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Édition du 15 mars au 1er avril 2026

Algérienne et fille de chahid, Michèle Audin revisite Berbessa. Par M’hamed Rebah

L’historien algérien M’hamed Rebah rend hommage dans cette recension de Berbessa, mes ancêtres colons à son autrice Michèle Audin récemment disparue.

Le 4 juillet 1963, à la veille de la célébration de la première fête de l’Indépendance nationale, Ferhat Balamane, préfet d’Alger (on ne disait pas encore wali) annonçait la débaptisation de 50 artères et places à Alger dont la place Maréchal Lyautey qui devint place Maurice Audin, et la rue Henri Martin qui, depuis, est appelée rue Patrice Lumumba, deux exceptions notables par rapport aux autres noms de rues et places, à résonance « arabe ».

Quelque temps après, un lecteur, choqué, écrivait à un journal algérien, pour signaler qu’une place centrale à Alger porte encore le nom d’un « Français ». Il ignorait que Maurice Audin est un chahid d’origine européenne qui a sacrifié sa vie pour l’indépendance de l’Algérie, son pays. Aujourd’hui, les Algérois le savent. Si nécessaire, il suffit de lire la plaque commémorative, placée sous le buste de Maurice Audin, près du tunnel des Facultés, pour comprendre qu’il est à la bonne place à proximité de l’Université d’Alger où il a étudié puis enseigné les mathématiques.

Les mathématiciens algériens sont maintenant familiers de ce nom qui a été donné à un prix de mathématiques décerné tous les deux ans, simultanément à un lauréat (ou une lauréate) en Algérie et en France, avec une limite d’âge qui favorise ainsi la jeunesse. A Oran, l’Ecole polytechnique porte le nom de Maurice Audin.

Des ancêtres suisses

Michèle Audin (3 janvier 1954, Alger-14 novembre 2025, Strasbourg) a consacré son dernier livre « Berbessa. Mes ancêtres colons »,  à la découverte de l’univers familial de son père, Maurice Audin, et,  également, dit-elle, « autre raison d’écrire ce livre, c’est que je ne trouve pas inutile, en 2024, de parler de colonisation. Il m’a même semblé que l’actualité –Nouvelle Calédonie, Cisjordanie, Gaza,…- m’incitait à le faire».

Dans ce livre, publié en janvier 2026, peu après sa mort, Michèle Audin retrace la chaîne généalogique qui a accompagné l’installation des grands parents de la mère de Maurice Audin, à partir de 1851, en Algérie, comme colons. On apprend que c’est de Suisse qu’ils sont venus. Ils ont débarqué, écrit-elle, à Alger et on les a conduits à Koléa, à quarante kilomètres, dans des charriots ou des carrioles. « Plusieurs hameaux ont été créés à Koléa pour les immigrants venus les coloniser. C’est le cas du leur, Berbessa ». Berbessa est qualifié de « lieu habité » et dit « centre de population créé pour des colons suisses en 1852 (autorisé en décembre 1851) sur une partie du territoire de Chaiba ». Elle fait savoir que Berbessa existait puisqu’il avait un nom qui signifie le puits de Bessa (Bir, puits).

L’autrice parle de Kolea (p.32) : « Il y avait à Koléa, quatre tombeaux de saints- dans la langue coloniale-, notablement celui de Sidi Ali Embarek. Il était né au XVIIème siècle, était très respecté et avait ouvert une école coranique attirant de nombreux élèves. Un de ses descendants, Mohamed Ben Allel, dit « Sidi Embarek », qui combattit les Français comme lieutenant de l’émir Abd el Kader, a été tué en 1843, sa tête a été exposée à Alger pendant neuf jours et, même, dessinée et gravée, elle a paru dans  l’hebdomadaire parisien L’Illustration– belle illustration, en effet-, puis sa tête et son corps ont été enterrés dans ce (même) mausolée. Et la mosquée attenante a été transformée en hôpital militaire… Ce qui n’est pas un fait exceptionnel : il y avait à Alger cent soixante-six mosquées avant l’occupation par les Français, il en restait vingt et une en 1879 ».  (Note de bas de page : on trouvera une étude précise de la disparition de ces mosquées dans le livre d’Alain Ruscio, La première guerre d’Algérie. Une histoire de conquête et de résistance. 1830-1852 Paris La Découverte 2024 p. 616-636).

« Il y a peu de doute que l’Algérie française était raciste. Le racisme envers les « indigènes » était un des fondements, des piliers, du système colonial. Mais il existait également un racisme contre les Italiens et les Espagnols », fait observer Michèle Audin (pp.77-78). En note de bas de page, elle écrit : « Je ne résiste pas à signaler, (qu’au même moment, en 1834), un rapport parlementaire français sur la « colonisation de l’ex-régence d’Alger » constate que tous les Arabes savent lire et que vos paysans croupissent dans l’ignorance » (la référence est citée dans A. Ruscio, La première guerre d’Algérie).

Michèle Audin parle des « dépossédés de leurs terres », autre façon de désigner les « indigènes », et suggère que leurs larcins peuvent être considérés comme une récupération légitime (p. 41). Elle fait constater que «tuer un « indigène» pour défendre un mandarinier devait être aussi ordinaire que ne pas s’arrêter pour secourir un « indigène » après avoir heurté sa charrette » (p.43).

L’autrice évoque la déforestation (p. 32-33) : «une carte des ressources forestières datée de 1847 – qui n’a certes pas été dressée dans un seul but de connaissance scientifique- indique la présence de la forêt tout autour de l’oued Mazafran. Cette carte ne précise pas les essences présentes mais j’ai vu nommer frêne,  peuplier blanc, tamaris, orme, pin d’Alep, micocoulier et lianes. Beaucoup de ces essences d’arbres venaient de France. Il devait y avoir aussi des chênes lièges et des palmiers nains « doums ». Les eucalyptus ont été importés plus tardivement par les Français : en 1879, ils n’étaient pas encore comptabilisés. D’après cette carte, le temps n’était déjà plus où l’on pouvait aller de Tunis à Rabat sans quitter le couvert des arbres » (note de bas de page : Comme c’était encore le cas quatre-vingt ans plus tôt, voir Italo Calvino, Le Baron perché, trad. par Juliette Bertrand, Paris, Seuil, 1996). A ce propos, dans le contexte des opérations de reboisement après l’indépendance, une étude sur les forêts publié dans Alger républicain le 29 novembre 1963 cite Ibn Khaldoun: «on pouvait aller de Tripoli à Alger sous une voute d’arbres».

Elle décrit le Mazafran : « un fleuve au sens de «cours d’eau qui se jette dans la mer » dont l’embouchure est proche de Koléa. C’est également un oued, au régime variable et capricieux, hypersensible au moindre orage ». « (…) En 1860, le Mazafran était dit « peuplé de panthères » (p.40).

La pacification coloniale

En écrivant l’histoire de ses « ancêtres colons », Michèle Audin dresse un réquisitoire sans appel du colonialisme en Algérie. Fabrice Riceputi, historien français, qui nous a fait découvrir à la fois le livre (« un bijou ») et l’« émotion particulière » que lui a procurée sa lecture, a repris un passage qui souligne les convictions anticolonialistes de l’autrice : « La langue dans laquelle j’écris, le français, est la langue coloniale. Elle contient des mots incroyables, comme le mot « pacification », qui englobe toutes les « opérations » – sans aucun doute des soustractions – qui ont fait passer la population de l’Algérie de trois millions d’habitants en 1830 à deux millions quatre cent mille en 1856. Ce mot, « pacification », signifie non pas que ces opérations ont apporté la paix aux habitants, mais qu’elles les ont rendues « pacifiques » (en les égorgeant, tranchant leurs têtes, trouant leurs ventres à la baïonnette, enfumant des familles réfugiées dans des grottes, violant des femmes, saccageant des récoltes, brûlant des maisons, des orangers, des oliviers et des figuiers, organisant ainsi des famines, souvent dans des villages paisibles). De sorte que ce mot, « pacification », capable de porter en lui tout le contenu de cette parenthèse – et même davantage – est un des plus riches de la langue française. » (p. 45-46)

Fabrice Riceputi travaille avec notre compatriote historienne, Malika Rahal, à faire revivre les disparus (chouhadas sans sépulture) enlevés pendant la Bataille d’Alger, torturés et assassinés par les paras de Massu, et que tant des nôtres ont tendance à oublier. Le site 1000autres.org tente de « rendre à certains d’entre eux au moins une identité, une histoire, un visage, une humanité ». Cette démarche est partie de l’histoire de Maurice Audin et du combat de Josette Audin qui a toujours insisté sur « la multitude des cas au-delà de celui de son mari ».

Dès les premiers mois de la lutte armée pour l’indépendance, déclenchée le 1er novembre 1954, Josette et Maurice Audin ont pensé partir au maquis. C’est Josette Audin qui l’a révélé dans des propos recueillis par Leila Sebbar en 1999. « Beaucoup de camarades sont montés au maquis où ils sont morts », a-t-elle rappelé, citant en exemple le Dr. Georges Counillon qui était à l’hôpital psychiatrique de Blida, avec le Dr. Frantz Fanon, et, comme Josette et Maurice Audin,  membre du PCA. Dans un entretien réalisé par Amine Bouali (Le Quotidien d’Oran, 5 mai 2022), Pierre Audin parle de l’engagement de ses parents : « Josette et Maurice Audin se considéraient comme Algériens. Ils ne se sont pas battus à côté des Algériens mais parmi eux, pour l’Algérie, leur pays ».

A cause de sa participation à la lutte pour l’indépendance de l’Algérie, Maurice Audin, 25 ans, brillant assistant de mathématiques à l’université d’Alger, a été arrêté devant sa famille, à son domicile, le mardi 11 juin 1957, tard dans la soirée, vers 23h, par les parachutistes du général Massu. « Mon père a été arrêté, torturé, assassiné par l’armée française qui a fait disparaître son corps. J’avais trois ans et deux petits frères », écrit Michèle Audin. L’armée française a immédiatement donné la version de l’évasion de Maurice Audin. Mais, dès le mois de mai 1958, dans la première édition de « L’affaire Audin », une enquête de l’historien Pierre Vidal Naquet conclut que Maurice Audin est mort au cours d’une séance de torture, assassiné le 21 juin 1957 par le lieutenant Charbonnier, officier de renseignement servant sous les ordres du général Massu.

C’est la version qui a continué à circuler après l’indépendance, évoquant un accès de rage qui s’est emparé du lieutenant Charbonnier devant la détermination de Maurice Audin qui non seulement n’a rien révélé sous la torture mais a lancé à la figure du tortionnaire: « L’Algérie vaincra ! L’Algérie sera indépendante ! ». C’est alors que le lieutenant Charbonnier étrangle Maurice Audin. Cette version n’a pas été confirmée. En fait, les circonstances de l’assassinat de Maurice Audin restent inconnues. Son corps n’a jamais été retrouvé.

Le contexte est celui de l’année 1957 et de la généralisation de la pratique de la torture et des exécutions sommaires par l’armée coloniale française en Algérie. Les officiers parachutistes mettent en œuvre la justice expéditive dans l’illusion que c’est le moyen de casser le FLN, et ils sont enragés de constater que  les actions des fidas et fidayates à Alger ne cessent pas. La presse colonialiste a accusé les communistes algériens de fabriquer les bombes utilisées par le FLN.

Deux jours avant l’arrestation de Maurice Audin, le dimanche  9 juin 1957, une bombe explose au Casino de la Corniche (Pointe Pescade, banlieue côtière d’Alger), en pleine soirée dansante, et fait 8 morts, 83 blessés. Les bérets verts du régiment étranger de parachutistes (REP) se font à nouveau voir à Alger. Le 11 juin, les obsèques d’une des victimes de l’attentat donnent lieu à des « ratonnades » (lynchages de musulmans).

La vérité pour tous les disparus

Après l’arrestation de son mari, Josette Audin, restée courageusement à Alger, avec trois enfants en bas âge, en pleine guerre de libération, a commencé un long combat pour faire reconnaître la vérité sur la disparition de Maurice Audin et, a-t-elle toujours insisté, sur tous les disparus de la bataille d’Alger. Dans ce combat elle a été accompagnée par ses enfants Michèle, Louis et Pierre. En 2009, Nicolas Sarkozy a décerné la Légion d’honneur à Michèle Audin pour « récompenser ses travaux universitaires en mathématiques fondamentales ». Michèle Audin a refusé cette distinction parce que le président français, méprisant, n’avait pas répondu à une lettre de sa mère lui demandant de faire la lumière sur l’enlèvement de Maurice.

Berbessa. Mes ancêtres colons, (2026 Editions de l’Ecole des hautes études en sciences sociales, Aubervilliers, 153 pages) est le dernier livre de Michèle Audin. Sur plus d’une vingtaine de livres qu’elle a écrits, c’est le troisième qui  traite de sa famille, après Une vie brève  (2013), qui raconte la vie de son père (et non pas sa mort, tient-elle à préciser) et Oublier Clémence, consacré à sa grand-mère paternelle. Ses livres ont été écrits en français. « Je n’ai pas le choix », explique-t-elle (p. 49). Sa bonne connaissance de l’arabe algérois, qu’elle parlait avec ses copines à Alger, et de l’arabe « littéral », qu’elle a étudié huit heures par semaine, pendant trois ans après être entrée en sixième en 1963 au lycée Delacroix (devenu lycée Arroudj Kheireddine Barberousse), a été, peut-être, altérée par son installation en France, après son départ d’Algérie, en 1966, avec sa famille et ses frères. 

M’hamed Rebah

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