Comment certains territoires anciennement colonisés réapparaissent-ils aujourd’hui comme « espaces disponibles » dans l’imaginaire des puissances occidentales en crise ? C’est la question qu’explore, pour notre site histoirecoloniale.net, l’écrivaine et essayiste malgache Marie Ranjanoro à partir de l’histoire de Madagascar.

Illustration pour African Intelligence : Ezinne Osueke © J. Raedle/Getty/AFP ; P. Royer/Only France/AFP ; Rijasolo/AFP ; M. Metzel/Pool/AFP
Marie Ranjanoro est l’autrice de Feux, fièvres, forêts, éditions Laterit, 2023.
La mise en tension de l’actualité géopolitique états-unienne a pris un virage décisif en ce début d’année 2026. Après l’enlèvement de Nicolas Maduro au Venezuela, les menaces proférées auprès du territoire groenlandais et la tentation iranienne, le pays n’a jamais été plus proche de sa forme impérialiste finale. Cet interventionnisme extrême s’accompagne d’une montée de l’autoritarisme sur son propre territoire avec la multiplication des exactions commises par l’Immigration and Customs Enforcement (ICE), sa milice anti-migratoire en charge d’une politique d’arrestations massives et incarnation de la rhétorique sécuritaire de l’administration Trump. Tandis que des images de guerre civile défilent sur nos écrans, s’installe aux Etats-Unis un climat de criminalisation des migrants dans le cadre d’une extension des pouvoirs de l’ICE et la banalisation des arrestations de masse.
Les Etats-Unis suivent ici l’itinéraire classique du fascisme à découvert avec sa logique de l’ennemi intérieur et sa volonté d’une mise à l’écart territoriale qui entérine l’antagonisation de populations dominées. A cela s’ajoute le sujet préoccupant de l’externalisation comme solution politique, l’administration Trump en proie à une contestation grandissante de la société civile américaine contre l’action de l’ICE et sa conséquence territoriale : que faire des centaines de sujets livrés par ces arrestations ? Une solution qui trouve une voie toute choisie de l’impérialisme américain, héritier naturel du colonialisme européen, la déportation de ces populations dans des camps de concentration externalisés sur les territoires des pays émergents, peu regardants sur la question des droits humains et dépendants d’une manne financière occidentale.
Alors que le Rwanda, le Sud-Soudan, le Ghana ou l’Eswatini ont déjà entériné ces accords, des rumeurs tenaces concernent Madagascar et son tout nouveau gouvernement, apparaissant en pleines négociations pour accueillir ces camps sur son territoire. Cette évocation réveille le spectre d’un premier projet de cette relégation coloniale en circulation dans les mémorandums de l’Etat nazi en 1940 et dès 1937 au sein du gouvernement polonais, le plan Madagascar – une alternative préemptant la Shoah et qui consistait à désigner Madagascar comme terre d’accueil pour des camps d’internement et de travail destinés aux populations juives d’Europe déportées.
Cette uchronie méconnue nous ramène à une problématique centrale : comment certains territoires anciennement colonisés réapparaissent-ils comme « espaces disponibles » dans l’imaginaire des puissances occidentales en crise ?
Madagascar aujourd’hui : un État perçu comme négociable
Bien loin de la refondation politique promise par la victoire d’un mouvement issu de la société civile à la fin 2025, la Grande Île se retrouve aujourd’hui au centre de toutes les spéculations, l’étendue de son territoire et sa richesse faisant d’elle une proie idéale pour un imaginaire impérialiste revigoré par les dérives autoritaires étatsuniennes récentes.
Contexte politique malgache : gouvernement de transition et fragilités institutionnelles
A la suite des mouvements révolutionnaires de la Gen Z malgache en octobre 2024, un nouveau gouvernement de transition s’est hissé au pouvoir, incarné par le colonel Mickael Randrianirina et porteur d’un espoir de renouveau démocratique à Madagascar. Alors que l’allégeance au vieil état colonial français et aux bailleurs internationaux est au cœur de la contestation civile, ce nouveau gouvernement apparaît fragilisé sur la scène internationale en froid apparent avec son autorité tutélaire française, donc ouvert – ou plutôt en proie à – des accords de partenariat avec une nouvelle puissance. L’Etat malgache fait surtout face au constat d’infrastructures en déshérence et donc d’un besoin urgent de liquidités afin de financer la relance de cet état failli, aux caisses vidées par le cartel quasi-mafieux de l’administration précédente. La présence d’hydrocarbures dans les eaux territoriales malgaches, de terres rares et de minerais stratégiques mais aussi la quasi-virginité de milliers d’hectares de terres arables, la disponibilité de ressources humaines à très bas coûts font de ce pays un El Dorado pour les appétits impérialistes de tous bords. L’enjeu du gouvernement nouvellement en place est aujourd’hui double : comment assurer sa survie tout en construisant son indépendance.
Visites diplomatiques étatsuniennes : ce qu’elles disent (ou laissent craindre)
Mettant du cœur à l’ouvrage, le colonel Randrianirina s’est rendu dès le deuxième mois de son poste à Dubaï, non pas pour rencontrer son prédécesseur exilé, mais pour s’entretenir avec Erik Prince, fondateur de l’opaque société de sécurité privée américaine Blackwater. Plus grande société militaire privée au monde, Blackwater s’est rendue célèbre pour sa participation active à l’invasion et l’occupation de l’Irak puis de l’Afghanistan, force mercenaire à la solde de la CIA mais libérée des obligations éthiques et légales d’une armée régulière ou d’une agence étatique (aussi opaque soit-elle). Blackwater s’est particulièrement illustrée ces dernières années lors de son implication dans la guerre civile haïtienne ou encore sa présence autour des zones minières sensibles congolaises. Ce déplacement à Dubaï s’est par la suite renforcé par la visite de trois émissaires américains à Antananarivo dès le 4 janvier 2026. Parmi eux, et même si la raison de leur visite reste confidentielle, la présence d’un personnage tel que Christian Jové Ehrhardt, sous-secrétaire adjoint à la population, aux réfugiés et à la migration, sous tutelle directe de la Maison Blanche, est particulièrement parlante.
Madagascar, loin des yeux, loin du cœur
Construction d’une raffinerie d’or, reprise de négociations sur le projet minier de Base Toliara (Vara Mada) et l’AGOA (African Growth and Opportunity Act), partenariats en matière de sécurité portuaire et de cybersurveillance, les sujets ne manquent pas entre les diplomates et négociateurs malgaches et états-uniens. Mais l’un d’entre eux, qui ne sera jamais évoqué ouvertement, et pourtant sur toutes les lèvres, concernerait la mise en place de camps de migrants à Madagascar pour les individus expulsés des Etats-Unis. Déjà en place dans plusieurs pays d’Afrique et éclairé par un dangereux précédent entre l’Australie et Nauru, ce type d’accord pourrait s’avérer particulièrement lucratif pour Madagascar et avantageux à de nombreux égards pour les Etats-Unis. Expulser et concentrer à Madagascar, c’est s’assurer d’un traitement à faibles coûts, déléguant le problème de la violation des droits humains à d’autres et surtout d’une dissuasion tenace auprès des candidats à l’immigration. La réputation d’une île, lointaine, isolée, où les conditions d’incarcération sont notoirement terribles, imprime bien des imaginaires politiques et offre un espace lointain, peu visible et donc politiquement sacrifiable.
Le « plan Madagascar » : généalogie d’une idée coloniale
Ce projet de réserve de migrants, de déportation des populations indésirables sur un territoire excentré n’est pas neuf. L’idée circulait déjà de façon très institutionnalisée au cœur du régime Nazi, comme préambule à la Solution Finale.
Que faire des Juifs ? Projets et fantasmes à travers l’Europe
L’étude des correspondances entre les différents responsables du régime Nazi entre 1933 et 1940 nous montre dans un premier temps une désorganisation certaine et de nombreuses dissensions à tous les niveaux de décision, bien loin de l’image d’un pouvoir monolithique, systémique et industriel qui caractérise la vision que l’on garde de l’appareil génocidaire allemand. Lors de l’invasion de la Pologne en 1939, l’Allemagne se retrouve souveraine d’une population juive supplémentaire de 2,5 millions d’individus que l’on déplace, que l’on concentre et dont les gouverneurs des régions concernées ne veulent plus. Il n’est pas encore question d’extermination et la peur de créer des « foyers de formation juive » dans les ghettos préoccupe le pouvoir. En mai 1940, un mémorandum d’Heimlich Himmler évoque « la possibilité d’une grande émigration de tous les juifs en Afrique ou dans une autre colonie ». Mais dès 1937, un curieux partenariat entre Józef Beck, le ministre polonais des Affaires étrangères, ouvertement antisémite et Marius Moutet, ministre français des colonies qui lui s’imagine mettre à l’abri les juifs d’Europe, avait déjà mené une mission de reconnaissance de trois mois à Madagascar afin d’y étudier la possibilité d’une remigration massive des juifs d’Europe sur la Grande Île. Abandonné, ce plan est récupéré et sérieusement envisagé par Göring et Eichmann en 1940 lorsque la France rend finalement les armes à l’Allemagne.
Usage d’un territoire colonisé comme solution à un « problème racial »
Lorsque la France de Vichy tombe sous allégeance allemande, c’est un immense territoire colonial qui rejoint également le giron du Reich. Forte de cette revanche sur le traité de Versailles de 1919, l’Allemagne lorgne fortement sur les possibilités infinies qui s’ouvrent avec les richesses coloniales françaises, exigeant un lourd tribut en matières premières en provenance de ses comptoirs. Malgré une échauffourée administrative entre le gouverneur Marcel de Coppet, fidèle à la France libre, et le régime de Vichy, Madagascar s’aligne finalement au pétainisme sous la gestion d’un intraitable Léon Cayla. La vision d’une déportation à Madagascar des juifs allemands, voire de tous les juifs européens, prend alors vie dans plusieurs plans concurrents et parallèles du ministère des Affaires étrangères allemand, du service de la sécurité du Reich sous Adolf Eichamnn et du plan sur 4 ans d’Hermann Göring, qui dressent peu ou prou les mêmes objectifs. Il s’agit alors dans un court terme de déplacer plusieurs millions de juifs à Madagascar dans des camps de travail et d’internement gérés par la SS. On imagine un établissement à long terme avec la planification d’une activité de pêche, d’élevage, la création de routes et d’industrie même si la possibilité d’un très fort taux de mortalité est envisagée par le Reich. En réalité, c’est l’organisation d’une catastrophe humanitaire toute calculée qui s’amorce, une sorte de « déportation abandon » selon les termes de l’historien Christophe Ingrao, si l’on prend en compte la transition brutale d’une île peuplée de 4 millions de malgaches sous économie de subsistance à l’accueil de 2,5 à 4 millions de Juifs allemands et polonais.
Rôle de l’imaginaire colonial européen : île, éloignement, contrôle
Très vite cependant, le plan Madagascar est abandonné, lorsqu’au second semestre 1940, Hitler renonce finalement à attaquer l’Angleterre pour envahir l’URSS. Avec une Angleterre toujours en maîtrise des principales routes maritimes, l’envoi régulier de navires vers Madagascar devient irréalisable. A ce moment, l’invasion de l’URSS et l’extension des territoires du Reich vers l’est semble plus réaliste que de s’engager dans une guerre navale avec le royaume britannique. Mais le plan Madagascar constitue pour des analystes comme Charles Browning une étape importante dans la chaîne de décision qui aboutira à la Solution finale dans ce qu’il a apporté comme réflexion sur la déportation et l’établissement de camps qui deviendraient des mouroirs avant de s’affirmer industries de la mort. Ce sont finalement les aspects qui faisaient envisager Madagascar comme solution idéale, éloignement et enclavement insulaire, qui en constitueront les principaux freins à la réalisation. Cependant, l’existence très concrète de ce plan marque un tournant décisif dans la vision concentrationnaire du Reich et entérine aussi une certaine idéologie impérialiste et colonialiste de la disposition libre des populations considérées comme inférieures mais aussi des territoires coloniaux comme extensions directes du terrain de jeu de l’imaginaire occidental.
Parallèles et discontinuités : le retour du « fantasme malgache »
Si le plan Madagascar reste une uchronie irréalisée, il n’en est pas moins un exemple édifiant de l’idéologie coloniale ainsi qu’un point de tension révélant la proximité du projet fasciste avec l’ensemble épistémique colonial mêlant fantasme de la relégation spatiale, déshumanisation par déplacement et instrumentalisation du territoire non occidental.
Persistance d’une hiérarchie mondiale héritée du colonialisme
Le plan Madagascar comme les projets récents d’internement des migrants déportés par les puissances impérialistes trouvent racine dans la même croyance que le territoire national occidental serait un espace à préserver, à débarrasser d’indésirables et qu’en contraste, les territoires des Suds globaux n’en seraient que des extensions lointaines, de moindre valeur et assimilables. La notion de « back yard » telle que théorisée dans une doctrine Monroe remise au goût du jour par Donald Trump, établit cette hiérarchie mondiale qui séparerait d’un côté peuples et territoires souverains et de l’autre masses amovibles et espaces dont les puissances disposeraient librement. Si l’actualité récente des impérialismes américain mais aussi israélien ouvre de dangereux précédents de légitimation de ces pratiques, il faut tout de même garder à l’esprit que la décolonisation ne l’a été qu’en théorie et que l’Occident a constamment usé de son influence économique, militaire et politique pour maintenir ses « anciennes » colonies dans ce type de hiérarchie. On la retrouve institutionnalisée par exemple dans l’irrévocabilité des sièges permanents au conseil de sécurité de l’ONU ou encore les systèmes monétaires et financiers d’asservissement à la Banque Mondiale et aux puissances coloniales.
Madagascar et les Suds globaux comme surface de projection des crises occidentales
L’Histoire particulièrement violente du XXème siècle européen devrait nous alerter sur une possible résurgence des idéologies qui ont précipité cette apocalypse. La crise idéologique qui secoue les Etats-Unis mais aussi l’Europe possède des répercutions dans les territoires qui subissent la violence néocoloniale. Tandis que la chute de la société étatsunienne dans le chaos trumpiste se répercute sur les institutions de coopération internationale et la violation systématique du droit, l’Europe n’est quant à elle pas en reste sur l’exploitation humaine et spatiale qui découle de son virage vers le tout-sécuritaire et l’extrême-droite. Diverses ONG de défense des droits humains comme Migreurop ou CCFD-Terre Solidaire nous alertent sur la pratique d’externalisation du traitement des migrants aux pays frontaliers à l’Europe. Le Maroc, la Tunisie, les états balkaniques, en raison de leur situation frontalière, sont utilisés comme agents de contrôle de migration, se parant de milliers de km de barbelés et d’architecture concentrationnaire pour faire barrage à la migration vers l’Europe. Ces états, soumis à un chantage économique et politique (certains sont candidats à l’UE), n’ont d’autre choix que de pratiquer pour l’Europe, le filtrage, la concentration et le renvoi des migrants, libérés des obligations ratifiées par l’Europe en vertu des droits humains.
Continuité d’une violence structurelle : moins spectaculaire, mais durable
La différence fondamentale entre ces projets d’accords avec les Etats-Unis et l’esquisse du Plan Madagascar est le contexte historique et géopolitique. Là où, par le passé, Madagascar apparaissait comme territoire modulable dans la théorie d’exploitation européenne puisque demeurant administrée par la France, elle est aujourd’hui un Etat indépendant qui devrait avec les leviers pour s’affirmer contre des propositions aussi léonines. Le fait même de négocier son territoire comme espace d’externalisation pour un autre Etat met en lumière la perpétuation d’une idéologie colonialiste. Cette négociation est parallèle avec d’autres projets d’exploitation du sol malgache par les puissances étrangères. Le projet minier Mada Vara (anciennement Base Toliara) en fait partie et inquiète les observateurs extérieurs dans l’iniquité extrême de ce qu’il propose : expropriation des populations locales, pratiques extractivistes lourdes sans promesse de remise en état et montage capitalistique en défaveur totale de l’Etat malgache. Avec ce prisme d’analyse, il est peu aisé de voir ici la négociation entre deux Etats partenaires et non l’exploitation d’un territoire par une autre puissance. Madagascar apparaît ici sans aucune indépendance ni souveraineté mais comme un territoire colonial à valoriser.
La durabilité structurelle de l’imaginaire colonial
La continuité la plus frappante entre les dispositifs coloniaux du passé et les politiques migratoires contemporaines ne réside pas dans la spectacularité de la violence, mais dans sa durabilité structurelle. Là où les violences du XXᵉ siècle s’exprimaient par la conquête, la déportation massive ou l’extermination industrielle, les formes actuelles opèrent par dilution, délocalisation et normalisation administrative.
L’externalisation des politiques migratoires ne cherche pas à tuer directement ; elle organise des conditions dans lesquelles la mort, la disparition ou la destruction sociale deviennent des effets secondaires acceptables. Camps offshore, zones de transit permanentes, accords opaques avec des États fragilisés produisent une violence lente, juridiquement fragmentée, politiquement acceptable. Cette violence est d’autant plus efficace qu’elle s’inscrit dans le temps long : elle ne choque pas, ne provoque pas de rupture morale immédiate, mais installe une gestion routinière de l’indésirable. Les anciens territoires coloniaux y retrouvent une fonction familière : absorber les crises des puissances dominantes, au prix d’une exposition continue à des dispositifs coercitifs qu’elles n’ont ni conçu ni réellement consentis. Ce n’est pas une violence spectaculaire. C’est une violence fonctionnelle, et précisément pour cela, profondément coloniale.
Cet exercice de comparaison historique permet également de remettre un peu de mémoire dans une idéologie américaine révisionniste. L’administration Trump qui multiplie les exactions contre les migrants et les immigrés étatsuniens, oublie de façon quasi-freudienne que les Etats-Unis sont nés de cette même pratique de relégation spatiale sur le territoire nord-américain avec l’arrivée massive de réfugiés politiques, religieux ou économiques en provenance d’une Europe qui les avait rejetés et qui voyait en ce territoire le grand débarras humanitaire dont elle aurait pu disposer à sa guise en ignorant et en violant systématiquement la réalité d’une terre déjà habitée mais qu’elle considérait comme inférieure, une colonie.
Ressources
- Christopher Browning (trad. Jacqueline Carnaud et Bernard Frumer), Les origines de la Solution finale [« The origins of the Final Solution : the evolution of Nazi Jewish policy »], Paris, Les Belles Lettres, coll. « Points / Histoire », 2007
- Les plans secrets de Donald Trump à Antananarivo – African Intelligence – Publié le 09/01/2026 – Joan Tilouine, Laure Verneau