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Édition du 15 avril au 1er mai 2026

Sur France Culture : « De l’esclavage à la race, le monde pensé en noir et blanc », avec Aurélia Michel

En 1684, le terme de “race” est utilisé pour la première fois pour désigner un groupe d’humains. Tandis que l’Europe s’enrichit du commerce colonial, les savants s’intéressent aux déplacements des populations. Quand l’esclavage est combattu au 18ᵉ siècle, les théories racistes voient le jour.

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Avec Aurélia Michel, historienne, maîtresse de conférences en histoire des Amériques noires à l’Université Paris Cité

L’esclavage est un phénomène ancien qui se déploie dans de nombreuses civilisations, avec des déportations nombreuses à l’intérieur de l’Afrique, dans le monde arabo-musulman, à travers l’océan Indien, l’océan Pacifique et l’océan Atlantique. Quel lien historique existe entre l’esclavage et la construction du racisme ? Fallait-il être raciste pour réduire les gens en esclavage, ou bien le racisme est-il né de l’esclavage ?

Classer le vivant dans un monde colonial

À partir du 16ᵉ siècle et des colonisations européennes, les savants s’intéressent aux conséquences des déplacements de populations végétales et animales hors de leur environnement naturel, ainsi qu’à l’hybridation de ces populations. Le commerce colonial nourrit les interrogations supposément scientifiques sur le comportement du vivant d’un continent à l’autre. En 1735, le naturaliste suédois Carl von Linné propose une classification du vivant, suivie par d’autres savants qui s’appuient tant sur les caractéristiques, la généalogie ou les fonctions des populations végétales, animales et minérales. Pour la première fois, l’homme est classé avec le reste de la nature. C’est dans ce contexte colonial et scientifique que le terme de “race” sert à distinguer les groupes humains.

Nommer pour hiérarchiser

Le terme portugais negro est utilisé pour désigner exclusivement les esclaves achetés en Afrique subsaharienne par les Portugais et revendus pour la plupart aux Amériques portugaises et espagnoles. Déportées, esclavisées, affranchies ou nées libres, les personnes de couleur continuent d’être appelées negro (nègre en français), une appellation qui les renvoie directement à une condition inférieure.

C’est à la suite de la première abolition de l’esclavage en 1794 que les théories de race et de racisme se développent. L’historienne Aurélia Michel, spécialiste des Amériques noires, souligne que « le système esclavagiste simpliste fondé sur les Noirs et les Blancs, ne correspond pas à la réalité de la société. De nombreux enfants, qu’on appelle aujourd’hui métis, sont à la fois d’ascendance européenne et africaine. » Certains s’opposent à l’égalité des droits entre les couleurs. « Il y a toute une partie de la société des planteurs qui va lutter pour maintenir cet ordre simpliste racial, assigner les descendants d’Africains à une situation d’esclaves et nourrir les théories de classement de l’humanité. » Afin de conserver leur supériorité, les Blancs des colonies, notamment, vont mettre en place une série de discriminations pour rendre toujours plus difficile l’accès à la blancheur.

Hiérarchie raciale, les savants débattent

Dans ce contexte colonial, les scientifiques débattent des critères de classification des êtres humains. Certains sont directement acteurs de la traite. C’est le cas du naturaliste et planteur Médéric Louis Moreau de Saint-Méry, qui distingue les individus en 128 combinaisons généalogiques possibles, ce qui vise à contraindre la mobilité sociale des personnes de couleur.

D’autres, à l’inverse, rejoignent la Société des amis des Noirs, fondée à Paris en 1788. Mirabeau, Condorcet et l’abbé Grégoire cherchent, par leurs écrits, à sensibiliser aux réalités coloniales et à populariser les thèmes antiesclavagistes. En 1848, l’esclavage est définitivement aboli en France, mais le racisme à l’encontre des personnes non blanches persiste, soutenu par des pseudo-théories des scientifiques.

Pour en savoir plus

Aurélia Michel est maîtresse de conférences en histoire des Amériques noires à l’Université Paris Cité.
Elle est l’autrice d’Un monde en nègre et blanc. Enquête historique sur l’ordre racial, Paris, Seuil, 2020.

Références sonores de l’émission :

  • L’historien médiéviste Ferdinand Lot à propos du classement de Carl von Linné, « Heure de culture française », France Culture, 16 novembre 1967.
  • Définition du mot “nègre” dans le dictionnaire de Trévoux, 1732, lu par Henri Le Blanc.
  • Extrait De l’esprit des lois de Montesquieu, RTF, 6 février 1954.
  • Extrait de Candide ou l’Optimisme de Voltaire, France Culture, 25 juillet 1997.
  • Extrait du Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire, lors d’une représentation au Théâtre de la Ville à Paris, 24 mars 2019.
  • Article 3 de l’arrêté du 16 Brumaire an XIV (7 novembre 1805) à propos de la distinction des couleurs dans les colonies, lu par Raphaël Laloum.

Générique : « Gendèr » par Makoto San, 2020.

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