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Édition du 1er au 15 mars 2026

François Maspero, « Confession d’un anticolonialiste »

Archive : une histoire parodique de l'anticolonialisme comme complot « anti-français » par François Maspero.

François Maspero dans les années 1970

François Maspero (1932-2015), fut l’un des plus importants éditeurs français ainsi que l’auteur d’une œuvre littéraire considérable. Il fut aussi un militant anticolonialiste, depuis sa participation au Réseau Jeanson puis Curiel de « porteurs de valise » durant la guerre d’indépendance algérienne jusqu’au Tribunal Russel pour la Palestine dont il était membre. Il ne manquait pas non plus d’humour.

Dans un numéro spécial de La Quinzaine littéraire intitulé « Que sont « nos » colonies devenues ? », publié le 1er août 1990, il livrait sa « confession d’un anticolonialiste ». Un texte qui retrace largement l’histoire de l’anticolonialisme, mais sur un mode parodique, puisqu’il s’y présente lui-même ainsi que ses ancêtres et compagnons comme les acteurs d’un large et redoutable complot « anti-français », pour reprendre un mot qui connait à nouveau actuellement un certain succès en France.


Confession d’un anticolonialiste, par François Maspero

Je suis né en 1932 dans une famille d’intellectuels louches. Mon grand-père s’appelait de son véritable nom Dreyfus de la Tremouille ; élevé dans le double respect obscurantiste du Protocole des sages de Sion et du drapeau blanc du comte de Chambord, il voua très jeune une haine mortelle à la culture européenne en général, à la France des Lumières et à la Troisième République en particulier. Il comprit que le meilleur moyen de lutter contre le Progrès et la Civilisation était de concentrer ses coups sur l’Empire colonial dont Jules Ferry parachevait alors la consolidation et qui risquait d’étendre les Droits de l’homme au monde entier.

Il éduqua ses enfants dans cet esprit de haine pour les placer aux points stratégiques du système colonial. Mon père, pour sa part, choisit très tôt l’Extrême-Orient pour théâtre de ses tristes exploits. Dès le lycée, il avait formé une bande avec quelques camarades dont le cri de ralliement était : « Mort ou colonialisme, mort à l’homme blanc ! ». Parmi les affiliés, figurait notamment Louis Massignon, lequel était très lié lui-même à un certain Charles de Foucault. Ce dernier s’était déguisé en Juif pour pénétrer clandestinement au Maroc et dresser ainsi durablement les musulmans contre la France ; puis il fit semblant de se convertir à la foi chrétienne et alla chez les Touaregs prendre des poses ridicules, histoire de déconsidérer l’autorité des Européens. D’ailleurs, sa haine des Européens atteignit un tel paroxysme qu’il finit par se démasquer en écrivant :

« Nous avons là trois millions de musulmans, desquels le million d’Européens vivant en Algérie vit absolument séparé, ignorant tout de ce qui les concerne, sans aucun contact intime avec eux, les regardant toujours comme des étrangers et la plupart du temps comme des ennemis »[1].

Apprenti sorcier, il mourut égorgé par des indigènes fanatiques. Massignon, lui, se prétendit prêtre catholique de rite oriental et sema le désarroi en Moyen-Orient en prônant l’identité des religions musulmane et chrétienne. Lui aussi finit par se démasquer quand, beaucoup plus tard, en 1947, il lança des protestations démagogiques contre les camps dans lesquels les réfugiés palestiniens étaient allés d’eux-mêmes s’enfermer et dont plus de 40 ans plus tard ils ne veulent toujours pas sortir. Quant à mon père, pour mieux tromper son monde, il affecta d’être athée, ce qui ne l’empêcha pas de rejoindre en Chine un jésuite, autre membre du complot, Teilhard de Chardin. Celui-ci n’avait rien trouvé de mieux pour rabaisser l’homme blanc que de découvrir que l’ancêtre de l’homme était un chinois. Mon père sous prétexte d’écrire l’histoire de la Chine distilla l’idée pernicieuse de l’équivalence des civilisations et, pire, des religions.

Après 1940, mon père révèle sa vraie nature

Tel est le climat méphitique dans lequel j’ai vu le jour. Tout petit, j’ai été abonné aux publications de la Ligue maritime et coloniale afin de tout connaître de l’ennemi que j’aurais à combattre. À trois ans, ma mère m’enseignait mes premiers sabotages. Ainsi, j’ai appris à percer de minuscules trous d’épingle qui rendaient inutilisable le papier d’argent que je collectionnais dans le but de procurer du riz aux petits Chinois. Le bon Père blanc qui les récoltait découvrait mon forfait et il en sanglota. Ce fut la première fois que je vis sangloter l’homme blanc et j’en tirais une volupté telle que toute ma vie je n’ai eu de cesse de l’éprouver encore.

C’est après 1940 que mon père révéla sa vraie nature. Il commença à se réjouir ouvertement des succès des anglo-américains et du colonel félon De Gaulle. L’occupation de l’Afrique du Nord et la perte du Liban ne lui tirèrent pas une larme. Il refusait toute grandeur à l’idée de construction de l’Europe nouvelle. Il poussa même l’abjection jusqu’à se réjouir de la victoire du totalitarisme à Stalingrad. Malheureusement pour lui il commit une erreur de calcul en affichant trop tôt son résistancialisme. Il mourut dans un camp de prisonniers politiques nommé Buchenwald, victime d’une sous-alimentation, elle-même due à la pénurie générale qui frappait l’Allemagne assiégée. Juste retour des choses, il agonisa à peu de distance du chêne de Goethe, symbole de cette civilisation européenne qu’il avait tant honnie.

Après la guerre je me trouvais donc livré à moi-même. À 16 ans, je voyageais en Algérie afin d’y prendre des contacts subversifs. Durant ce voyage, je me complus systématiquement à fond de cale, puis dans des wagons de marchandises, prétendant qu’il s’agissait là de la 4 ème classe, et même de la classe indigène. Je me retrouvais en compagnie d’une multitude d’individus sans aveu, tolérés avec beaucoup d’indulgence par l’administration coloniale. Ils s’entassaient là dans une honteuse promiscuité et se désignaient eux-mêmes sous le nom d’Arabes. Chaque fois que le train passait sur un pont ou près d’un hôpital et d’une école, ils fermaient les yeux ou détournaient la tête. Dans la région de Sétif, je prêtais l’oreille avec complaisance au récit d’une pseudo répression au cours de laquelle l’armée française aurait fait, le 8 mai 1945, des milliers de morts dans la population, me gardant d’objecter à mes interlocuteurs que le seul fait qu’ils fussent toujours en vie montrait bien l’inanité de leur propre propos mensongers.

De retour à Paris, je trouvais tout naturel de joindre ma voix à celles qui clamaient que la France n’avait pas à envoyer un corps expéditionnaire en Indochine. Pire encore : mon père s’étant vu décerné à titre posthume la qualité de résistant, j’eus l’audace d’opérer une comparaison entre la lutte qu’il avait livrée contre l’occupation étrangère et celles que les Vietnamiens menaient contre l’armée française, prétendant ne pas voir que dans le premier cas il s’agissait de se battre contre l’Allemagne nazie et dans le second de s’opposer à la France des Droits de l’homme.

Mes complices, Frantz Fanon, Jean-Paul Sartre, Régis Debray et Maître Jacques Vergès

C’est au début des années 1950, à la fin de la guerre d’Indochine, que je ressentis la nécessité de formuler mon anticolonialisme dans une « doctrine » cohérente qui permit d’accélérer la chute de ce qui était devenu l’Union française. Je me réunissais dans un sous-sol de Saint-Germain-des-Prés avec mes complices, Frantz Fanon, Jean-Paul Sartre, Régis Debray et Maître Jacques Vergès (Régis Debray n’avait alors que 14 ans, mais c’était un génie précoce). Notre premier soin fut de mettre en place une grande campagne de falsification historique. J’étais moi-même orfèvre en la matière : n’avais-je pas été chassé ignominieusement du Parti communiste français pour avoir diffusé un faux « Rapport secret » attribué à Khrouchtchev ? Quant à Sartre, son tempérament de hyène dactylographe nous fut d’un grand secours. Donc nous n’hésitâmes pas à inventer de toutes pièces des textes prétendument accablants pour la colonisation et à les glisser dans toutes les bibliothèques de France.

Nous remontâmes les siècles et c’est ainsi que nous réussîmes par exemple à graver dans l’esprit du public des phrases, des chapitres, des livres entiers attribués à l’abbé Raynal, à Diderot, que ceux-ci n’avaient évidemment jamais écrits, voire à glisser dans l’œuvre de Voltaire des phrases comme le célèbre : « C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe », que nous pûmes introduire jusque dans le dictionnaire Robert. Autre exemple parmi des milliers la dénaturation totale que nous opérâmes des lettres du maréchal de Saint-Arnaud, pour parvenir à faire de ce représentant typique de la France humaniste une brute sanguinaire,  conquérant la Kabylie par le fer et par le feu. Nous glissâmes dans ces lettres les phrases comme celle-ci :

« Chère bien-aimée, je suis bivouaqué sous un rocher au sommet duquel est perchée une ville, exactement comme Constantine. Tous les habitants couronnent les hauteurs. Les habitants n’ont jamais rien payé à la France. Je leur donne trois heures pour payer ou je vais détruire leur nid de vautours et le jeter dans le ravin. Leurs jardins sont charmants »

Ou bien comme celle-là :

« Le lendemain, le jour nous a montré deux pieds de neige. Je me mets en route et à peine avais-je fait quelques centaines de mètres, quel spectacle, frère, et que la guerre m’a semblé hideuse ! Des tas de cadavres pressés les uns contre les autres et morts gelés pendant la nuit. C’était la malheureuse population de Béni-Nadsseur, c’étaient ceux dont je brûlais les villages et que je chassais devant moi »[2].

Nous inventâmes aussi de toutes pièces de fausses campagnes coloniales, imaginant par exemple que la mission Voulet-Chanoine, comme avant elle celle de Gallieni, comme avant elle celle de Faidherbe, avait imité le roi nègre Samory en brûlant les villages et en exterminant les populations sur son passage, ce qui d’ailleurs n’était que la réponse du berger à la bergère et comme s’il existait un autre moyen de faire entendre raison à des primitifs. Enfin nous rédigeâmes de faux livres d’auteurs contemporains que nous fîmes chanter en les menaçant de révéler leurs mœurs cachées. Ce fut le cas d’André Gide pour son pseudo Voyage au Congo. En même temps, nous recrutions des centaines d’agents. Parmi les plus notoires j’en citerai deux, qui étaient à notre entière dévotion : Pierre Vidal-Naquet, qui se faisait passer pour juif, et Madeleine Rebérioux, une ancienne maîtresse de Jaurès. Tous deux nous furent très précieux pour permettre, dans un climat de grande confusion émotionnelle, l’assimilation des anticolonialistes aux dreyfusards ; et même opérer un glissement scabreux de la société coloniale à la société totalitaire. D’autres, tel André Mandouze, qui se prétendait catholique, nous permirent de pervertir le message évangélique. Enfin, nous eûmes notre nègre de service, Aimé Césaire, à qui nous fîmes écrire le Discours sur le colonialisme.

Parallèlement, Alfred Sauvy avait inventé pour nous le vrai faux concept de « tiers-monde » et nous diffusâmes largement le faux vrai concept de « sous-développement ».

« L’Algérie, c’est la France »

Lorsqu’éclata l’insurrection en Algérie, tout était en place pour pervertir durablement l’intelligentsia et intoxiquer l’opinion. Nous n’eûmes pas de mal à montrer l’inanité des propos du ministre de l’Intérieur,  un dénommé Mitterrand, qui clamait de toute sa bonne foi : « L’Algérie, c’est la France ». Notre système était simple. Nous avions des complices infiltrés dans tous les rouages de l’armée et de l’administration avec pour mission de se livrer à des « bavures » que nous nous chargions ensuite de rendre exemplaires. Il suffisait ainsi que nous donnions la consigne à l’aumônier des parachutistes, le Révérend père Delarue, qui était en fait des nôtres, de tenir des propos légitimant la torture, pour que l’armée française dans son ensemble se trouve lâchement salie dans l’opinion internationale, juste au moment où elle accomplissait cette mission admirable de concentrer une partie de la population algérienne dans des camps dits de regroupement à l’ombre du drapeau tricolore et sous la protection des Droits de l’homme.

Nous savions aussi répartir les rôles. Nous plaçâmes l’un de nos acolytes, un certain Robert Lacoste, comme ministre résident à Alger, lequel multiplia des camps d’internement ou furent entassés les suspects, dont certains, particulièrement malins, disparurent. Là-dessus, nous envoyâmes une autre complice, Germaine Tillion, qui affecta de dénoncer ces violations des Droits de l’homme. Puis dans la confusion maître Vergès vint lui-même plaider pour les nationalistes algériens et ressortir le vieux couplet amalgamant résistance et terrorisme. En fait, il s’apprêtait dès cette époque à assurer la défense de Barbie, ce qui est bien la preuve irréfutable que les rebelles algériens étaient des nazis. Nous avions même réussi à placer un soi-disant socialiste, Guy Mollet, à la présidence du Conseil. Quand il ne marchait pas droit, nous le rappelions à l’ordre par quelques tomates bien ajustées. Malheureusement, un élément imprévu va bouleverser nos plans : l’arrivée au pouvoir du général De Gaulle issue d’un gang rival. Nous vîmes vite – dès son premier « Je vous ai compris » – que, comparés à lui, nous n’étions au jeu du cynisme que des enfants.

Nous réussîmes quand même un dernier beau coup, celui de faire nommer préfet de police Maurice Papon qui, le 17 octobre 1961, fit tuer par des policiers parisiens plus de 200 manifestants algériens pacifiques. Malheureusement, la vague d’indignation ne fut pas à la hauteur de ce que nous escomptions. Quoi qu’il en soit, nous avions promis l’impunité à Maurice Papon et nous avons tenu parole. La preuve en est que, inculpé de crimes contre l’humanité pour son activité antisémite à Bordeaux pendant la guerre, il n’a jamais été inquiété pour son activité anti-arabe à Paris en 1961. Face à De Gaulle, il fallut désormais jouer serrer. Il ne suffisait plus de reprendre les sophismes ravageurs du genre : « Un peuple qui en opprime un autre n’est pas un peuple libre ». En 1960, nous décidâmes de nous démasquer en donnant à la doctrine anticolonialiste française sa formulation la plus achevée, je veux parler du Manifeste pour le droit à l’insoumission appelé encore Manifeste des 121[3]. La légende veut que ce Manifeste ait été rédigé par quelques intellectuels indépendants, notamment Maurice Blanchot, Dyonis Mascolo, Maurice Nadeau. Bien entendu ceux-ci n’étaient depuis longtemps que des marionnettes dont nous tirions les ficelles. Pour comprendre à quel point de déréliction nous avions réussi à réduire l’intelligentsia de cette époque il faut suivre le diagnostic établi récemment par une historienne objective :

« En 1960, les intellectuels parisiens signaient sans rien lire n’importe quelle pétition, affirmant que la lutte armée était un devoir, une lumineuse nécessité, vraiment la seule solution »[4].

Je faisais semblant de croire à la sincérité du programme de la Fédération de France du FLN, en fait un gang de tueurs algériens, et diffusais des brochures clandestines qui affirmaient que la future République algérienne serait socialiste et laïque et que les minorités européennes et juives devaient rester en Algérie. Il s’agissait on le sait d’ignobles mensonges. La preuve historique en a été administrée comme toujours par le fait que rien de tout cela ne s’est réalisé. Comment les militants de la Fédération de France du FLN ont-ils pu avoir le cynisme de lancer de telles affirmations, alors que deux ans plus tard à peine, en juillet 1962, ils devaient se faire écraser par les blindés de Ben Bella et de Boumedienne après une brève tentative aventuriste de Commune d’Alger ?

La falsification historique poussée à un point de perfectionnement jamais atteint

En fait, mon système était désormais au point. Il reposait sur deux procédés fondamentaux. Le premier était la proclamation hypocrite de valeurs auxquelles bien entendu nous ne croyions pas et auxquelles nous menions au contraire une guerre sans merci, ainsi des Droits de l’homme, de l’humanisme, etc. En cela nous restions de fidèles disciples de Staline, qui n’hésitait pas à proférer que « l’homme est le capital le plus précieux » tout en pourvoyant le Goulag. Le second procédé était celui de la falsification historique, mais poussé à un point de perfectionnement jamais atteint. En effet, j’avais compris qu’il ne suffisait plus de falsifier les archives du passé, il fallait résolument s’attaquer à celle de l’avenir. Le principe était simple : il s’agissait de défendre une entreprise politique en arguant de ses convictions généreuses et d’affecter de ne pas tenir compte de sa défaite ou de sa dénaturation futures, comme si celles-ci ne constituaient pas la preuve de sa fausseté intrinsèque.

Un bon exemple de l’application simultanée de ces deux procédés se trouve dans les Damnés de la Terre de Frantz Fanon alors que comme l’a excellemment montré un historien de la pensée contemporaine[5] tout ce livre n’est qu’un cri de haine contre l’homme blanc ; on y trouve cette conclusion cyniquement contradictoire :

« Allons, frère, nous avons beaucoup trop de travail pour nous amuser des jeux d’arrière-garde.  L’Europe a fait ce qu’elle devait faire et somme toute elle l’a bien fait. Cessons de l’accuser mais disons lui fermement qu’elle ne doit plus continuer à faire tant de bruit. Nous n’avons plus à la craindre, cessons donc de l’envier (…). Nous ne voulons rattraper personne, mais nous voulons marcher tout le temps, la nuit et le jour, en compagnie de l’homme, de tous les hommes, et il s’agit de ne pas étirer la caravane, car alors chaque rang perçoit à peine celui qui le précède, et les hommes qui ne se reconnaissent plus se rencontrent de moins en moins, se parlent de moins en moins »[6].

Et le même historien montre brillamment comment dans sa préface à ce livre, « trésor de nullité théorique, de contresens historique », Jean-Paul Sartre falsifie l’histoire À L’AVANCE : « Une fois l’Occident maudit, une fois le blanc-seing donné aux nouveaux régime issus de la décolonisation, Sartre retourne à ses chères études et polit son Flaubert »[7]. Il est en effet évident qu’en écrivant sa préface en 1961, Sartre aurait dû prendre en compte la nature réelle des régimes qui devaient sortir de la décolonisation, lesquels ont commencé à se mettre en place à partir de 1962. Au lieu de cela, non seulement il a affecté de ne rien voir, mais il a récidivé. Loin de rester à polir son Flaubert qu’il n’aurait jamais dû quitter, il s’est lancé deux ans plus tard dans de nouvelles nullités théoriques et de nouveaux contresens historiques à propos du personnage de Lumumba, après son assassinat par Mobutu, prétendant que Lumumba avait incarné un type d’humanisme et de démocratie en Afrique dont nous savons bien qu’ils étaient parfaitement mythiques puisqu’il n’a pu les mettre en œuvre. Là comme ailleurs l’Histoire a tranché, montrant qui, de Lumumba et de Mobutu, représentait authentiquement l’indépendance africaine. Et Sartre, là encore, n’est qu’un sophiste.

À la même époque, en 1959, soucieux de donner une façade à ma doctrine anticolonialiste, je créai les éditions Maspero, puis la revue Partisans. Dès les deux premières années on vit se dessiner la cohérence du projet, qui était d’orienter cette doctrine anticolonialiste vers un marxisme-léninisme radical. Qu’on en juge : aux côtés de mes vieux complices Fanon, Sartre, Vergès (Debray finissait de passer ses examens) apparurent des noms qui cachaient en fait autant d’agents de notre mafia : Pietro Nenni, Georges Suffert, Robert Barrat, André Mandouze, Georges Balandier, Danilo Dolci, Lucien Goldman, Maurice Maschino, Gérard Chaliand, Vercors, René Dumont, Jacques Berque, Georges Perec. J’avais eu beau placer mes éditions sous le patronage abusif de Péguy en le citant démagogiquement en tête de mon catalogue, personne ne pouvait être dupe. Il était clair que je préparais la route à des collections plus musclées qui, six ans plus tard, devaient être dirigées par ces véritables terroristes de la culture ayant noms Charles Bettelheim, Georges Haupt, Louis Althusser, Maurice Godelier, Pierre Vidal-Naquet,  Albert Memmi, Fanchita Gonzalez-Battle, Jean Maitron, Fernand Oury, Émile Copferman, Roger Gentius et Yves Lacoste[8]. Mais tous en fait, encore et toujours, simples propagateurs de ma doctrine et manipulés par mes soins.

Dans le même temps, je perfectionnais encore mon système de falsification. J’affectais une prédilection pour la publication de perdants de l’histoire, pour peu qu’ils aient peu ou prou rêvé de socialisme : Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht, Boukharine, Trotsky, Victor Serge, Kropotkine, Nizan, tous ces personnages que l’histoire avait à juste titre envoyés dans sa poubelle, preuve irréfutable que leur action était fausse, leurs pensées fumeuses et leur projet mythique, tous ces loosers, je me repaissais littéralement de leurs œuvres et de leur biographie et je pervertissais la jeunesse par leur lecture. Plus pervers encore, je m’emparais de la même manière de la pensée et de l’action de certains contemporains morts pour avoir poursuivi des projets tout autant chimériques : Félix Moumié, Patrice Lumumba, Mehdi Ben Barka, Che Guevara, Osendé Afana, Martin Luther King, Malcolm X ou Amilcar Cabral. Je prétendais qu’ils nous avaient légué au-delà de leur échec et de leur mort quelque chose d’essentiel. En fait c’est à mon sens L’Humanité qui a donné dans ces années la définition la plus véridique de mon entreprise : « Maspero publie ce que même le rebut des rebuts gaullistes n’accepterait pas d’écrire ».

Soyons fidèles à la mission civilisatrice de la colonisation française

Aujourd’hui que depuis huit ans je ne suis plus éditeur, que je ne pollue plus la société civile de libelles irresponsables et que, là comme ailleurs, les choses ont été remises dans le droit chemin du réalisme et de l’efficacité, aujourd’hui que l’heure est enfin venue de dresser un état des lieux, il est temps de l’admettre : moi et mes complices, nous sommes battus, notre anticolonialisme ne résiste pas à son réexamen. Oui, il se perd dans les brumes de l’absurdité. Nous avons appris des vérités essentielles : de même que la Révolution française était porteuse de la terreur jacobine, que le jacobinisme était porteur du marxisme et que celui-ci était porteur du totalitarisme lénino-stalinien et donc du goulag, de même l’opposition à la guerre d’Indochine était porteuse des Khmers rouges, l’opposition à la guerre d’Algérie était porteuse de l’intégrisme des Ayatollahs, le guévarisme était porteur du Sentier lumineux et la meilleure preuve que la France de De Gaulle, de Pompidou et de Giscard a eu raison de faire et de défaire les régimes de Fulber Youlou, de Tombalbaye, de Bokassa ou d’Ahidjo et de soutenir indéfectiblement ceux de Mobutu, de Hassan II ou de Bongo, c’est que la France des socialistes fait exactement la même chose.

Dans l’un de ces répugnants factums où étaient distillés le venin des doctrines anticolonialistes française, Pierre Vidal-Naquet qualifiait celles-ci de « fidélité têtue »[9]. Aujourd’hui que l’Europe s’unifie sous le signe des Droits de l’homme et retrouve sa foi en elle-même autour du chêne de Weimar à nouveau verdoyant, je découvre enfin à quoi nous devons être vraiment fidèles. Nous devons être fidèles à cette mission civilisatrice de la colonisation française qui s’est incarnée dans le maréchal de Saint-Arnaud, une mission Voulet-Chanoine, un Jules Ferry, un Robert Lacoste ou un Maurice Papon. Fidèles et fiers. Et nous devons souhaiter ardemment que bientôt cent glorieux Kolwezi viennent à tout jamais effacer l’affront de Dien Bien Phu.


[1] Robert et Denise Barrat, Charles de Foucauld, 1959.

[2] Lettres du maréchal de Saint-Arnaud, 1855.

[3] « Nous respectons et jugeons justifié le refus de prendre les armes contre le peuple algérien. Nous respectons et jugeons justifiée la conduite des Français qui estime de leur devoir d’apporter aide et protection aux Algériens opprimer au nom du peuple français ».

[4] Jeannine Verdès-Leroux, La lune et le Caudillo, 1989.

[5] Pascal Bruckner, Le sanglot de l’Homme blanc, 1896.

[6] Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, 1961.

[7] Id.

[8] Ceci est la liste complète des directeurs de collection des éditions Maspero à la fin des années 1960.

[9] Pierre Vidal-Naquet, Face à la Raison d’État, La Découverte. 


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