
Les habitants des outre-mer protestent régulièrement contre la vie chère et les inégalités socio-économiques, comme lors de la manifestation « Bloquons tout » à Saint-Denis de La Réunion, le 10 septembre dernier.
© Richard Bouhet / AFP
Par Cyprien Caddeo. Publié par L’Humanité le 25 novembre 2025.
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Les coupes budgétaires prévues dans les lois de finances sont encore plus catastrophiques en outre-mer, où la situation est déjà très dégradée. Les élus de ces territoires dénoncent « l’absence de volonté politique » pour répondre aux besoins urgents des populations.
L’eau a encore cessé de couler, à Fort-de-France. Lundi 17 novembre, plusieurs quartiers de la capitale de la Martinique ont été privés, une partie de la journée, de l’accès à l’or bleu. La problématique est bien connue dans les Antilles, elle est même tristement courante, du fait de l’état dramatique des infrastructures de traitement et de distribution de l’eau. Il faudrait des moyens pour un grand plan de mise à jour du réseau. Ce n’est qu’un exemple parmi les centaines d’autres difficultés qui s’amoncellent en Martinique, et la Martinique n’est qu’un territoire parmi les Outre-Mer.
C’est dire si les besoins sont colossaux. Mais, une fois encore, les territoires ultramarins semblent les parents pauvres des réflexions budgétaires en France. Pour eux, c’est même l’austérité au carré. « Le budget est terrible pour tout le monde, mais pour nous c’est pire », résume en une formule le député de Martinique Marcellin Nadeau (groupe GDR). Manière de dire que l’austérité voit ses effets décuplés, dès lors qu’ils touchent des territoires aux indicateurs socio-économiques déjà dégradés. Pour rappel, selon l’Insee, le taux de pauvreté en Martinique, en Guadeloupe et à La Réunion est 2 à 2,5 fois supérieur à celui de la métropole (15,9 %), et il explose à 77 % à Mayotte. Le taux d’illettrisme (4 % en métropole), lui, est trois fois supérieur en Martinique et Guadeloupe (13 %), quatre fois fois supérieur à La Réunion (16 %) et dix fois en Guyane (40 %).
Cela n’empêche pas le gouvernement de vouloir faire des économies. Le budget des outre-mer évolue dans un étrange entre-deux. Ce n’est pas un budget à part du projet de loi de finances (PLF) et du projet de loi de finances de la Sécurité sociale). Mais il fait tout de même l’objet d’une mission parlementaire spéciale, dite « mission outre-mer 2026 », qui reconnait à demi-ort le caractère spécifique du dossier.
La mission outre-mer 2026, relative aux dépenses liées aux territoires ultra-marins, représente en réalité une faible partie du budget réel des collectivités concernées. Reste que sur ce volet, la copie de départ dessinait des coupes claires. En témoigne la perte sèche enregistrée par le ministère des Outre-Mer, qui a perdu 800 millions d’euros par rapport à son enveloppe de 2025 (3 milliards d’euros). Cette réduction de dépenses se traduit par la volonté de raboter deux dispositifs fiscaux de soutiens économiques : les Lodeom, des dispositifs d’exonérations de cotisations sociales aux entreprises, comprises dans le PLFSS et supposés soutenir la création d’emplois, et des défiscalisations au nom de l’investissement productif, un autre levier qui permet de soutenir le tissu économique local.
Or ces mesures, sans être parfaites, sont plébiscitées par les élus ultramarins, peu importe l’étiquette politique. Et ce même si cela est déjà insuffisant, rappelle la députée de La Réunion Emeline K/Bidi, coprésidente du groupe GDR : « on souhaite quelque chose de plus ambitieux que de simples niches fiscales pour maintenir l’économie sous perfusion. Le gouvernement reconnaît la dégradation des conditions de vie chez nous mais n’en tire aucune leçon dans le budget. La dernière fois qu’il y a eu des lois de programmation ambitieuses pour l’Outre-Mer, c’était sous Hollande. »
A cela s’ajoutent les effets de la loi de finances. Les Outre-Mer paieront la note au même titre que le reste du pays. Les communes, départements et régions ultramarins devront participer à l’effort de 5 milliards d’euros demandé aux collectivités. Cela, avec un impact direct sur leur capacité à réinvestir dans les services publics, la santé, l’école, la sécurité ou la transition écologique, alors que les Outre-Mer sont, en plus de la pauvreté galopante, en première ligne face à l’intensification des catastrophes liés au dérèglement climatique. Les cyclos Chido, à Mayotte en décembre 2024, et Garance, à la Réunion en février 2025, ont rappelé de manière tragique la fragilité de ses îles. A chaque fois, le gouvernement a débloqué des aides d’urgence, qui rassemblent davantage à des pansements sur des jambes de bois qu’à une volonté de changer structurellement les choses.
Pire encore, un tel budget empêche le développement. « L’île de la Réunion pourrait être à 100 % autonome en électricité, estime par exemple Emeline K/Bidi. On a du vent et du soleil toute l’année, l’électricité pourrait être gratuite, au lieu de quoi nous sommes dépendants du fossile et de combustibles qu’on importe. » Encore faut-il pouvoir investir dans les énergies renouvelables…
« On se retrouve avec un budget qui déshumanise et qui rabote à l’aveugle », dénonce le socialiste Christian Baptiste, député de Guadeloupe et rapporteur spécial de la mission Outre-Mer. Aveugle, car il est très difficile de prévoir à combien se chiffre précisément les pertes pour chaque territoire. « Tout est très flou, puisqu’il n’y a pas d’enveloppe spécifique à la Martinique, à La Guadeloupe, etc, explique Marcellin Nadeau. Tout ce que l’on sait, c’est qu’on va perdre collectivement des crédits. » Le député martiniquais est lui favorable à plus ce que les territoires concernés gagnent en autonomie fiscale, pour que les habitants ne dépendent plus « d’un tableau Excel à Bercy, à 7000 kilomètres de chez eux. »
De la même manière, le gouvernement n’a pas estimé nécessaire de produire d’études d’impact avant de décider de raboter les dispositifs de soutien économique aux outre-mer. Tous les élus ultramarins s’accordent à voir dans la séquence budgétaire un énième symptôme de l’incapacité de Paris à saisir les spécificités du dossier. « Il faut des connaisseurs au ministère, des gens qui ont le temps de bien maîtriser les sujets », plaide Emeline K/Bidi. Or l’instabilité n’aide pas. Le ministère des Outre-Mer a connu sept titulaires depuis la réélection d’Emmanuel Macron en 2022.
La nomination en octobre dernier de Naïma Moutchou, députée du Val-d’Oise qui n’avait aucune affinité connue avec le dossier ultramarin, a été interprétée comme une reprise en main du portefeuille par Matignon, Sébastien Lecornu ayant été ministre de 2020 à 2022. D’autant que le prédécesseur de Moutchou, Manuel Valls, était à l’inverse perçu comme un interlocuteur respectueux, y compris sur le dossier épineux de la Kanaky-Nouvelle-Calédonie et de l’accord de Bougival. « Je ne suis pas devenu vallsiste, tempère Marcellin Nadeau. Mais il avait eu le courage de dénoncer les grands groupes en situation d’oligopoles qui étouffent les économies des Antilles, dans son discours sur la vie chère. C’était un début. »
Un exemple parmi d’autres qui rappellent que les inégalités ne se jouent pas qu’entre la métropole et les outre-mer, mais aussi au sein même des sociétés ultramarines. Pour le député de la Martinique Jean-Philippe Nilor (groupe LFI), « ce gouvernement n’ose pas aller chercher l’argent là où il naît, c’est-à-dire chez les multimilliardaires, ceux qui multiplient leurs bénéfices, leurs profits, depuis un certain nombre d’années. » « Il n’y a qu’en prenant l’argent là où il est qu »on pourra répondre aux urgences climatiques et sociales », abonde Marcellin Nadeau.
Ce n’est pas la première année que les élus d’outre-mer sonnent l’alarme. C’est même devenu, de manière tragique, un marronnier des débats budgétaires. L’exécutif finira-t-il par écouter ? « Si à Bercy quelqu’un tient la calculette, il faut qu’il tienne compte du coût de la dégradation des conditions de vie, ne serait-ce qu’en termes d’emplois, juge Emeline K/Bidi. Laisser le chômage exploser coûtera à moyen-terme plus cher que de maintenir des dispositifs de soutien. » En octobre 2024, Martiniquais et Guadeloupéens s’étaient soulevés contre la vie chère. Au printemps 2017, c’étaient les Guyanais qui paralysaient le pays pour protester contre la pauvreté des infrastructures. Avec le budget 2026, toutes les conditions sont remplies pour que les Outre-Mer encore se soulèvent, pour rappeler qu’il ne devrait pas y avoir de territoires de seconde zone en République.
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