L’éditeur François Gèze, qui a été à la tête des éditions La Découverte de 1982 à 2014, a été ensuite, de 2017 à son décès en 2023, l’une des chevilles ouvrières de notre site, Histoire coloniale et postcoloniale. Il a expliqué dans un entretien donné en 2019 à la revue Mouvements, n°4, les raisons qui l’ont fait s’intéresser particulièrement à l’histoire coloniale.
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Mouvements : Dans les années 1980, du côté des historiens académiques, il n’y a pas grand-chose sur la guerre d’Algérie ni sur l’histoire coloniale…
François Gèze : Il y avait eu à partir des années 1950 une première vague d’historiens de la colonisation française, peu nombreux, comme Charles-André Julien ou Charles-Robert Ageron, qui ont construit les bases ; c’était de l’histoire engagée, mais rigoureuse, des gens de la génération de Maxime Rodinson, qui ont fait un travail remarquable. Mais ils n’ont guère eu de disciples et dans les années 1980, en effet, c’était presque le désert. Pierre Vidal-Naquet a certes écrit sur la guerre d’Algérie – Les crimes de l’armée française, La torture dans la République, La raison d’État –, mais assez peu sur l’histoire coloniale à proprement parler. Dans les années 1980, un éditeur qui avait commandé des livres sur l’histoire coloniale française à Catherine Coquery-Vidrovitch, sur l’Afrique subsaharienne, Benjamin Stora sur l’Algérie, Pierre Brocheux et Daniel Hémery, sur l’Indochine, a fait faillite. La collection qu’il avait lancée s’est arrêtée, donc ils et elles sont venu·es me voir, et j’ai publié leurs livres, ce qui a élargi notre réseau d’auteur·rices. Certain·es sont resté·es fidèles, comme Catherine Coquery. Et par la suite, nous nous sommes ouverts davantage aux traductions des travaux issus des post-colonial studies nord-américaines.
Avant d’arriver aux Éditions Maspero, devenues La Découverte, tu ne t’étais jamais intéressé à l’Algérie ?
J’avais édité pour la collection du Cedetim un livre sur l’Algérie, écrit par des camarades du Cedetim qui avaient été en Algérie comme pieds-rouges puis coopérants (L’Algérie en débat. Luttes et développement, 1981) et j’avais été étonné par leurs difficultés pour l’écrire : ils ont mis six ans pour en venir à bout. Ils étaient allés en Algérie indépendante, issue d’une lutte de libération révolutionnaire et qui était vue comme anticolonialiste, socialiste : on parlait d’autogestion, il y avait des nationalisations. C’était l’époque où des économistes français de gauche conseillaient le gouvernement algérien, comme Gérard Destanne de Bernis, le promoteur des « industries industrialisantes ». En réalité, la police politique, la Sécurité militaire, était ultraprésente, au cœur du système et contrôlant toute la population à l’image de la Stasi est-allemande ou de la Securitate roumaine.
Mais de cela, les camarades qui avaient vécu en Algérie ou y vivaient encore ne pouvaient pas parler. Je l’ai compris bien plus tard en publiant en 2009 Algérie, les années pieds-rouges. Des rêves de l’indépendance au désenchantement (1962-1969) de Catherine Simon, une journaliste du Monde qui a longtemps été correspondante à Alger. Elle a enquêté sur ces pieds-rouges : des milliers de jeunes Français·es, surtout de gauche et cathos, sont allé·es en Algérie socialiste pour donner un coup de main, et sont revenu·es complètement dépité·es. En 1965, quand il y a eu le coup d’État de Boumediene, plusieurs d’entre elles et eux ont été arrêté·es, torturé·es et expulsé·es.
Occultation de l’histoire coloniale par la droite gaulliste, difficultés de la gauche à la prendre vraiment en compte et à comprendre les réalités de l’Algérie indépendante : s’il est vrai que la société algérienne contemporaine a été profondément marquée par le « trauma colonial » (titre du livre de la psychanalyste Karima Lazali que j’ai publié en 2018), on peut aussi parler d’une « maladie algérienne » de la société française.
Une maladie algérienne qui a dégénéré en maladie coloniale généralisée.
Généralisée en effet, mais quand on creuse, c’est l’Algérie d’abord. Les « symptômes » de cette « maladie algérienne » sont très nombreux, mais l’un d’eux m’a particulièrement frappé. J’ai publié en 1992 un livre du journaliste Fausto Giudice, Arabicides, sur les dizaines de « meurtres d’Arabes » commis entre 1975 et 1985. Quand les assassins, des civils ou, souvent, de jeunes flics, étaient arrêtés, ils ne prenaient que cinq ans ou étaient acquittés. Son enquête auprès de ces assassins montrait que ces jeunes, en particulier les policiers, qui avaient 25 ans en 1980, donc n’avaient pas connu la guerre d’Algérie, avaient en quelque sorte hérité du permis de tuer le « bougnoule » donné par l’armée française à un million et demi de jeunes appelés pendant sept ans. Et il avait constaté que quand la victime était un Turc, dans la représentation de l’assassin, c’était en réalité un Algérien. Aujourd’hui encore, cette filiation coloniale, raciste et meurtrière, perdure.
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(Propos recueillis par Marie-Hélène Bacqué et Jean-Paul Gaudillière).