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Édition du 1er au 15 novembre 2026

Cachez cette question coloniale que la droite et l’extrême droite ne sauraient voir

Fabrice Riceputi revient sur la fracassante sortie télévisée de David Lisnard affirmant « se foutre » du massacre des Algériens à Paris le 17 octobre 1961.

Un Algérien le 17 octobre 1961. Capture d’écran vidéo INA.

L’improbable dialogue s’est produit sur la chaîne LCI, le 19 octobre 2026. Soit deux jours après la commémoration du 65e anniversaire du 17 octobre 1961 et alors même que par un saisissant télescopage symbolique, la police française venait, le 17 octobre 2026, de réprimer un peu partout en France avec une grande brutalité le mouvement de la jeunesse.

— Puisque vous avez demandé ce que le drapeau algérien foutait là [sur une image de manifestation lycéenne du 17 octobre 2026] est-ce que vous pouvez nous rappeler ce qu’il s’est passé le 17 octobre 1961 ?

— Non, mais je m’en fous. J’en ai rien à cirer. J’étais pas né. 

La question est posée par Lola-Fleur Whittaker, étudiante proche de LFI. La réponse est celle David Lisnard. L’homme est maire de Cannes, président de l’association des maires de France, ex-LR et chef du parti Nouvelle Energie, candidat déclaré à l’élection présidentielle de 2027. Depuis peu, il est notoirement mis en avant dans les media Bolloré.

Il n’est pas inutile de rappeler brièvement de quoi exactement David Lisnard a tenu à faire savoir qu’il « se fout ». Le 17 octobre 1961, des dizaines de milliers de travailleurs colonisés immigrés algériens en région parisienne ont répondu à l’appel de la Fédération de France du FLN. Celle-ci leur demandait de désobéir à un couvre-feu discriminatoire, illégal, et appliqué au faciès par la police, en allant déambuler en groupes dans les beaux quartiers de Paris. En quelques heures, 11 500 furent raflés en divers points de la capitale et enfermés dans des locaux de concentration déjà existants, comme le Centre d’identification de Vincennes, ou improvisés, comme le Palais des Sports à la porte de Versailles. Là, tous subirent diverses brutalités, dont la « haie d’honneur » policière – un passage à tabac – , certains furent torturés, quelques uns tués. Des milliers d’entre eux furent laissés des jours entiers sans soin ni nourriture décente, dans des conditions proprement inhumaines. Plusieurs centaines seront « renvoyés dans leurs douars d’origine », en réalité dans des camps en Algérie, où certains purent « disparaitre ». Dans la soirée du 17 octobre surtout, la police parisienne, encouragée par le préfet Maurice Papon, déchaina une violence extrême. Elle tua un grand nombre de ces manifestants entièrement pacifiques, par divers moyens, dont la noyade dans la Seine et les canaux de la région parisienne. Tout fut fait, comme lors de tous les massacres coloniaux, pour qu’on ne puisse compter avec exactitude tous ces morts dont la vie comptait bien peu. Papon reconnut 2 morts algériens. Le crime d’Etat resta entièrement impuni et, du fait de l’identité de ses victimes, il fut vite « oublié », y compris par la gauche officielle, qui cultiva la mémoire des morts français de Charonne en février 1962. Charles de Gaulle, président de la République, bien qu’il soit parfaitement au courant du massacre commis, couvrit Maurice Papon d’honneurs et le maintint en poste jusqu’en 1967. Aujourd’hui, la fourchette avancée par les historiens va de plus de cent à trois cent morts. Depuis le retour à la mémoire de l’évènement dans les années 1980, sa reconnaissance officielle est revendiquée. Dans des dizaines de villes, chaque 17 octobre, on jette des fleurs dans les cours d’eau de France en mémoire des victimes. Quand en 2001 fut posée une plaque commémorative sur le pont Saint-Michel à Paris, le Front National manifesta contre cette intolérable « atteinte à l’honneur de la police ». A l’Assemblée, des élus de droite estimèrent que c’était donner des arguments « aux islamistes ».

D’ordinaire, à l’évocation du massacre du 17 octobre 1961, s’exprime dans la sphère politique lepénisée à laquelle appartient David Lisnard un véritable négationnisme historique. Alors que le crime est aujourd’hui bien connu des historiens (1), on recycle le plus souvent les mensonges de Maurice Papon en contestant qu’il y ait eu tant de victimes. Tout en ajoutant souvent que s’il y eut bien des morts algériens, c’est qu’ils furent tués non par la police mais par d’autres Algériens.

Ce n’est pas ce que fait David Lisnard. « C’est très grave, c’est dramatique, mais c’était en 61 » , explique-t-il pour se défendre. Ce qu’il aimerait, c’est tout simplement qu’on n’en parle plus. Que soit silencié à nouveau l’évènement, comme il le fut durant des décennies. Rappeler cet évènement historique serait mettre « du poison dans la tête des jeunes », a-t-il déclaré sur CNews. Ce qu’il ne faut surtout pas connaître et reconnaître, c’est, selon le mot de Pierre Vidal-Naquet, un évènement matriciel, les « racines sanguinolentes » d’un présent toujours raciste et souvent meurtrier. Une sorte de scène inaugurale dans l’histoire du traitement policier par la République française de son immigration coloniale et postcoloniale. Un moment emblématique aussi d’un système garantissant l’impunité à la police française. Cachons ce 17 octobre 1961 que nous ne saurions voir !

La séquence a bien sûr provoqué quelque émoi. Des maires de gauche ont réclamé sa démission de la présidence de l’association des maires de France. L’intéressé a rapidement dû se défendre, indiquant notamment à la façon de Nadine Morano qui déclarait « je ne suis pas raciste, j’ai une amie plus noire qu’une arabe ! » : « J’ai des potes algériens ».

On a aussi relevé que son « je m’en foutisme » ne s’étend pas à toute l’histoire coloniale, loin s’en faut. Simplement, il s’avère sélectif. Comme un grand nombre de ses amis politiques, particulièrement élus de droite et d’extrême droite dans le sud de la France, il cultive avec soin la nostalgie de l’Algérie coloniale et la mémoire de ses défenseurs les plus meurtriers. Le 26 mars 2023, il écrivait par exemple sur Twitter : « Nous commémorons le 61ème anniversaire de la Fusillade rue d’Isly à Alger. Dont le souvenir est si douloureux pour les pieds-noirs et harkis. L’Histoire est tragique et parfois absurde » . De cette fusillade commise par l’armée en mars 1962 au lendemain des Accords d’Evian, dont l’OAS était au moins partiellement responsable et les victimes civiles des partisans de l’Algérie française, Lisnard ne se « fout » donc pas. Mais les descendants des Algériens de 1961, pas plus que tous ceux qui attendent que la France regarde enfin en face son histoire coloniale, ne font pas partie de sa clientèle.

L’éructation négationniste télévisée de David Lisnard indique bien à sa manière la filiation colonialiste des droites extrêmes qui sont aujourd’hui aux portes du pouvoir. Et la volonté farouche de ces « faussaires de la Nation », pour reprendre le titre d’un livre récent, de trafiquer l’histoire pour promouvoir un roman national identitaire et raciste. Durant le même mois d’octobre 2026, on apprenait ainsi que le Rassemblement National voulait priver de subvention publique la Maison des Sciences de l’Homme, ainsi que le Musée national de l’histoire de l’immigration, qualifié par un député RN de « succursale idéologique de l’extrême gauche ».

Nous sommes prévenus de ce qu’il adviendra si les droites extrêmes et l’extrême droite parviennent au pouvoir en mai 2027 : selon le mot de Saïd Benmouffok, un « mémoricide ».

Fabrice Riceputi

  1. Voir notamment Jean-Luc Einaudi, La bataille de Paris. 17 octobre 1961 (1991), Jim House et Neil MacMaster, Paris 1961. Les Algériens, la terreur d’État et la mémoire (2008) et Fabrice Riceputi, Ici on noya les Algériens (2021).

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