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Édition du 1er au 15 avril 2026

Témoignage d’un ancien appelé en Algérie : misère, tortures et viols dans un « camp de regroupement »

L'association 4ACG publie le témoignage d'un ancien appelé en poste dans l'un des "camps de regroupement" où fut enfermée la moitié de la population rurale algérienne.

Le site de la 4ACG (Association des Anciens Appelés en Algérie et leurs Ami.e.s Contre la Guerre) a publié le 17 mars 2026 un témoignage de l’un de ses membres, Jean-Marie Mire, ancien appelé dans l’armée française. Il était en poste en 1961 dans l’un des milliers de « camps de regroupement » où furent enfermés plus de 2 millions de paysans algériens de 1957 à 1962, chassés de leurs villages devenus des « zones interdites », sous prétexte de priver de soutien les maquisards du FLN : celui d’Ali Cherf (aujourd’hui Ali Charef), dans la presqu’île de Collo, à 70 km de la ville de Skikda (ex-Philippeville). Il y raconte les drames survenus dans ce camp, la torture et des viols et reproduit les échanges qu’il a eu avec Ammar, un Algérien qui habitait alors Ali Cherf, à propos du viol d’une jeune fille.


Le camp de regroupement d’Ali Cherf. La mort de bébés et de petits enfants. Le viol de Jamila.

Publié sur le site de la 4ACG le mardi 17 mars 2026. Source

Par Jean-Marie Mire

Proposé par Michel Berthelemy

Ancien appelé, correspondant 4ACG Lorraine, Jean-Marie Mire a été affecté en 1961 au camp de regroupement d’Ali Cherf, dans la presqu’ile de Collo. À l’indépendance, en 1962, Ali Cherf est devenu Ali Charef. Après avoir longtemps hésité, Jean-Marie s’est résolu à écrire ce qu’il a vu et vécu à l’intérieur de ce camp. Aujourd’hui il se souvient…

La malnutrition, l’absence de soins sanitaires dans les camps de regroupement

Dès 1954, les zones d’insécurité se transforment en zones interdites. Le 7 mai 1955, le général Parlange est nommé commandant civil et militaire des Aurès. Il se rend compte qu’il faut se préoccuper du sort des habitants expulsés. Le général décide alors de créer des centres de réfugiés appelés centres de regroupement. Il s’agit avant tout de couper la population du FLN et de la placer sous surveillance de l’armée, qui entendait ainsi priver les maquisards du soutien de la population.
Paul Delouvrier, Délégué général du gouvernement, met en place plus de 2 000 camps. Le nombre de regroupés s’élevait, en 1961, à 2 350 000, soit 28% de la population. L’impossibilité de maintenir une hygiène minimale et la malnutrition causèrent des ravages. Il y avait chaque jour des morts, notamment parmi les enfants.
C’est à partir de 1959 que leur existence fut révélée par un article du Monde tiré d’un rapport de Michel Rocard, qui disait notamment : « …Lorsqu’un regroupement atteint 1 000 personnes, il y meurt à peu près un enfant tous les deux jours ». Il insistait sur « la situation sanitaire qui est généralement déplorable. Dans un village où 900 enfants ont été recensés, il en meurt près d’un par jour (vallée de la Soummam) ».
En 1961, la Croix Rouge publie un rapport aux conclusions sans appel : la situation dans ces camps est catastrophique, sans équivalent depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Photo JM Mire Camp d’Ali Cherf prise à l’Est

Dans le camp d’Ali Cherf, dans lequel je suis resté pendant 8 mois en 1961, il m’est arrivé un jour d’entendre des youyous déchirants d’un groupe de femmes, dont certaines portaient une grande écorce de chêne-liège dans laquelle un linge blanc entourait le corps sans vie d’un très jeune enfant, décédé vraisemblablement de malnutrition et de la situation sanitaire désastreuse du camp. Tout en continuant ces youyous, elles sortaient du camp et se rendaient, à quelques dizaines de mètres, pour déposer le cercueil dans un trou, à côté d’autres tombes. Je ne sais pas le nombre de fois que cela s’est produit.

La torture dans le camp d’Ali Cherf, qui se trouvait en zone interdite

Pendant trois mois environ, c’est un Adjudant-chef, responsable du camp, qui soumettait des hommes et des femmes à la gégène.
Il s’agissait de personnes arrêtées lors de patrouilles. Je me rappelle du premier torturé, un homme du village revenu au camp à 19 heures trente, après la fermeture des portes. Sous la douleur, il lâche l’identité de 5 hommes n’appartenant pas au camp, qui sont, à la fois, collecteurs de fonds et agents de renseignements.
Je ne sais pas le nombre de personnes torturées. Presque toute la section, des appelés, était révoltée par cette torture. Nous n’avons pas eu le courage, la force de nous opposer à cela. L’Adjudant justifiait cette sale besogne en disant que trouver des renseignements cela permettrait de porter atteinte aux Fellagas. Il faut dire que nous étions conditionnés pour encaisser cette barbarie. Un jour, je ne sais plus pourquoi, je suis entré dans un gourbi situé au sommet du piton. À l’intérieur, une femme d’une quarantaine d’années, était allongée, nue, et deux hommes, l’adjudant et un appelé volontaire. Ce dernier semblait prendre du plaisir à tourner la manivelle de la gégène de plus en plus vite, pour augmenter l’intensité du courant. Je suis sorti de cette pièce chaviré et c’est tout !!! J’ai encore ces cris de femmes violentées dans les oreilles. Était-ce “lachoumi” ? Après le départ de l’Adjudant, le 27 juillet, plus de torture dans le camp.

Quarante ans plus tard…

40 ans après la fin de la guerre, en 2002, j’ai écrit une lettre à titre posthume, à un vieil Algérien, ayant habité à Ali Cherf, pour le remercier d’être intervenu auprès d’un groupe de maquisards lourdement armé, commandé par son fils, placé au sommet d’une colline. Ce même jour, au pied de cette colline, je faisais partie d’une patrouille de soldats du camp. Les maquisards nous ont laissés passer sans se montrer. Il m’a alors dit que c’était le comportement correct des soldats dans le camp, qui avait évité ce massacre.
C’est en 2013, que cette lettre a été publiée sur le site de François Marquis, ancien appelé dans la presqu’île de Collo (Adhérent lui aussi à la 4ACG, NDLR).
En 2016, Ammar Foufou écrit ces mots à François Marquis : « La lettre de Jean-Marie Mire au vieux Fellouze est poignante et d’une extrême humanité. Je suis de ce coin d’Ali Charef. Je voudrais savoir si monsieur Mire est encore en vie. » Depuis mai 2016 entre Ammar, François et moi, un échange incroyable, imprévisible, de centaines de messages. Au cours de ces échanges, j’envoie à Ammar des photos tirées de mes diapos faites à Ali Cherf en 1961. Très vite, Ammar est parti à la recherche des Algériens et Algériennes figurant sur ces photos.

Message d’Ammar du 14 mars 2017

Bonsoir
Prudent de nature, j’ai adopté l’approche qui consiste à connaître cette femme mystérieuse par le biais des femmes de son âge qui vivaient en même temps qu’elle dans le camp.
J’ai appris par la suite que cette femme a honte de son passé et ne veut en aucun cas, en parler. J’ai appris aussi que sa réputation dans la région demeure mauvaise, voire pas honorable, pour une femme rurale et fille de maquisard.

Message d’Ammar, 13 novembre 2017

Jean-Marie, j’ai rencontré Lakhdar, le fils de Cherif Foufou, un ancien maquisard, décédé il y a quelques années. Lakhdar m’a raconté une histoire terrifiante sur la torture de sa mère entre 1960 et 1961 à Ali Charef : « J’avais 9 ans dans le camp d’Ali Charef. Mon père était au maquis alors que ma mère était en prison et parfois torturée dans une pièce qui se trouvait au sommet de la colline. En l’absence de mes parents je m’alimentais de la poubelle du camp et parfois, même la poubelle n’avait rien à m’offrir et je passais des jours sans manger !!! »
C’est alors que j’ai su que Madame Foufou était cette personne torturée.

Le viol

Dans le camp, à mi-pente de la colline, il y avait un bâtiment en torchis servant d’infirmerie, tenu par un sergent appelé, originaire des Vosges comme moi. Il était chargé de donner des soins à la population algérienne. Il était aidé par une jeune Algérienne, d’environ seize ans prénommée Jamila.
Quand je n’étais pas de service, je me rendais souvent au pied de cette infirmerie. J’y retrouvais Ali, le Vieux Fellouze, destinataire de la lettre de 2002, et Jamila, sa petite nièce.
Ali était le père de deux maquisards, comme je l’ai dit plus haut. Nous blaguions tous les trois, essayant de nous apprendre, eux quelques mots de berbère, moi de français. Ils étaient devenus pour moi, une respiration, un rayon de soleil… Je me sentais loin de la guerre.
En mai 2013, j’apprends par un camarade, ancien appelé comme moi à Ali Cherf, que Jamila, quelque temps après notre départ du campement, avait été sauvagement violée par un lieutenant des renseignements de Kerkera, petite ville proche d’Ali Cherf. C’est l’infirmier, qui arrivait de Kerkera, en poste à Ali Cherf, qui lui a appris. Ce n’était ni un menteur ni un colporteur de fausses nouvelles
Comme précisé plus haut, Ammar est parti à la recherche de personnes figurant sur mes photos et notamment celle de Jamila. Il lui a fallu 18 mois, pour la retrouver.

Message de Jean-Marie à Ammar et François, le 12 décembre

Je comprends ta retenue… Pour Jamila, ce que j’aurais pu imaginer, c’est la réaction des habitants à son encontre, en raison de sa proximité avec les soldats. J’ai déjà dit qu’elle aidait l’infirmier dans les soins apportés aux habitants. Mais jamais, je n’ai entendu dire qu’un soldat ait pu lui manquer de respect ou tenté de la harceler. Cela est d’autant plus vrai que “le Vieux Fellouze” était presque toujours présent près du bâtiment servant d’infirmerie.

Message d’Ammar à François et à moi-même le 8 août 2018

Enfin, j’ai rencontré hier 6 août 2018 Jamila chez elle à Skikda en présence de son neveu. J’ai trouvé une vieille femme affectée par le temps et les souvenirs et les pépins de santé. Une vieille femme lucide et attentionnée et assoiffée de faire connaissance avec moi, le jeune qui insiste pour la voir et lui montrer des souvenirs lointains de l’époque du camp où son rôle d’aide infirmière était mal vu par la population du camp. Et tout au long de la discussion, elle me posait la question suivante : « Qui a pris ces photos ? Qui te les a données ? »

Message de moi à Ammar et François, le 8 août 2018

Est-ce son vécu à Ali Cherf et à Kerkera qui l’empêche d’ouvrir la porte de son passé ? Très souvent, je descendais à l’infirmerie pour rencontrer l’infirmier, le “Vieux Fellouze” et Jamila sa petite nièce. J’éprouvais une certaine affection, de pouvoir échanger avec une jeune fille une relation amicale. Nous étions condamnés à une misère affective importante et de pouvoir, en ce qui me concerne, passer quelques instants avec Jamila m’apportait de la paix, un plaisir tout simple. Une présence féminine, même si elle était très jeune, était comme un baume, dans ce monde de brutalité, de guerre. J’avais envie de lui donner un souvenir du temps où elle était jeune fille, de lui rappeler que tous les envahisseurs, les soldats n’étaient pas des sauvages, des violeurs.

Message de moi à Ammar et François, 10 août 2018

Je ne saurai rien de plus de cet infirmier, décédé il y a quelques années. Comment a-t-il appris ce viol ? Qui le lui a dit ? Il était à Kerkera comme infirmier. Y a-t-il eu une enquête ? Quelles ont été les suites ce crime ? Quels étaient les nom et prénom de cet officier ? Je suis triste et désolé de ne pas en savoir plus, de penser aux souffrances de Jamila.

Message d’Ammar à François et à moi, 11 août 2018

Jean-Marie, j’ai eu les larmes aux yeux en lisant ton message digne d’un homme qui porte toujours la douleur et la souffrance d’une époque terrible de notre histoire commune. Ton message touchant m’a fait comprendre que la douleur et la culpabilité sont aussi les tiennes dans la mesure où ta relation de grand frère qui veillait sur Jamila avait fait naître cette amitié et ce lien humain et affectif…
Moi, j’ai trouvé une femme détruite de l’intérieur qui ne s’attendait pas à ce que je lui montre des belles photos de sa jeunesse heureuse avant d’être violée quelques mois plus tard.

Jamila avec mon chapeau de brousse

Je ne sais pas pourquoi parmi les trois photos sur lesquelles elle figure, celle qu’elle a bien regardée, sans rien dire pendant plus de deux minutes est celle du chapeau ! J’ai pu comprendre que cette photo a réveillé sa mémoire…

Message de moi à François et à Ammar, 29 février 2020

Merci Ammar d’avoir pu faire la démarche. Quand je vous vois Jamila et toi, tous les deux, sur la même photo, avec son portrait sur ses genoux, je suis plus qu’heureux. La voir regarder son portrait, j’ai le sentiment que c’était quelque chose à faire.

Message d’Ammar à François et à moi, 29 février 2020

Bonsoir à vous mes amis,
Jean-Marie, ton message m’a fait pleurer longuement, car j’ai senti qu’à travers cet échange sincère et constructif, nous avons réussi à toucher à quelque chose de très humain. Je ne suis qu’un lien parmi d’autres qui veut que notre relation passionnante soit consolidée avec franchise. Jamila, choquée par le paquet de photos qu’elle a feuilleté une par une, n’a pas trop parlé, au début elle m’a dit : « Ce n’est pas moi », devant son neveu, mais après elle m’a dit que pour le portrait, « C’est le mien ». II est bien arrivé à destination.

Le 13 décembre 2024, Isabelle, mon épouse, me lit un SMS qu’elle vient de recevoir d’Ammar  : « Bonsoir Isabelle. J’ai appelé Jean-Marie pour lui annoncer le décès de Jamila. Paix à son âme. Elle est décédée aujourd’hui et j’ai été à son enterrement. »

Dans les semaines qui ont suivi le décès de Jamila, j’ai voulu écrire son histoire, mais ce n’était pas le moment.

C’est chose faite, le 25 février 2026.

Jean-Marie Mire


NDLR

La “Lettre au vieux fellouze” de Jean-Marie Mire

Jean-Marie Mire. Le camp de regroupement d’Ali Cherf

Édité par Gérard C

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