4 000 articles et documents

Édition du 15 juin au 1er juillet 2026

Retour de Florence Beaugé sur les « mémoires blessées » de la guerre d’indépendance algérienne

Alors qu'une virulente campagne algérophobe est orchestrée en France, Florence Beaugé est retournée en Algérie, afin d'entendre les voix des Algériens et Algériennes sur leur rapport à l'ancienne puissance coloniale.

Casbah d’Alger. Musée Ali la Pointe, à la mémoire des icônes de la résistance algérienne : Ali Ammar, «alias» Ali La Pointe, Hassiba Ben Bouali, Mahmoud Bouhamidi, Petit Omar. © Kahina Nour

Au début des années 2000, une série d’enquêtes publiées par Le Monde de la journaliste Florence Beaugé avait provoqué en France un fracassant retour de mémoire sur la « sale guerre » d’Algérie, notamment sur la pratique massive de la torture par l’armée française. La journaliste en a fait le passionnant récit dans son livre Algérie, un guerre sans gloire (réédité en 2025). Un quart de siècle plus tard, alors qu’une virulente campagne algérophobe est orchestrée en France par la droite et l’extrême droite, Florence Beaugé est retournée en Algérie, afin d’entendre les voix des Algériens et Algériennes sur leur rapport à l’ancienne puissance coloniale. Elle en a rapporté pour Le Monde une série de trois articles publiés en juin 2026. Ils montrent que « loin de se combler, le fossé s’est creusé des deux côtés de la Méditerranée depuis le brusque réveil de mémoire sur la guerre d’Algérie, au début des années 2000. Les crises à répétition qui secouent Alger et Paris depuis 2024 alimentent rancœur et incompréhension en Algérie et ne laissent pas entrevoir de réconciliation durable ». Nous publions ici de larges extraits du second article, dans lequel des intellectuels et intellectuelles d’Algérie portent un jugement sévère sur la politique mémorielle dite des « petits pas »menée depuis 2017 par le président Emmanuel Macron.

« Trop peu, trop tard »

Par Florence Beaugé. Publié par Le Monde le 8 juin 2026. Extraits. Source

« Les Algériens ne comprennent que le langage de la force ! » Ce paradigme fait tristement sourire en Algérie. On y voit une insulte et une vieille antienne. Déjà, en débarquant à Alger en 1830, dans le cadre de la guerre de conquête, le général Bertrand Clauzel tenait ces propos mot pour mot. En 2022, c’est au tour de Xavier Driencourt, ancien ambassadeur de France à Alger, de déclarer : « Les Algériens ne comprennent que le rapport de force. » Nombre de responsables politiques français – et de journalistes – lui emboîtent le pas. Le plus virulent est l’ancien ministre de l’intérieur (2024-2025) et actuel président du parti Les Républicains, Bruno Retailleau, qui prône la « ligne forte » à l’égard d’Alger et affirme que « rien ne donne à l’Algérie le droit d’humilier la France ». De telles phrases stupéfient et consternent en Algérie. « Comment les Français peuvent-ils si mal nous connaître ? Il suffit de nous dire ça pour qu’on se bute et que tout dialogue devienne impossible », observe-t-on partout. Il suffit de cela pour ranimer les douleurs, surtout. En particulier lorsqu’elles remontent à l’enfance…

Tassadit Yacine a 6 ans quand elle assiste aux tortures infligées à son oncle par l’armée française, en Kabylie. On est en avril 1956. Deux mois plus tôt, son père a été torturé et exécuté par les forces coloniales. Pour celle qui deviendra anthropologue, longtemps directrice d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales de Paris, cette scène primitive a été si importante qu’elle a « structuré [sa] vie ». Sans l’avoir jamais pensé de façon consciente, « [son] travail porte sur les mécanismes de domination ».

Tassadit Yacine vit aujourd’hui entre l’Algérie et la France. Elle qui pensait s’être remise de ce traumatisme d’enfance s’est soudainement retrouvée « ramenée en arrière », après le 7 octobre 2023 : la situation à Gaza l’a plongée dans une profonde dépression. « Je pleurais l’injustice, la haine, le rejet des rapports de force. Comme si la guerre d’Algérie n’était pas derrière moi. Comme si elle menaçait de faire irruption dans nos vies. » Pour beaucoup d’Algériens, l’enclave palestinienne est devenue un laboratoire permettant de relire l’histoire coloniale, notamment algérienne. Dans l’anéantissement de Gaza, ils voient le « condensé dans l’espace et le temps des cent trente-deux ans de colonisation de leur pays. Un récit accéléré porté à son paroxysme », selon les termes de l’historien Hosni Kitouni.

Les ravages du non-dit

[…]

Pour Daho Djerbal, la guerre civile des années 1990 est un héritage des violences de la guerre coloniale. Un point commun au moins : les ravages du non-dit. Voilà des décennies que cet historien, fondateur et directeur de la revue Naqd, travaille avec des psychiatres sur la mémoire traumatique, comme l’ont fait avant lui Alice Cherki et Frantz Fanon, notamment. Le même processus se répète chaque fois, remarque-t-il : l’agression ; les victimes ; les témoins directs ; la « silenciation » d’une trentaine d’années. Puis, comme si la mémoire « sautait à pieds joints » par-dessus une génération, le réveil douloureux, souvent violent, à la génération d’après. Au point qu’en Algérie il arrive que les deux guerres se mélangent dans les esprits. Ainsi, le cas de cette femme âgée, conduite à l’hôpital de Blida, à la fin des années 1990, après avoir assisté au massacre de sa famille par des islamistes armés. Ses premiers mots au médecin qui l’interrogeait : « Les parachutistes français, les paras, les paras… »

La France n’est pas à l’abri d’explosions de violences héritées des non-dits de la guerre d’Algérie, en particulier dans les banlieues, avertit Daho Djerbal. Les affrontements avec la police relèvent du même phénomène. Tout ce qui n’est pas verbalisé revient d’une manière « obsessionnelle et compulsive ». On répète le geste, comme une « sorte d’exorcisme ». D’individuel, le trauma peut devenir collectif et « passer au stade pathologique ». « Dans chaque demeure en France, il y a un récit enfermé dans un placard, au sens propre comme au figuré… », souligne-t-il encore, en montrant le journal de bord d’un ancien appelé de la guerre d’Algérie, André Pasquier.

Rangeant les affaires de son père après son décès, Florence Milhade est tombée sur ce carnet par hasard en 2019 et l’a rapporté à Alger. Il s’agit d’un témoignage bouleversant sur les exactions de l’armée française. Tout y est, mais en langage codé. Chaque atrocité est signalée par un cercle. André Pasquier n’avait jamais parlé de cet épisode de sa vie à sa famille. « Comment voulez-vous qu’un tel effet traumatique “silencié” ne ressorte pas un jour, non pas tant chez les acteurs et les témoins directs que leurs enfants et petits-enfants ? », s’interroge Daho Djerbal.

Sur la stratégie des « petits pas » d’Emmanuel Macron, les avis sont très réservés en Algérie. Au mieux, l’indifférence prévaut. Reconnue par l’Elysée le 1er novembre 2024, la responsabilité de l’armée française dans l’assassinat de Larbi Ben M’Hidi, le 3 mars 1957, n’a pas convaincu. Elle a même froissé. Jusque-là, la thèse officielle voulait que le jeune chef nationaliste, le « Jean Moulin algérien » comme on l’appelle, se soit suicidé. Intervenant vingt-trois ans après les aveux du général Paul Aussaresses dans Le Monde concernant le recours à la torture, puis dans ses Mémoires, et surtout quelques jours après la reconnaissance par la France de la « marocanité » du Sahara occidental, le geste de l’Elysée a été ressenti par beaucoup comme un os à ronger, pour se faire pardonner le rapprochement avec Rabat.

« Trop peu, trop tard. » C’est ainsi qu’est souvent résumée la politique de réconciliation menée par Emmanuel Macron. Dans les concessions qui sont faites par l’Elysée, beaucoup voient des aumônes ou des calculs, variables selon les besoins de la diplomatie du moment. Un petit pas tous les deux ou trois ans, mais jamais le geste attendu : une reconnaissance solennelle des crimes coloniaux, des excuses formelles et l’accès aux archives.

[…]

« Instrumentalisation de l’histoire »

Pour le sociologue Nacer Djabi, Emmanuel Macron a peut-être « mal évalué » le président Abdelmadjid Tebboune. « Il n’en a vu que le côté affable, gentil, sans mesurer que son pouvoir a des limites. » Mais surtout, au lieu d’élargir sa politique mémorielle et d’y associer la société civile, le président français l’a réduite en un tête-à-tête entre chefs d’Etat. Ce faisant, il a joué un « mauvais tour » aux Algériens et aux Français. « Cette question mémorielle doit être réglée sans traîner, afin qu’elle appartienne enfin au passé », estime le chercheur.

Loin d’apaiser les esprits, le communiqué de l’Elysée, le 8 mai, de même que la visite à Sétif d’Alice Rufo, ministre déléguée aux armées et aux anciens combattants, en compagnie de l’ambassadeur de France, Stéphane Romatet, pour y commémorer les « événements tragiques qui y ont eu lieu le 8 mai 1945 », en a exaspéré plus d’un. L’historien Hosni Kitouni n’a pas vu dans cette démarche la preuve de la « lucidité avec laquelle la France regarde l’histoire », comme l’affirme le communiqué de l’Elysée, mais une nouvelle « instrumentalisation de l’histoire et de la mémoire ».

Une fois de plus, on parle de « répression » et non de massacres, pourtant largement documentés, relève-t-il. « Pas un mot pour qualifier juridiquement les faits. » Pas d’excuses explicites ni de « gestes de réparation engageant la France ». Bref, l’initiative annoncée par la présidence française « n’apporte rien de nouveau sur la question mémorielle ». A ses yeux, la stratégie d’Emmanuel Macron est toujours la même : « Faire un geste de la main droite et demander compensation de la main gauche », en utilisant la mémoire coloniale comme levier diplomatique.

Même colère sourde de l’historien Noureddine Amara, pour qui le communiqué de l’Elysée est « irritant » et même « scandaleux ». Dans la mesure où les mots employés se réfèrent à la libération du journaliste français Christophe Gleizes – emprisonné depuis un an –, ils révèlent la « diplomatie transactionnelle » de l’Etat français « et la manière dont beaucoup, à Alger, s’y adossent malheureusement », déplore-t-il. « Notre mémoire doit être “hors contrat”, je l’ai toujours dit et écrit. Visiblement, ce n’est pas le cas », ajoute-t-il.

L’ancien ministre de la communication algérien Abdelaziz Rahabi fait la même analyse et dénonce quant à lui l’« opportunisme diplomatique » d’Emmanuel Macron. Pour lui, cette politique du donnant-donnant mêlant des mémoires antagoniques, « celle des victimes et celle des bourreaux », sert à alimenter le débat autour de l’élection présidentielle française de 2027, non à améliorer les relations entre Paris et Alger. Il y voit surtout la « voie la plus courte » pour rendre cycliques les crises entre les deux pays. »

Lire également : Sofiane Hadjadj et Selma Hellal, éditeurs en Algérie : « La mémoire de la guerre d’indépendance est encore à vif »

Facebook
Email

Pour continuer,
Histoire coloniale et postcoloniale
a besoin de votre soutien

Une semaine pour atteindre l'Objectif de 250 abonnés avant l'été

89%

Grace à vous nous avons pu depuis plus de 2 ans produire deux fois par mois des articles de références et suivre l’actualité. Un espace dédié à nos abonnés s’ouvre le 8 mai.

Abonnez-vous et participez aux rencontres, accédez à des articles de l’encyclopédie, à des ressources de formations et dialoguez avec la rédaction.