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Édition du 15 avril au 1er mai 2026

A propos du maire Bally Bagayoko : l’actualité de Frantz Fanon

Les réactions racistes suscitées par l'élection d'un maire noir à Saint-Denis invitent à évoquer l'actualité de Frantz Fanon. Par Gilles Manceron.

Le maire de Saint-Denis (93) Bally Bagayoko

L’actualité de Frantz Fanon

par Gilles Manceron, préface au livre de Jacques Vénuleth, « Au secours, Frantz ! », édité par le Mrap.

Bally Bagayoko, né le 31 juillet 1973 à Levallois-Perret, est un homme politique français qui a grandi dans le quartier des Franc-Moisin à Saint-Denis et est issu d’une famille d’origine malienne. Tête d’une liste soutenue par La France Insoumise et le Parti communiste français, il a été élu maire de Saint-Denis le 21 mars 2026. Aussitôt, il a été victime sur certains médias de grande écoute d’une campagne de diffamation à contenu raciste. Ses propos ont été déformés sur ces médias par des journalistes qui n’ont pas été sanctionnés par l’Arcom, qui lui ont reproché d’avoir qualifié Saint-Denis de « villes des Noirs » alors qu’il avait dit au lendemain de son élection que « Saint-Denis est la ville des rois et reines de France et du peuple vivant ». Des médias d’extrême droite comme CNews se sont livrés à la négrophobie la plus débridée en parlant de « tribus », de « grands singes » et de « mâle dominant », dans des termes renvoyant à la pire des anthropologies coloniales.

Dans sa préface au livre de Jacques Vénuleth, « Au secours, Frantz ! », édité par le Mrap, que nous reproduisons ci-dessous, Gilles Manceron reprend, à propos de cette cabale contre le maire de Saint-Denis, la référence à Frantz Fanon que Rachid Benzine a faite dans un article publié par Mediapart. Il souligne lui aussi la pertinence de l’œuvre de Fanon pour décrypter, encore aujourd’hui, l’enracinement et la diffusion du racisme anti-noirs dans la société française, qui sont des legs de la période de l’esclavage et de la colonisation. Et il rend hommage au livre de de Jacques Vénuleth, « Au secours, Frantz ! » pour sa lecture attentive des écrits de Frantz Fanon sur d’autres points. En particulier leur humanisme et leur refus de tout repli identitaire.

Fanon nous parle d’aujourd’hui

Le livre de Jacques Vénuleth, « Au secours, Frantz ! », est un guide pour la lecture fidèle des œuvres de Frantz Fanon, d’autant plus nécessaire que des interprétations rapides et parfois fautives de ses écrits ont parfois nui à la connaissance réelle de sa pensée.

Il nous encourage à lire Fanon, non pas seulement pour se tourner vers cet épisode important de notre passé qu’ont été les mouvements d’émancipation des peuples coloniaux, en particulier la guerre d’indépendance algérienne. Mais aussi pour trouver des clés pour comprendre notre présent.

Un exemple. Après le premier tour des élections municipales de mars 2026, Bally Bagayoko qui venait d’être élu maire de Saint-Denis était interrogé le 17 mars à la matinale de RMC par la journaliste Apolline de Malherbe : « Alors qu’un de mes confrères vous interrogeait sur la ville des rois, vous disiez que c’est aussi la ville des Noirs, est-ce que ça compte pour vous ? » Le maire dément calmement ces propos qu’en réalité il n’a jamais tenus : « Ce n’est pas la ville des Noirs, c’est la ville donc des Rois, et du peuple vivant ».

Revenant dans Mediapart sur cet étrange interview, le philosophe Rachid Benzine, quand il évoque ce maire obligé de corriger une phrase qu’il n’avait jamais dite, a fait référence à Fanon : « Fanon savait. Frantz Fanon. Fort-de-France, 1925. Psychiatre. Martiniquais. Noir. Il étudie à Lyon. Il écrit Peau noire, masques blancs. 1952. Il a vingt-sept ans. Il y raconte une scène. Train. Lyon. Un enfant blanc le voit. L’enfant crie. “Maman, regarde le nègre, j’ai peur !”. Fanon écrit : “Je ne savais pas encore que j’étais devenu un objet. Je me découvrais objet au milieu d’autres objets”. Le Blanc ne voit jamais le Noir. Il voit ce qu’il projette sur lui. La peur. Le désir. Le fantasme. La menace. Apolline de Malherbe vient de faire exactement ça. »

C’est en s’appuyant sur Fanon que Rachid Benzine décrypte ce stéréotype raciste dont notre société française a hérité. Pour expliquer cette scène et l’incroyable « erreur » de la journaliste, il appelle Fanon à notre secours. Le maire de Saint-Denis n’a jamais dit que sa ville était « la ville des Noirs », il a dit qu’elle était « La ville des Rois et du peuple vivant ». Mais sur les réseaux sociaux, une autre phrase lui a été attribuée. La fake news s’est répandue comme une trainée de poudre, et la journaliste de RMC a transformé cette fake news d’extrême droite en question « normale » sur le plateau d’une télévision nationale. Benzine explique : « Le Noir n’a pas le droit de parler. Il a seulement le droit de confirmer ce qu’on projette sur lui ».

Il se trouve que j’ai connu à Lyon le libraire Raymond Péju, qui avait fréquenté Frantz Fanon, dont il avait à peu près le même âge, quand il faisait ses études de médecine en 1952 et qu’il passait fréquemment des soirées amicales à son domicile. Raymond Péju a écrit dans une lettre, par exemple, que Fanon lui « parlait de sa souffrance d’“homme exclu”, d’homme rejeté pour la couleur de sa peau ! Il nous dit les rebuffades, les affronts qu’il subissait : il évoquait cette femme qui proposait la location d’une chambre et qui lui rétorqua lorsqu’il se présenta : “J’ai demandé un étudiant, pas un nègre !” Ou encore cet homme dans le train qui l’interpella : “Eh negro, tu montes ma valise dans le filet…” Un racisme qui se manifestait à tout propos dans les actes les plus anodins de la vie courante  (1) ».

Cette journaliste de RMC, quand elle a reçu Bagayoko, avait déjà entendu « la ville des Noirs » sans même avoir chercher à écouter ses propos. Nul besoin de vérifier. Elle l’a entendu malgré elle. Bagayoko n’a pas dit « la ville des Noirs ». Mais il doit quand même s’en justifier. Elle s’est excusée ensuite, mais la fake news ne meurt jamais. Elle circule. Elle mute. Elle laisse des traces. C’est l’ombre portée de l’idéologie coloniale qui a imprégné, durant plusieurs générations, la société française. Fanon a écrit : « Je suis l’esclave non de l’idée que les autres ont de moi, mais de mon apparaître ».

C’est ce que Benzine appelle le chagrin politique. Le chagrin de demander la reconnaissance et se la voir refuser. De parler et d’entendre ses propres mots déformés. De ne jamais être un sujet, toujours un écran de projection. Il ajoute : « ce chagrin circule, invisible, porté par ceux qu’on n’entend jamais vraiment. Fanon est mort en 1961. À trente-six ans. Leucémie. Il n’a jamais vu l’Algérie indépendante. Mais il a vu ce chagrin. Le chagrin collectif de ceux qui demandent juste à être entendus pour ce qu’ils disent. Et à qui on répond : “Non. Nous savons mieux que vous ce que vous avez dit” ». C’est là où le regard de psychiatre de Frantz Fanon est irremplaçable.

Mais Jacques Vénuleth ne voue pas un culte aveugle à Frantz Fanon. Il s’autorise des remarques critiques. Il écrit à propos de la première conférence panafricaine d’Accra au Ghana à laquelle Fanon a participé en décembre 1958 qu’il a cédé un court instant à une « euphorie béate » en surévaluant la solidarité de l’Afrique subsaharienne avec la révolution algérienne.

Fanon est mort prématurément, à l’âge de 36 ans, en 1961, et on ne sait pas comment il aurait réagi aux crises politiques qui ont marqué l’indépendance de l’Algérie. Mais Jacques Vénuleth relève sous sa plume des critiques explicites envers les dirigeants du FLN : « Au moment du combat plusieurs militants avaient demandé aux organismes dirigeants d’élaborer une doctrine, de préciser des objectifs, de proposer un programme. Mais sous prétexte de sauvegarder l’unité nationale, les dirigeants avaient catégoriquement refusé d’aborder cette tâche. La doctrine, répétait-on, c’est l’union nationale contre le colonialisme. Et l’on allait, armé d’un slogan impétueux érigé en doctrine, toute l’activité idéologique se bornant à une suite de variantes sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, sur le vent de l’histoire qui irréversiblement emportera le colonialisme. Lorsque les militants demandaient que le vent de l’histoire soit un peu mieux analysé, les dirigeants leur opposaient l’espoir, la décolonisation nécessaire et inévitable, etc. »

Et même : « Le parti dit national se comporte en parti ethnique. C’est une véritable tribu constituée en parti… Les ministres, les chefs de cabinets, les ambassadeurs, les préfets sont choisis dans l’ethnie du leader, quelquefois même directement dans sa famille. Ces régimes de type familial semblent reprendre les vieilles lois de l’endogamie, et on éprouve non de la colère mais de la honte en face de cette bêtise, de cette imposture, de cette misère intellectuelle et spirituelle ».

Impossible de prévoir ce que Fanon aurait écrit s’il n’était pas disparu prématurément. Mais son œuvre est une ode à la liberté. Dans Peau noire, masques blancs (1952), il écrit : « Ce n’est pas le monde noir qui me dicte ma conduite. Ma peau noire n’est pas dépositaire de valeurs spécifiques. […] Il n’y a pas de mission nègre. Il n’y a pas de fardeau blanc. […] Je n’ai pas le droit de me laisser engluer par les déterminations du passé. […] C’est en dépassant la donnée historique que j’introduis le cycle de ma liberté ».

Et dans la première édition de L’An V de la révolution algérienne (1959), d’abord imprimé par les éditions Maspero avec pour titre Sociologie d’une révolution, Fanon a écrit dans une Introduction datée de juillet 1959 : « Ce que nous, Algériens, voulons, c’est découvrir l’homme derrière le colonisateur ; cet homme à la fois ordonnateur et victime d’un système qui l’avait étouffé et réduit au silence. […] Nous voulons une Algérie ouverte à tous, propice à tous les génies ».

(1) Lettre de Raymond Péju à René Hénane reproduite dans : Frantz Fanon, Ecrits sur l’aliénation et la liberté. Textes réunis, introduits et présentés par Jean Khalfa et Robert Youg. La découverte, 2015, p. 589-590.


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