès son engagement lors de la deuxième guerre mondiale, Fanon a été en contact avec les soldats d’Afrique noire. Voir son texte “Africains-Antillais” ». Selon Alice Cherki, l’autrice prête à Fanon l’idée reçue d’une supériorité des Antillais vis-à-vis des Africains « sortis de la brousse » qui circule dans une partie de la société martiniquaise. Alors que, précisément, il s’en distinguait dans sa volonté de rencontre et même de fusion avec tous les Africains, ceux du Maghreb comme les Subsahariens, dans leur désir d’émancipation. L’autrice de cet article y voit la source de « rendez-vous manqués » de Fanon avec les Africains noirs, alors qu’il a eu plutôt des doutes et des interrogations sur les indépendances des Etats africains telles qu’elles se dessinaient, qui lui ont fait se poser des questions sur l’avenir de ces pays. Telle serait, de l’avis d’Alice Cherki, la question intéressante à poser : Fanon s’inquiétait du devenir des indépendances des pays d’Afrique, y compris de l’Algérie, même s’il ne la désigne pas explicitement. Et même s’il meurt trop tôt pour qu’on puisse appuyer cette hypothèse sur des certitudes.
Nous publions ci-dessous un article d’Alice Cherki, psychiatre, psychanalyste et écrivaine algérienne qui s’est formée auprès de Fanon dans l’équipe de ce dernier à l’hôpital psychiatrique de Blida-Joinville en 1956 et qui a partagé son engagement pour l’indépendance de l’Algérie. Cet article intitulé « Fanon et fanonisme » a d’abord été publié dans l’Encyclopédie de la colonisation française dirigée par Alain Ruscio (Les Indes savantes, 2022, tome 3).

Le Martiniquais Frantz Fanon (1925-1961), médecin psychiatres, essayiste, a profondément marqué la pensée contestataire, antiraciste et anticolonialiste du XX ème siècle – et au-delà. Ses maîtres-livres, Peau noire, masques blancs (1952), puis Les damnés de la terre (1961) ont été lus par des milliers de dirigeants et de militants nationalistes[1]. Mais Fanon fut bien plus qu’un penseur : lorsque les circonstances de la vie le mirent en situation de faire des choix, il rallia sans hésiter le Front de libération nationale algérien, en devint un des propagandistes, rédigeant maints articles (El Moudjahid), et même un ambassadeur itinérant. Ses engagements ne l’empêchèrent nullement, d’ailleurs, d’entamer une critique, qu’il ne put poursuivre, sur les nouvelles oppressions nées dans les pays nouvellement indépendants. Malheureusement, une maladie foudroyante l’emporta, à l’âge de 36 ans, quelques mois seulement avant l’indépendance de l’Algérie.
Fanon avant l’Algérie
Frantz Fanon est une des figures marquantes des luttes anticoloniales du XX ème siècle. Né à Fort-de-France en Martinique le 25 juillet 1925, il meurt algérien à 36 ans, le 6 décembre 1961 (des suites d’une leucémie). Décédé à l’hôpital militaire de Bethesda à Washington, il sera enterré selon son vœu en terre algérienne[2]. Il a connu les épreuves du nazisme, du colonialisme et du racisme anti-noir et anti-maghrébin.
Engagé volontaire dès ses 18 ans dans le combat contre le nazisme en France au sein du Bataillon V des Forces Françaises Libres, il participe au débarquement de Provence et remonte jusqu’en Alsace par la route Napoléon. Blessé dans le Doubs, il reçoit la Croix de guerre des mains du Général Salan. Au cours de ces années de guerre, dont il gardera un souvenir amer[3], il fait l’expérience du racisme ordinaire sévissant dans l’armée et la population. Renvoyé en Martinique à la fin de la guerre, il participe, tout en étant plutôt favorable aux idées indépendantistes, à la campagne d’Aimé Césaire pour la députation. En 1946, boursier à Lyon, il entreprend des études de médecine et s’oriente vers la psychiatrie. Il suit parallèlement les cours de Maurice Merleau-Ponty et d’André Leroi-Gourhan et écrit des pièces de théâtre[4]. Fanon ne s’inscrit à aucun parti politique, mais milite activement dans la mouvance anticolonialiste de l’époque. Il s’insurge tout particulièrement contre la répression de l’insurrection malgache de 1947.
Fanon se distingue par un article publié en février 1952 dans la revue Esprit : Le Syndrome Nord africain[5]. S’y annonce le thème qui animera ses actes et écrits tout au long de sa vie : le combat contre la chosification de l’Homme nié dans sa singularité et considéré comme pur objet.
La même année, Fanon publie son premier livre aux éditions du Seuil Peau Noire Masques Blancs, préfacé par Francis Jeanson[6]. Il y décrit les effets de l’aliénation du Noir sous le regard dominateur du Blanc, sûr de sa suprématie politique, culturelle, linguistique et corporelle. Au sein de cet ouvrage s’inscrit déjà le double mouvement de la pensée de Fanon. Se déployant comme une praxis, elle s’attache à décrire les effets d’une assignation qui pousse jusqu’au « sentiment de non existence » tout en se donnant les moyens de la mettre à mal et de reconstruire une nouvelle relation : « Le malheur de l’homme de couleur est d’avoir été esclavagisé. Le malheur et l’inhumanité du Blanc sont d’avoir tué l’homme quelque part. (…) Moi l’homme de couleur, je ne veux qu’une chose : que jamais l’instrument ne domine l’homme. Que cesse à jamais l’asservissement de l’homme par l’homme. C’est à dire de moi par un autre. Qu’il me soit permis de découvrir et de vouloir l’homme, où qu’il se trouve. Le nègre n’est pas. Pas plus que le Blanc »[7].
Son parcours de psychiatre le conduit en 1952 au Centre Hospitalier de Saint-Alban-Sur-Limagnole où il fait la rencontre du psychiatre François Tosquelles, militant antifranquiste refugié en France et précurseur de la social-thérapie. À ses côtés, il découvre et met en œuvre cette conception spécifique du soin des malades mentaux qui deviendra ensuite la psychothérapie institutionnelle. Cette rencontre est un événement majeur dans la pratique psychiatrique et politique de Frantz Fanon. Elle renforcera son engagement contre l’aliénation, celle du fou et de tous les opprimés. Dès lors, en vrai précurseur, Fanon pense ensemble trois champs de l’oppression : l’individuel, le culturel et le politique.
La rencontre décisive avec l’Algérie
En juin 1953, Fanon est nommé médecin des hôpitaux psychiatriques français. Il opte pour un poste en Algérie où il arrive fin novembre. Il découvre la situation coloniale dans une colonie de peuplement. L’Algérie est alors considérée comme trois départements français. Dès son arrivée, il constate que les tensions dans le pays, exacerbées par les événements de Sétif et Guelma de mai 1945, sont considérables.Dans ce territoire colonial, l’indigène est considéré comme un sous-homme, y compris chez les psychiatres de l’École d’Alger qui développent en toute tranquillité la théorie du primitivisme de l’indigène[8].
À l’Hôpital psychiatrique de Blida, Fanon en compagnie de ses internes et de certains collègues s’insurge contre l’aliénation et l’acculturation de ses patients et met en place, à contre courant des pratiques en vigueur, des initiatives de social–thérapie inédites en situation coloniale. Notamment des activités collectives revalorisant des référents culturels qui font sens pour les patients – hommes indigènes musulmans – de l’un de ses services. Il ne se positionne pas pour autant comme culturaliste : la culture doit s’affranchir de traditions enkystées tout en ne se soumettant pas, dans une visée assimilationniste, à celle du colonisateur.
Dans le même temps, dès 1955, Fanon s’engage dans la lutte pour l’indépendance de l’Algérie à l’intérieur du pays – il prodiguera abris et soins aux maquisards algériens jusqu’à son expulsion d’Algérie en décembre 1956 –, notamment aux côtés de Abane Ramdane[9]. Son expulsion fait suite à sa lettre de démission[10] de l’hôpital de Blida adressée au ministre résidant[11] en Algérie, Robert Lacoste.
Il participe entre temps au premier Colloque des écrivains et artistes noirs[12] à la Sorbonne en septembre 1956 et y donne une intervention très remarquée : Racisme et culture. Il y analyse les effets de la domination coloniale sur le plan politique et économique, mais également dans ses dimensions culturelles, psychiques et corporelles : « L’expropriation, le dépouillement, la razzia, le meurtre objectif se doublent d’une mise à sac des schémas culturels ou du moins conditionnent cette mise à sac »[13].
La « momification » de la culture colonisée écrit-il, entraîne une momification de la pensée. Il conclut son propos en affirmant ce que constituerait une vraie libération : « La culture spammée et rigide de l’occupant, libérée, s’ouvre enfin à la culture du peuple devenu réellement frère. Les deux cultures peuvent s’affronter, s’enrichir. L’universalité réside dans cette décision de prise en charge du relativisme réciproque de cultures différentes une fois exclu irréversiblement le statut colonial »[14].
Fanon militant du FLN
Fanon rejoint en1957 le Front de Libération Nationale algérien de l’extérieur à Tunis. Il y poursuit une triple activité de militant, de rédacteur au sein de la version francophone du journal officiel du FLN, El Moudjahid et de psychiatre. Il crée à l’intérieur de l’hôpital Charles Nicolle de Tunis, le premier hôpital de jour d’Afrique : le Centre Neuropsychiatrique.
En 1959, il rédige L’an V de la révolution algérienne, plus connu sous le nom de Sociologie d’une révolution. Fanon y interroge la position du gouvernement français qui s’enlise dans une guerre d’Algérie qui cause tant de morts. Il insiste sur l’engagement des Algériens dans le combat pour l’indépendance. Celle-ci est inéluctable. Et ce, du fait des mutations sociales qui se produisent au sein même de la lutte pour la libération et bouleversent la société algérienne.
En décembre 1958, Fanon fait partie de la délégation algérienne pour la première Conférence de l’union des peuples africains organisée à Accra[15] par Kwame N’Krumah. Dans son allocution, il insiste sur l’inter-transversalité des luttes d’indépendance africaines et la nécessaire solidarité entre peuples dominés, premier pas vers la décolonisation totale du continent. Il affirme : « Chaque Africain doit se sentir engagé concrètement et doit pouvoir répondre à l’appel de tel ou tel territoire. Il importe de ne pas isoler le combat national du combat africain. Il n’est pas possible à un Algérien d’être vraiment algérien, s’il ne ressent pas au plus profond de lui même le drame inqualifiable qui se déroule en Rhodésie ou en Angola »[16].
Au cours de l’année 1959, Fanon devient l’interlocuteur privilégié des représentants des mouvements officiels et clandestins qui luttent dans toute l’Afrique pour l’indépendance. Il incite notamment les syndicats (alors peu nombreux) de tous les pays africains à s’unir.
Nommé en février 1960, ambassadeur itinérant du GPRA[17] en Afrique sub-saharienne, Fanon qui rencontre de nombreux leaders politiques[18], prend la mesure des enjeux africains globaux et de la disparité des situations sociopolitiques des différents pays d’Afrique. Participant aux conférences panafricaines de l’époque à Léopoldville, Bamako, Conakry, Addis-Abeba et Tunis[19], il défend une pensée panafricaine ancrée dans le projet d’une Afrique pleinement autodéterminée et débarrassée de toute relation de subordination. Le panafricanisme de Fanon est conçu comme une « solidarité agissante »[20] des peuples africains contre la colonisation. Il doit s’activer dans le présent dans des stratégies concrètes[21] – la création des États-Unis d’Afrique – et surtout préparer le futur[22].
Dès la fin 1958, Fanon s’inquiète cependant des dangers qui guettent les luttes d’émancipation africaines et les jeunes États indépendants. Il met en garde contre les dérives des nouveaux dirigeants et des néo-bourgeoisies nationales. Pour lui, la lutte pour l’indépendance ne suffit pas. Il importe que les pays nouvellement indépendants ne reproduisent pas des régimes d’oppression identiques au système colonial. Il met notamment en garde contre la création d’un parti unique vidant de sens l’exercice de la citoyenneté. Il faut aller au delà de la lutte nationale et créer les conditions d’une véritable « décolonisation de l’être ». Fanon voit toutefois, souvent impuissant, se dérouler sous ses yeux ce qu’il redoutait le plus : l’avènement d’un « post-colonialisme » institutionnalisé par des gouvernements de compromis et leurs luttes de pouvoir, leur corruption, leur violence et leurs polices militarisées. Ses amis politiques les plus proches sont assassinés (Félix Moumié, Patrice Lumumba). Fanon lutte à contre-courant : aux divisions croissantes, aux méandres de la diplomatie qui s’amorce, il persiste à opposer un projet de rassemblement et de libération totale et africaine.
C’est dans cette urgence politique et dans une course contre une maladie qu’il sait incurable, que Fanon rédige Les damnés de la terre. Préfacé selon son souhait, par Jean-Paul Sartre, il sera publié quelques jours avant sa mort, en 1961, par l’éditeur François Maspero[23].
Une pensée originale et marquante
La pensée de Fanon est étroitement liée à l’analyse des conséquences politiques, sociologiques et subjectives de la domination coloniale – et ses analyses peuvent s’étendre à tous les rapports dominants-dominés – et du racisme déclaré ou camouflé. De Peau Noire, masques blancs aux Damnés de la Terre en passant par sa pratique psychiatrique, Fanon interroge les fondements épistémologiques du système de domination coloniale qui s’arroge l’exclusivité de la normativité et de l’objectivité. Il se fonde sur son expérience de vie et ses analyses qui s’enracinent dans sa connaissance tant de la violence exercée dans l’hôpital psychiatrique vis-à-vis de l’aliéné mental que de celle du système colonial ou néocolonial vis à vis du colonisé. Fanon met en lumière la violence structurelle et multi-dimensionnelle du contexte colonial et néocolonial où le dominant assigne le dominé en dehors même du registre de l’humain, dans une « zone de non-existence ». Fanon sait et montre que cette oppression et exclusion qui « chosifie », engendre chez l’opprimé : déréliction, recours à un monde imaginaire et surtout une violence erratique. Cette violence doit d’être canalisée chez l’homme aliéné dans tous les domaines du réel : individuel, culturel et politique.
Et sur le plan politique, pour renverser cet ordonnancement du monde, l’action est nécessaire. La colère et la violence produites et alimentées par le système colonial doivent être réorientées dans la lutte. Et si le dialogue est impossible, la lutte armée s’impose.
Pour Fanon, la lutte pour l’indépendance ne suffit cependant pas ; elle est seulement une étape vers la création des conditions d’une vraie décolonisation de l’être. « La décolonisation ne passe jamais inaperçue car elle porte sur l’être, elle modifie fondamentalement l’être, elle transforme des spectateurs écrasés d’inessentialité en acteurs privilégiés, saisis de façon quasi grandiose par le faisceau de l’Histoire »[24].
Il s’agit, tout en s’extirpant de la relation d’aliénation à l’Europe, de créer les conditions d’émergence d’un homme neuf et de sa culture révolutionnaire humaniste quelles que soient sa langue coloniale et sa couleur de peau.
Fanon alerte en ce sens sur les dérives du néocolonialisme et d’un nationalisme vidé de progressisme social et politique. Il faut rester vigilant, ne pas retomber dans les sociétés compartimentées de l’époque coloniale : les nouvelles élites nationales se doivent d’inclure le peuple au cœur du politique, « rationaliser la praxis populaire ». Il faut « faire comprendre aux masses que tout dépend d’elles »[25].
Ainsi met-il en garde les mouvements de lutte d’émancipation, les jeunes nations indépendantes et au delà, tous les nationalismes exacerbés, contre les risques des replis identitaires et ethniques. Si la culture nationale est indispensable pour la libération des peuples colonisés, elle ne doit pas se réinscrire dans des schémas d’essentialisation identitaire, ni se crisper sur des traditions figées et fétichisées : « La culture nationale n’est pas le folklore, un populisme abstrait qui a cru découvrir la vérité du peuple »[26].
Si Fanon saisissait parfaitement les enjeux des dynamiques de réappropriation d’un passé nié et dévalorisé, il a toujours pris ses distances avec les mouvements de panafricanisme culturel tels que la négritude et l’arabo-islamisme. Face aux quêtes de pureté, d’authenticité ethnique et raciale, il défendait la création d’un projet culturel national en devenir et en partage, capable d’accueillir l’hétérogénéité de ses acteurs.
Fanon place, au centre de son éthique, l’Homme, comme bien le plus précieux qui ne doit pas être voué à la mort à bout touchant »[27]. Il prône un nouvel universalisme issu de la rencontre des cultures et est précurseur en cela d’Edward Saïd et d’Édouard Glissant. C’est au sein de ce nouvel universalisme que les cultures, y compris celle de l’ancien colonisateur, peuvent désormais se rencontrer et s’enrichir mutuellement. Le but n’est pas de se faire reconnaître par le système qui a dominé – mais de se réintroduire au monde, de l’habiter, de lui redonner sens et de ranimer ses capacités à échanger.
Enfin en avance sur son temps il alerte sur le legs aux générations à venir des « plaies multiples et quelques fois indélébiles »[28]causées par les violences coloniales, les tortures et les guerres. Il prédit les traumatismes et troubles mentaux qui seront, dit-il, pour longtemps l’héritage humain chez les torturés et chez les tortionnaires en Algérie et en France.
La pensée de Fanon s’articule dans un double mouvement de rupture et de reprise. Elle est déconstruction et reconstruction dans tous les domaines du réel humain : destruction des systèmes d’aliénation et reconstruction d’une humanité neuve, un homme neuf visant à un nouvel universalisme fondé sur un dialogue des cultures ouvertes et toujours en mouvement. C’est ce que l’on pourrait appeler le fanonisme.
Fanonisme ?
S’il est difficile de parler de l’oeuvre de Fanon en termes de système, de fanonisme, force est de constater que sa pensée foisonnante lui a largement survécu. Et cela même si ceux qui s’en réclament ne retiennent le plus souvent que les éléments qui étayent leur propre recherche et quête en fonction de leur contexte historique.
Marquée par des périodes d’oubli et de résurgence, sa pensée, parfois vivement critiquée, voire même censurée, a contribué à la constitution d’un champ d’études protéiforme qui opère à l’échelle mondiale.
Dans les années 65-70, le message politique de Fanon voyage entre tous les continents. Il est repris au Japon, en Amérique latine, aux États Unis par les mouvements des droits civiques noirs et les militants radicaux, puis en Afrique du Sud[29]. Au cours de cette période marquée par la Tricontinentale[30], de nombreuses mouvances militantes qui cherchent à se libérer des systèmes oppressifs de l’époque – colonisation, racisme, totalitarisme, impérialismes américain et soviétique – s’inspirent de ses idées et trouvent dans Les damnés de la terre un ouvrage révolutionnaire de référence. Beaucoup cependant, à l’image des Blacks Panthers, s’arrêteront à la lecture du premier chapitre des Damnés de la terre, « De la violence », sans saisir la nécessité du processus de reprise, martelé par Fanon, pour s’engager au-delà.
En Algérie, son nom s’impose et est donné à de nombreux bâtiments et espaces publics. Entre 1971 et 1973, trois livres qui lui sont consacrés paraissent[31].
En Europe, l’Italie se distingue surtout grâce aux initiatives de Giovanni Pirelli qui va impulser les premières publications de Fanon en Italie chez l’éditeur Einaudi. Entre mai et juillet 1961, Pirelli et Fanon conçoivent ensemble le projet éditorial d’une anthologie rassemblant des essais publiés et inédits de Fanon. Cette anthologie devait s’intitulerEssais sur la révolution algérienne et sur la décolonisation en Afrique. Le projet collant au plus près à l’évolution de la pensée de Fanon n’aboutira pas. Pirelli fera publierLes damnés de la terra en 1962 (Turin, Einaudi)et l’année suivante Sociologie de la révolution algérienne (Turin, Einaudi). Seule son anthologie de l’œuvre de Fanon publiée en 1971, sous le nom de Opere Scelte (Turin, Einaudi) proposera une stratégie d’édition différente des volumes publiés pour l’essentiel par Maspero. En 1963, Pirelli fonde à Milan le Centro di documentazione Frantz Fanon.
Au-delà des mouvements anti-impérialistes de l’époque, la psychiatrie constitue une voie d’entrée majeure pour la pensée de Fanon en Italie. Elle influence comme le rappelle le psychiatre Giovani Jervis, citant l’écrivain Raniero Panzieri, la nouvelle psychiatrie défendue par Franco Basaglia[32], psychiatre révolutionnaire et un des fondateurs de la Psichiatria Democratica.
Après une période de mise en retrait, la pensée de Fanon est relancée dans les années 1980 par le développement des Post-colonial studies du monde anglo-saxon. À la lutte des classes s’est substituée, comme l’écrit Achille Mmembé, « la nouvelle question sociale (…) qui a désormais pour enjeu central la reconnaissance des identités lésées »[33]. Peau noire, masques blancs est ainsi redécouvert à la lumière des enjeux contemporains et des nouveaux chantiers de recherche mis à jours par les études post-coloniales, allant de la critique psychiatrique à la critique littéraire et artistique (Cultural studies), en passant par les études de genre (Gender et Queer studies), des savoirs subalternes (Subaltern studies), de la race et des diasporas (Critical race studies)[34].
Dans les années 80, en Europe et tout particulièrement en France, Fanon est cependant oublié et sa pensée méconnue est réduite à un appel à la violence aveugle. En Italie, après la fermeture du Centre de documentation Frantz Fanon à Milan en 1967, la présence de Fanon connaît une sorte de somnolence. Il faudra attendre 1996 pour qu’un autre centre portant le nom de Fanon naisse à Turin avec pour objectif la prise en charge des migrants.
Depuis le début des années 2000 et les temps actuels où l’Homme est mis à mal, où l’exclusion sociale, la racialisation des conflits et les replis identitaires font résurgence, où les mouvements insurrectionnels contre la domination du néolibéralisme s’activent, le nom de Fanon réapparaît[35]. Ainsi dans la sphère universitaire où il a été largement marginalisé, les publications se sont récemment multipliées marquant un regain d’intérêt pour son œuvre. De façon non exhaustive, on peut citer pour les années 2010, l’ouvrage de Matthieu Renault[36] et la publication aux Editions La Découverte d’un recueil de textes inédits en France[37], les travaux de Nigel Gibson[38], de Stefan Bird Pollan[39] et de Lewis Gordon[40] aux États Unis ainsi que de Roberto Beneduce en Italie.
Des films retracent son parcours ou s’inspirent de ses textes. C’est aussi dans le registre musical que Fanon continue de vivre au présent. En France, par la voix des rappeurs français de La Rumeur, Casey, Médine ou encore Rocé et Youssoupha. Aux États Unis, dès les années 1970, par le biais des précurseurs de la conscious music, les Last Poets et Gill Scott Heron, puis par Digable Planets, Dead Prez, Spearhead, The Coup ainsi que Rage Against the Machine. Plus récemment dans son clip, la rappeuse anglaise Little Shimz cite Fanon en épitaphe de son morceau Gratitude qui rend hommage aux manifestations sud-africaines du mouvement populaire « FeesMustFall » de 2015.
Toute l’œuvre de Fanon est un appel à la vigilance. Elle continue de déranger et de faire sens pour une décolonisation réelle.
[1] Même si, dans le second cas, la préface de Jean-Paul Sartre éclipsa un temps l’essai lui-même.
[2] Puis transféré dans le cimetière des « chouhada » (martyrs de la guerre) de la commune d’Aïn Kerma.
[3] « Un an que j’ai quitté Fort-de-France. Pourquoi ? Pour défendre une idéal obsolète (…). Je doute de tout, même de moi. Si je ne retournais pas, si vous appreniez un jour ma mort face à l’ennemi, consolez-vous mais ne dites jamais : il est mort pour la belle cause (…) : car cette fausse idéologie, bouclier des laïciens et des politiciens imbéciles, ne doit plus nous illuminer. Je me suis trompé ! », Lettre adressée à sa mère lors de sa mobilisation, in Alice Cherki, op. cit., p. 25.
[4] Deux de ces pièces : L’Œil se noie et Les Mains parallèles sont publiées in Écrits sur l’aliénation…, op. cit.
[5] Issu de son expérience médicale, cet article n’est pas une description clinique d’une maladie spécifiquement nord-africaine comme le voudrait l’esprit de l’époque. En Algérie, les médecins européens l’appelaient de manière péjorative la coulchite (mal partout). Fanon décrit dans « Le Symptôme Nord Africain » la souffrance globale et diffuse dont témoignent en France, les ouvriers venus d’Afrique du Nord, essentiellement d’Algérie. Jetés là sans passé, sans devenir, dans le fracas d’un monde qui les chosifie : ils ne sont que des bras. Fanon interroge le rejet d’un autre baptisé « bicot », « bougnoule » : cet exilé souffre d’être un homme mort quotidiennement, vivant dans un sentiment total d’insécurité, menacé dans son activité, isolé, sans activité sociale. Exclu de son appartenance à la cité, il n’a droit à aucune existence réelle.
[6] Francis Jeanson (1922-2009), philosophe, éditeur et rédacteur aux Temps Modernes, fondateur d’un réseau européen de soutien au FLN durant la guerre d’Algérie, dit des Porteurs de valises ou Réseau Jeanson.
[7] Op. cit., p. 27.
[8] Selon cette doctrine, l’indigène est régi par la prédominance du diencéphale sur le cortex supérieur faisant de lui un être végétatif et instinctif aux facultés mentales peu développées. De ce fait, il présente une inappétence native pour le travail, manifeste une tendance marquée pour le mensonge et est soumis à une impulsivité criminelle le rendant potentiellement dangereux.
[9] Militant politique et révolutionnaire algérien, Abane Ramdane (1920-1957) a joué un rôle majeur dans l’organisation de la lutte indépendantiste en Algérie. Figure fédératrice qui a su regrouper au sein du FLN l’ensemble des courants politiques, il défend la nécessaire primauté du politique sur le militaire. Il sera assassiné au Maroc en décembre 1957, sur fond de lutte de popuvoir au sein du Front.
[10] La lettre de démission est retranscrite dans Pour la révolution africaine, op. cit., p. 59.
[11] Le socialiste Robert Lacoste avait été nommé ministre résidant (et non résident : par cette subtilité, les politiques avaient voulu souligner que Lacoste resterait en permanence en Algérie durant son mandat) par le président du Conseil, Guy Mollet, en février 1956.
[12] Organisé en septembre 1956 par Aloune Diop. Parmi les participants, on peut compter entre autres : Amadou Hampathé Ba, Leopolod Sedar Senghor, Cheikh Anta Diop, Aimé Césaire, Marcus James, Richard Wright …
[13] Pour la révolution africaine, op. cit., p. 41.
[14] Ibid., p. 51.
[15] Voir cette entrée.
[16] Discours retranscrit dans El Moudjahid, Alger, N° 34, 24 décembre 1968, repris sous le titre « Pourquoi nous employons la violence » en annexe d’une nouvelle édition de L’An V de la Révolution algérienne, Paris, La Découverte, 2001.
[17] Gouvernement provisoire de la République algérienne, fondé en 1958, émanation politique et diplomatique du FLN.
[18] Entre autres Kwame N’kurmah, Sekou Touré, Felix Moumié, Thomas MBoya, Julius Nyere, Roberto Holden, bientôt représentant de l’UPA Angolais et surtout Patrice Lumumba qui est avec Diomi Etnagula,un des représentants du Mouvement National Congolais.
[19] Fanon s’investit pleinement dans l’organisation de la deuxième Conférence des pays Africains de Tunis en 1960.
[20] Saïd Moussaba, Figures de la Révolution africaine. De Kenyatta à Sankara, Paris, La Découverte, Coll. Zones, 2014, p. 160.
[21] En plus d’une union syndicale africaine, Fanon, imprégné du combat algérien milite pour la constitution d’un corps international de volontaires africains capable d’agir militairement à l’échelle du continent.
[22] Celui d’« une Afrique dont le projet est de se constituer en tant que sa force propre, son propre centre » comme l’explique Achille Mbembe dans L’universalité de Franz Fanon, Préface du recueil Œuvres, op. cit.
[23] Imprimé dans des conditions difficiles de semi-clandestinité, l’ouvrage est interdit en France dès sa sortie sous couvert d’ « atteinte à la sécurité intérieure de l’État ». Cela c’était également produit pour son dernier livre, L’An V de la révolution algérienne, également édité par Maspero.
[24] Les damnés, op. cit., p. 40.
[25] Pour Fanon, la libération ne s’apparente pas seulement à l’événement de la lutte, mais au devenir politique incessant d’une raison populaire qui actualise le politique à partir de ses expériences et de ses besoins mêmes ; Les damnés, op. cit., p.187.
[26] Ibid., p. 221.
[27] « Le colonisé, pareil en cela aux hommes des pays sous-développés ou aux déshérités de toutes les régions du monde, perçoit la vie non comme épanouissement ou développement d’une fécondité essentielle, mais comme lutte permanente contre une mort atmosphérique. Cette mort à bout touchant est matérialisée par la famine endémique, le chômage, la morbidité importante, le complexe d’infériorité et l’absence de portes sur l’avenir », L’An V, op. cit., cité par Alice Cherki, op. cit., p. 200.
[28] Les damnés, op. cit., p. 239.
[29] À ce sujet, voir le travail de Nigel C. Gibson, Fanonian pratices in South Africa, Scottsville, Ukzn press, 2011.
[30] Conférence de Solidarité avec les Peuples d’Asie, d’Afrique et d’Amérique Latine qui a eu lieu du 3 au 15 janvier 1966 à la Havane, à Cuba.
[31] Les ouvrages de Philippe Lucas (1971), Pierre Bouvier (1971) et Irene Gendiez (1973), op. cit.
[32] Basaglia cite Fanon et sa lettre de démission de Blida dans son L’Istituzione negata (1968). Il suivra son exemple quelques années plus tard en 1972 en démissionnant de la direction de l’asile psychiatrique de Gorizia. Si les deux hommes se rejoignent par leur critique du savoir psychiatrique et la similitude de leur trajectoire professionnelle, leurs pratiques diffèrent. Entre Fanon et Basaglia, l’écart fondamental tient à deux contextes d’action très différents : celui de la situation coloniale dominée par une « atmosphère sanglante » et celle du contexte italien en vigueur à l’heure de la bataille pour la réforme de la psychiatrie.
[33] Achille Mbembe, Préface du recueil Œuvres, op. cit.
[34] Ibid.
[35] Coïncidant avec la parution française de Frantz Fanon, Portrait, Paris, Edition Le seuil, Coll. Biographie, 2011.
[36] Mathieu Renault, op. cit.
[37] Écrits, op. cit.
[38] Nigel C. Gibson, op. cit.
[39] Stefan Bird Polland, op. cit.
[40] Lewis R. Gordon, op. cit.
Bibliographie
Œuvres de Frantz Fanon
* Peau noire, masques blancs, Paris, Ed. du Seuil, Coll. Esprit, 1952.
* L’An V de la révolution algérienne, Paris, Maspero, Coll. Cahiers libres, 1959.
* Les damnés de la terre, Paris, Maspero, Coll. Cahiers libres, 1961.
* Pour la révolution africaine, Paris, Editions François Maspero, Coll. Cahiers Libres 1964.
* Œuvres, Paris, La Découverte, Coll. Cahiers libres, 2011.
* Écrits sur l’aliénation et la liberté, Paris, La Découverte, Coll. Sciences Humaines, 2015.
Études
* Philippe Lucas, Sociologie de Frantz Fanon : contribution à une anthropologie de la libération, Alger, SNED, 1971.
* Pierre Bouvier, Fanon, Paris, Editions universitaires, Collection Les justes, 1971.
* Irene Gendiez, Frantz Fanon, A Critical Study, London, Wilwood House, 1973.
* Alice Cherki, Frantz Fanon, Portrait, Paris,Paris, Éd. du Seuil, 2000, réédité en 2011, puis paru aux Editions Apic, Alger, 2013.
* Pierre Bouvier, Aimé Césaire, Frantz Fanon. Portraits de décolonisés, Paris, Les Belles Lettres, Coll. L’histoire de profil, 2010.
* Mathieu Renault, Frantz Fanon. De l’anticolonialisme à la critique postcoloniale, Paris, Editions Amsterdam, 2011.
* Stefan Bird Polland, Hegel, Freud and Fanon, The Dialectic of Emancipation, London & New York, Rowman International, Coll. Creolizing the Canon, 2014.
* Lewis R. Gordon, What Fanon Said, New York, Fordham University Press, 2015.