
Le jeune sultan Mohammed ben Youssef entre le maréchal Lyautey et le président Paul Doumer en 1931 lors de l’exposition coloniale de Paris
Benjamin Badier, spécialiste de l’histoire du Maghreb contemporain, a publié en 2025 Mohammed V. Dernier sultan et premier roi du Maroc (Perrin), livre issu de son mémoire de thèse. Ce n’est pas le premier ouvrage consacré à celui qui fut d’abord sultan du Maroc sous protectorat français de 1927 à 1956, puis roi de l’indépendance à sa disparition en 1961. Loin des hagiographies habituelles célébrant le « Père de l’indépendance », l’historien s’attache ici à déconstruire avec nuance les mythes constitutifs d’un roman royal savamment mis en scène. L’autre intérêt de son livre, appuyé sur des sources souvent inédites, est de revisiter les relations entre la France et la monarchie marocaine de Lyautey jusqu’à l’avènement de Hassan II. Nous avons rencontré Benjamin Badier à Casablanca le 25 novembre 2025, à l’occasion de son passage au Maroc pour la présentation de son livre.
Entretien réalisé par Didier Folléas pour histoirecoloniale.net
Quel regard portez-vous sur la réception de votre livre au Maroc ?
Jusqu’à présent, cette réception a été positive au sens où, quels que soient les publics que j’ai pu rencontrer dans des établissements d’enseignement ou dans des librairies, tous se sont montrés intéressés par le sujet, Mohammed V. Précisons que celles et ceux qui fréquentent les librairies constituent déjà un public sensible à une vision critique de l’histoire. De même, dans les médias, l’accueil a été plutôt favorable. Toutefois, les points un peu sensibles n’ont pas vraiment été évoqués.
Le titre de votre livre annonce une biographie. Or, vous abordez assez peu la psychologie de Mohammed V. Est-ce un parti pris délibéré ?
Oui. Ce livre est un travail scientifique fondé sur des sources multiples et croisées. En histoire, quand on écrit une biographie – genre en plein renouveau mais toujours un peu déconsidéré – on laisse souvent de côté les questions psychologiques puisque peu de sources permettent de les aborder. Or, Mohammed V n’a laissé ni mémoires, ni journal intime. De plus, la plupart du temps, ses discours et ses lettres n’ont pas été rédigés de sa main. Enfin, je dirais que, certes, il s’agit bien d’une biographie dans la mesure où je me suis intéressé à la vie du monarque de sa naissance à sa mort, mais que c’était aussi un prétexte pour étudier deux sujet plus larges : l’évolution de la monarchie marocaine au cours de son règne et la décolonisation du Maroc qui est très peu étudiée. Le règne de Mohammed V constitue le moment idéal pour croiser ces deux questions, car ce dernier est considéré comme le père de l’indépendance.
À quelles archives avez-vous recouru pour rédiger ce livre issu de votre thèse ?
En France, les archives concernant l’histoire coloniale du Maroc dépendent du ministère des Affaires étrangères. Ce sont donc des archives coloniales, ce qui peut poser des problèmes méthodologiques. On peut néanmoins difficilement s’en passer tant elles sont riches. De plus, on y trouve de nombreux documents écrits par des Marocains, y compris par le sultan ou son entourage. Quant aux archives détenues par le Maroc, elles sont en moins grand nombre et leur usage n’est pas le même. J’ai recouru à trois centres principaux à Rabat : les Archives du Maroc, la Direction des archives royales et la Bibliothèque nationale du royaume du Maroc. Tous ces centres d’archives, en France comme au Maroc, conservent des sources rédigées en arabe, au milieu de sources en français. Par ailleurs, il y a pléthore de sources hors des archives. Je pense, entre autres, aux écrits de l’historiographe Ibn Zaydane, à toute la poésie d’hommage au Trône, aux serments d’allégeance, aux discours de Mohammed V prononcés après l’indépendance.
Comment expliquez-vous que la quasi totalité des biographies qui ont été consacrées à Mohammed V relèvent de l’hagiographie ?
Mohammed V est un monarque sur lequel on a déjà beaucoup écrit, en français, en arabe et même en anglais, dès son vivant. D’une manière générale, les biographies se citent les unes les autres, sans sources nouvelles. Ces textes forment une partie de ce que j’appelle le roman royal. Il s’agit d’un discours davantage mémoriel qu’historique. Plaçant la monarchie au centre de la nation, il est romancé au sens où il n’y a pas de réelle démarche académique. On préfère raconter une belle histoire, parfois légendaire, plutôt que de produire une recherche problématisée, s’appuyant sur des sources inexploitées, une contextualisation précise et des questionnements inédits.
Vous avez parfois la dent un peu dure pour vos prédécesseurs historiens qui se sont penchés sur Mohammed V…
S’il est question des historiens en général, je répondrais non. On constate un renouveau de l’historiographie du Maroc contemporain qu’il faut saluer. Par contre, si on parle de ceux qui ont écrit des biographies sur Mohammed V, oui. Je suppose que vous évoquez mon attaque contre Charles Saint-Prot (1). Je ne le considérerai pas comme historien car ce qu’il fait dans son livre sur Mohammed V ne relève en rien d’une biographie historienne. C’est un texte au service d’une cause publié en 2011, juste après les « printemps arabes » et la réforme constitutionnelle adoptée au Maroc. En fait, il s’agit d’une biographie déguisée de Mohammed VI en bâtissant systématiquement des ponts entre le grand-père et le petit-fils pour conforter des causes actuelles, comme la promotion d’un « islam du juste milieu », ou bien sûr les revendications sahariennes. Par contre, il y a d’autres auteurs qui sont plus intéressants. Je pense à Rom Landau ou à Jean Lacouture mais ce sont plutôt des journalistes, certes dotés d’une solide culture. Ils ont côtoyé Mohammed V et nous fournissent de nombreuses informations sur son entourage et son quotidien.
Quels sont les principaux ressorts de ce roman royal que vous mentionnez ?
Ce roman royal m’a intéressé dans la mesure où il renvoie au processus de modernisation de la monarchie, de son image, de son discours dans la lutte pour l’indépendance. Un élément fort de cette démarche est d’avoir nommé, à l’été 1956, la décolonisation « Révolution du roi et du peuple ». Ce choix sémantique avait pour finalité d’imposer une sorte de monopole royal sur la lecture de l’histoire. C’est ce que l’historienne Lucette Valensi(2) appelle la « monarchie chronophage », celle qui s’approprie la maîtrise du temps aux dépens d’autres formes de mémoire. Ce roman royal a plusieurs facettes, toujours actives de nos jours. L’idée principale qu’il promeut est que la monarchie est la colonne vertébrale du Maroc depuis le VIIIe siècle. C’est elle qui aurait assuré la continuité d’une nation immuable, tout gravitant autour d’elle, l’unité nationale, l’unité territoriale, l’unité d’un peuple pourtant divers. Ainsi, ce roman national met en scène un Maroc éternel, doté d’une histoire glorieuse bien distincte de celle de ses voisins.
La notion de « Révolution du roi et du peuple », sauf erreur de ma part, a été conçue par le prince héritier Moulay Hassan…
Le prince, futur Hassan II, a joué un rôle très important dans l’élaboration de cette mémoire, peut-être parce qu’il disposait d’une formation intellectuelle plus poussée que son père. Il a par exemple forgé l’expression « Les Trois glorieuses » pour qualifier les trois premiers jours du retour triomphal de Mohammed V au Maroc en 1955, suite à son exil à Madagascar. Quant à l’idée de « Révolution du roi et du peuple », ce n’est pas le prince qui l’a énoncée en premier. Ce furent plutôt des conseillers du roi comme Abdellatif Benjelloun. C’était en 1956, à l’approche de la commémoration du 20 août, date de la déposition du sultan, dans un contexte de rivalité mémorielle avec le parti nationaliste de l’Istiqlal. Mais c’est bien Moulay Hassan qui a ensuite popularisé l’expression. Tous les 20 août, entre 1955 et le début des années 1960, se sont tenues de grandes festivités commémoratives. Ce qui était célébré n’était évidemment pas la déposition du sultan mais bien le point de départ de la « Révolution du roi et du peuple », donc le coup d’accélérateur donné au processus qui a conduit à l’indépendance.
Comment expliquez que l’histoire coloniale et post-coloniale du Maroc soit mal connue en France, en tout cas moins que celle de l’Algérie ?
C’est hélas vrai. Moi-même, n’ayant pas de lien familial avec le Maroc, je ne connaissais presque rien à ce pays avant de m’y intéresser. Le Maroc n’est présent qu’à la marge dans les programmes scolaires en France, juste pour dire qu’il serait devenu français en 1912. On ajoute qu’il devient indépendant par la négociation en 1956. La décolonisation apparaît comme un phénomène ponctuel, rapide et pacifique. Comment expliquer ce désintérêt pour le Maroc ? Je pense que la colonisation de l’Algérie et la guerre d’indépendance algérienne absorbent toute l’attention, de façon compréhensible. Ce fut une colonisation beaucoup plus longue, 132 ans, peut-être encore plus dure qu’au Maroc et, surtout, qui s’est conclue par une guerre. Ce drame a duré huit ans et s’est soldé par un nombre de morts bien plus élevé que celui de la décolonisation du Maroc. On oublie même, parfois, que la France a colonisé le Maroc. J’ai souvent l’impression que les seuls à avoir encore un souvenir fort de la colonisation de ce pays, ce sont certains milieux politiques, notamment à droite. Généralement, dans ce cas, c’est une mémoire extrêmement positive. Selon celle-ci, la colonisation du Maroc aurait été différente de celle de l’Algérie, ce qui expliquerait des relations positives, fortes, maintenues jusqu’aujourd’hui entre Paris et Rabat. Quand il reste une mémoire de la colonisation du Maroc, c’est celle-là. Ce n’est ni la conquête militaire, ni la guerre du Rif, ni la décolonisation. En fait, c’est un peu la même chose du côté marocain où les milieux officiels ont tendance à gommer la violence du protectorat.
À quoi renvoie ce mythe d’une décolonisation apaisée ?
Je pense que ce mythe concerne davantage la France que le Maroc. Les Marocains savent très bien qu’il y a eu des violences et que l’indépendance n’a pas été simplement accordée par la France. Ils honorent également les « résistants » qui ont fait usage de la violence. En France, vous avez l’idée que la décolonisation du Maroc, contrairement à celle de l’Algérie, s’est résumée à une négociation et qu’elle n’aurait pas été conflictuelle. Or, celle de l’Algérie a été également négociée, à la fin, et cela ne l’a pas empêchée d’avoir été très brutale. Si la guerre d’Algérie a été bien plus dure, les logiques profondes ont été identiques dans les années 1950 : division du champ social et politique algérien ou marocain, divisions entre Français, déclenchement d’attentats puis, ensuite, d’une guérilla, sans oublier les attentats colonialistes. Ce sont donc des logiques comparables mais elles ne se situent pas à la même échelle de violence. Ensuite, la France a joué un rôle majeur dans l’organisation du Maroc indépendant et la monarchie a choisi l’alliance avec l’ancien colonisateur, malgré la déposition et l’exil de Mohammed V, de façon à conforter une place prééminente dans la vie politique marocaine. Les deux acteurs avaient donc tout intérêt à effacer le souvenir des tensions passées.
Revenons à la source du processus colonial. Par quels mécanismes les autorités protectorales ont-elles vidé de sens la monarchie et comment le jeune sultan Sidi Mohammed Ben Youssef est-il parvenu à conserver un certain pouvoir ?
Quand Mohammed Ben Youssef est élu sultan en 1927, il s’inscrit dans la continuité de son père Moulay Youssef. Lui-même règne durant quinze ans sans toucher au fonctionnement du protectorat, régime parfois qualifié d’administration indirecte dans le sens où les Français auraient dirigé le Maroc par le biais de la monarchie. Dans les faits, on observe que pour la plupart des grandes questions, la monarchie et le Makhzen – le gouvernement pour faire simple – interviennent très peu. On sollicite leur conseil mais, à la fin, les Français prennent les décisions et les font exécuter. Qui plus est, l’instauration du protectorat a retiré au sultan deux de ses prérogatives majeures, la diplomatie et le pouvoir militaire pris en charge directement par la France, soit à l’échelle de la métropole, soit à celle de la Résidence générale et de l’armée présente au Maroc. Les Français vont même beaucoup plus loin en s’impliquant dans tous les domaines de la vie coloniale, comme le montre bien l’historien Daniel Rivet (3). Par conséquent, ce qui reste au sultan est d’abord son prestige en tant que Commandeur des croyants, fonction qui, aux yeux mêmes des Français, assure l’unité du Maroc au-delà de sa séparation en zones française, espagnole et internationale. Une certaine richesse et, surtout, la permanence de réseaux politiques très importants au sein de la classe politique marocaine, comme au sein de la dynastie, contribuent également à maintenir la puissance du sultan. Citons ici les grandes familles makhzéniennes avec lesquelles vous avez des mariages, des jeux d’alliance, des allégeances en échange de fonctions de haut rang. Tout cela permet au sultanat de perdurer dans ses structures précoloniales, même un peu retravaillées, alors que l’essentiel du pouvoir exécutif est perdu. Par ailleurs, le sultan conserve une partie du pouvoir législatif, si l’on peut dire, dans la mesure où les Français ont besoin de lui pour sceller les dahirs (décrets).
Vous écrivez que, dans les années 1930, il y aurait eu un rendez-vous manqué entre les nationalistes et le sultan. Est-ce qu’il n’y avait aucun contact entre eux ?
Très souvent, quand on traite de la vie de Mohammed V, on efface les années 1930 parce qu’on n’a pas grand-chose à dire ou parce que cette partie de son règne est gênante. Le sultan y apparaît en effet comme un rouage essentiel du protectorat. Il scelle par exemple, en 1930, le dahir que les militants nationalistes ont baptisé « dahir berbère ». Des contacts, voire des rencontres, existent quand même entre nationalistes et Mohammed Ben Youssef mais ils sont assez ambigus. On peut citer différents moments, les premières fêtes du Trône, la création du Comité d’action marocaine en 1934. Néanmoins, le sultan se tient à distance des nationalistes dans les années 1930, parce qu’il a bien compris que cela risquait de porter préjudice à son lien avec les Français, mais aussi avec une partie du Makhzen. Je pense, entre autres, au grand vizir El Moqri, qui est hostile au mouvement national. De nombreuses grandes familles makhzéniennes se méfient à la fois du nationalisme arabe et de l’idéal réformiste qui animent ce mouvement. Par contre, là où vous avez un rapprochement entre le sultan et les nationalistes, c’est sur le plan intellectuel. Il y a entre eux un certain nombre de connexions passant par le réformisme musulman, notamment à la fin des années 1930. Toutefois, cela ne concerne en rien les projets de réforme du protectorat, et encore moins d’indépendance. D’un point de vue politique, à partir du moment où Charles Noguès est nommé résident général en 1936, on observe que le sultan soutient ses actions contre les nationalistes.
Vous évoquez, tout en en discutant, une forme de collaboration coloniale. C’est un point qui a pu déranger certains lecteurs, notamment marocains.
Je fais référence à un travail quotidien du sultan et du Makhzen avec les Français. On ne peut pas comprendre la durée du protectorat, et notamment celle des trente premières années, sans prendre en compte une collaboration minimale entre les Français et les Marocains. On a un exemple contraire avec Moulay Abdelhafid en 1912 qui a refusé de travailler avec les Français. Résultat : Lyautey l’a poussé à l’abdication. Quant aux lecteurs qui ont pu être choqués, je pense qu’ils ont dû associer le terme « collaboration » avec ce qui s’est passé entre la France et l’Allemagne sous l’occupation. Or, ce n’est pas du tout la même réalité.
Par ailleurs, vous écornez le mythe du sultan protecteur des juifs au Maroc sous le régime de Vichy…
C’est un épisode important de la mythographie construite autour de Mohammed Ben Youssef. Je crois, d’ailleurs, que c’est celui qui génère le plus de réactions et je m’y attendais. Cette question est assez centrale aujourd’hui, parce qu’elle permet au Maroc de se positionner comme pays de tolérance religieuse et de diversité. Il convient donc de bien définir ce qu’on entend par protection. Il ne s’agit en rien d’une protection au sens humanitaire ou droit-de-l’hommiste. Ici, il est question du sens traditionnel du terme, à savoir la dhimma : le sultan l’accorde à ses Juifs en tant que sujets. Or, cette protection s’est avérée relativement limitée sous le régime de Vichy. En effet, même si on perçoit, dans les sources, une réticence du sultan à approuver la législation anti-juive, il appose son sceau sur ses dispositions peu de temps après qu’elles ont été adoptées en France. Cette législation est l’objet d’une transposition dans un laps de temps très court puisque les premières lois anti-juives datent de début octobre 1940 en France et de fin octobre au Maroc. S’il y a eu des réticences de la part du sultan, elles ont été très faibles. Par ailleurs, quelques dispositions ont pu convenir à une partie du Makhzen. Je pense, notamment, à celle adoptée en août 1941 qui oblige les juifs à se réinstaller dans leurs quartiers initialement dédiés, les mellahs.
Il y a eu le numérus clausus dans les établissements scolaires, notamment français. Des professeurs comme Albert Ayache et des élèves ont été expulsés…
Oui, il y a eu des quotas, dès la loi Alibert transposée sous forme de dahirs au Maroc en octobre 1940. Ils s’appliquaient, dans certaines villes du royaume, à une liste de professions et concernaient aussi bien les Juifs français que marocains. Cela dit, je ne saurais dire jusqu’où ces mesures ont été réellement effectives, car c’est un aspect encore mal connu dans l’historiographie.
En 1953, au moment de la déposition du sultan, vous parlez d’un coup d’État colonial. Dans quelle mesure peut-on faire un rapprochement avec ce qui se passe en 1958 ou en 1961 en Algérie ?
Très bonne question. Lorsque le sultan est déposé en août 1953, le président Auriol écrit clairement dans son journal que le gouvernement français s’est laissé abuser. De la même façon que le camp marocain n’est pas uni, le camp français ne l’est pas davantage. On dit souvent « les Français ont déposé Mohammed Ben Youssef » mais c’est beaucoup plus compliqué. Dans les faits, ce sont des Français et des Marocains qui ont été à la manœuvre. À ce moment-là, vous avez de profondes oppositions entre la Résidence, ultracolonialiste – citons les généraux Juin puis Guillaume -, et le gouvernement français. Même s’il y a parfois en son sein des ultras comme Bidault qui finira proche de l’OAS, le gouvernement est plus modéré et recherche surtout la stabilité. La plupart des gouvernements de la IVe République ne connaissent par ailleurs rien au Maroc. Même s’il n’est pas aisé à établir, je pense donc qu’on peut faire un parallèle avec la sédition de l’OAS qui surviendra en Algérie. Il y a un rapprochement à faire avec le Maroc de 1955 où un groupe, Présence française, organise des attentats que les autorités coloniales locales baptisent « contre-terrorisme ». Ce n’est rien d’autre que du terrorisme dont la finalité est de pérenniser l’emprise de la France sur le Maroc. Cela débouche sur un échec, comme en Algérie.
Vous dites aussi que parmi les soutiens de la cause marocaine en France à cette époque, on rencontre d’abord une certaine gauche, même si François Mauriac ne peut être identifié comme tel. Ensuite, on observe un glissement vers la droite, voire l’extrême droite. Comment comprendre cette évolution ?
Oui, dans le soutien à la monarchie et au Maroc dans le contexte des années 1950-1960, on trouve d’abord des individus connus comme les « Français libéraux ». Mauriac en fait partie mais on a un peu exagéré son implication. Il s’engage début 1953 parce qu’il vient de recevoir le prix Nobel et qu’il éprouve la nécessité d’avoir une cause à défendre. Or, il y a eu les émeutes de Casablanca et leur terrible répression. Après 1953, il disparaît. Ensuite, il s’agit davantage du comité France-Maghreb, avec Guy Delanoë, les Français libéraux du Maroc et des acteurs plutôt de gauche. On y croise brièvement Mitterrand. Il y a aussi l’historien Charles-André Julien qui en est une figure majeure. Puis, quand la monarchie prend un tour autoritaire, et surtout après la décolonisation de l’Algérie alors que le Maroc en devient un rival régional, on constate un retournement. D’une part, les militants de gauche qui ont pu parfois s’installer au Maroc en partent, surtout au début du règne de Hassan II. D’autre part, il y a convergence entre les intérêts du Maroc et de son roi, et ceux de l’extrême droite française, ou de la droite dure, contre l’Algérie. Dès lors, dans les années 1970, un discours pro-monarchiste se développe avec des soutiens forts. L’un des personnages-clés pour le comprendre est Jacques Benoist-Méchin (4), auteur d’une histoire des Alaouites dans les années 1970, publiée après sa mort. Il s’agit en fait d’une biographie déguisée de Mohammed V et de Hassan II, à leur gloire.
Vous décrivez, depuis le début des années 1950, une crise franco-marocaine de plus en plus aiguë mais aussi, parallèlement, une crise maroco-marocaine. Qu’est-ce qui motive certaines élites marocaines à s’opposer au sultan ?
La décolonisation du Maroc n’est pas uniquement un conflit entre Français et Marocains. Il existe également un conflit au sein du Maroc. La principale raison réside dans la répartition des pouvoirs. Mohammed Ben Youssef lutte pour l’indépendance après la Deuxième Guerre mondiale, mais il combat aussi pour affirmer la monarchie contre les Français et contre certaines élites marocaines. C’est la raison pour laquelle se produit une convergence d’intérêt entre ces élites traditionnelles, dont le principal représentant est Thami el Glaoui, pacha de Marrakech, et la Résidence quand il s’agit de déposer le sultan. Ce que ces élites n’acceptent pas, c’est la nouvelle interprétation de la monarchie prônée par le sultan, plus verticale, beaucoup plus forte qu’auparavant. À de nombreuses reprises après la Deuxième Guerre mondiale, Mohammed ben Youssef refuse de nommer aux postes importants, à savoir pachas, caïds, etc., des personnalités marocaines que les Français tiennent à y placer. Agissant ainsi, le sultan dénie à certaines grandes familles une autorité que celles-ci considèrent comme « naturelle ». Par contre, lui les considère comme de simples fonctionnaires. En 1953, le moteur principal de la déposition est une pétition signée par la vaste majorité des caïds et des pachas qui retirent leur allégeance au sultan.
Vous écrivez qu’après l’indépendance « la stratégie de Mohammed V est de s’associer de nouveau aux Français afin de consolider son trône. » Quelles formes prend cette association?
C’est ce qu’on a appelé « l’indépendance dans l’interdépendance », à savoir l’organisation négociée de l’indépendance entre la monarchie et les Français afin d’éviter que le Maroc ne tombe aux mains des nationalistes. On redoute alors qu’ils prennent le pouvoir à la fois contre la monarchie à laquelle ils n’auraient laissé qu’un trône symbolique et contre les intérêts français, notamment économiques et militaires. N’oublions pas que les nationalistes exigeaient le départ immédiat de l’armée française. Or, celle-ci ne quitte pas le Maroc avant 1960. La finalité de cette association est l’organisation d’un passage de relais au sens où, autour de l’indépendance, une bonne partie des institutions marocaines s’appuient sur des legs du protectorat. Les exemples typiques renvoient au maintien de l’ordre. Les Forces armées royales sont constituées début 1956 à partir des contingents marocains des armées française et espagnole. La police nationale, la DGSN fondée en 1956, est l’héritière de la police chérifienne, c’est-à-dire la police coloniale française employant agents français et marocains. Il y a une forte continuité étatique dans de nombreux domaines, y compris dans les administrations et les ministères. D’ailleurs, les Français demeurent très présents jusqu’en 1957 et même 1960 pour nombre de fonctionnaires.
Selon vous, entre Maroc et France, la page de la colonisation est-elle définitivement tournée ?
Cela dépend du point de vue où l’on se place. En France, il n’y a pas de mémoire véritablement constituée de la colonisation du Maroc. Ou alors, quand on s’en souvient, c’est juste pour dire qu’elle aurait été bénéfique de part et d’autre. Ce que j’ai retenu quand le président Macron est venu au Maroc pour acter la reconnaissance par la France de la thèse marocaine sur la question du Sahara, dans son discours au parlement du 29 octobre 2024. Il a évoqué un passé forcément positif autour de la figure de Lyautey, en passant sous silence les moments de tension. Il a évoqué une décolonisation réussie, en opposition sous-entendue à ce qui a eu lieu en Algérie. En cela, il a fait preuve d’une méconnaissance de la manière dont elle s’est produite. Côté marocain, c’est plus complexe parce que persiste un souvenir plus vif de la violence coloniale, mais ce n’est pas un discours porté au sommet de l’État.
Propos recueillis par Didier Folléas. Casablanca, 25/11/2025.
(1) Charles SAINT-PROT, Mohammed V ou la monarchie populaire, Monaco, Éditions du Rocher, 2011.
(2) Lucette VALENSI, « Le roi chronophage. La construction d’une conscience historique dans le Maroc postcolonial », Cahiers d’Études africaines, n°119, 1990.
(3) Daniel RIVET, Le Maroc de Lyautey à Mohammed V. Le double visage du protectorat, Denoël, 1999.
(4) Jacques BENOIST-MÉCHIN, Histoire des Alaouites, 1268-1971, Perrin, 1994.