Dans Eduquer et séduite. Images scolaires de l’Empire au temps colonial (1870 – 1960), Sophie Leclercq, historienne spécialiste des images et des arts en contexte colonial, explore méthodiquement l’énorme corpus des images utilisées par l’école de la République pour faire connaître et aimer les colonies aux enfants français. Au fil des analyses de 169 de ces images très largement diffusées dans le pays, l’autrice fait l’histoire d’une longue éducation du regard français à l’Autre et à l’Ailleurs. Nous publions ici l’introduction de ce livre.

Couverture de cahier « Au Dahomey : combat à Dgébé (4 octobre 1892) », vers 1900, n° inv. 1998.02977.46.
Introduction
Le nom de Jules Ferry, donné à tant de rues et d’écoles primaires françaises, est associé à la mise en œuvre de l’École laïque, gratuite, obligatoire. Ferry est aussi le « Tonkinois », le fervent défenseur de l’entreprise coloniale. Dans la France de la IIIe République et des lois scolaires, l’école est pensée, par Ferry et bien d’autres, comme une chambre d’écho privilégiée de la politique coloniale. Le roman national s’écrit à la fin du xixe siècle avec un large chapitre colonial. La propagande pour l’Empire qui se structure et s’intensifie alors s’ordonne autour d’une idée forte, celle de « mission civilisatrice ». Matrice de la pensée française, elle ne renvoie pas à un phénomène concret et n’a pas de réalité précise sur le terrain colonial[1]. Cette notion floue insinue qu’à la conquête et la violence, se substitue rapidement une mission d’éducation générale des peuples colonisés. Politique éducative et politique coloniale semblent alors relever du même esprit républicain de cette fin de siècle.

Page d’un cahier « La Croisière noire – le désert, le Niger, le Soudan, la grande forêt, Madagascar », cahier réalisé collectivement par les élèves de l’école des Thermes de l’instituteur Pierre Tucat, cours supérieur, Biarritz, Pyrénées-Atlantiques, vers 1945, n° inv. 1999.00669.
Le roman impérial est aussi un roman graphique et photographique. L’amélioration des techniques de reproduction et de diffusion des images permet le déploiement d’un discours visuel sur le colonialisme. La presse, l’édition ou le spectacle sont friands des images des mondes coloniaux, fantasmes exotiques et sauvages autant que faire-valoir politiques d’une Nation qui veut s’imposer dans la course européenne. Une altérité radicale de l’Empire est donnée à voir à un public métropolitain de moins en moins indifférent à ces curieux prolongements lointains de la France. Dès lors, ces images d’Afrique, d’Océanie, d’Asie et d’Amérique se multiplient également dans les matériaux scolaires, comme illustrations dans les manuels bien sûr, mais aussi dans toute une série de supports du quotidien des écoliers. Comme Ferry, beaucoup de républicains sont impliqués dans la politique scolaire tout autant que coloniale, par exemple Paul Bert, défenseur actif des lois scolaires qui finira ses jours comme résident supérieur en Indochine. L’École est alors pour eux un levier essentiel de la propagande coloniale, par le biais de l’instruction morale et civique, de l’histoire, de la géographie, et de manière plus large, par une imprégnation générale des jeunes esprits. Or pour ce faire, le visuel apparaît particulièrement efficace, à l’heure où les pédagogues préconisent le déploiement d’un « enseignement par les yeux ». L’image est « une parole qui se tait » reposant sur « deux puissances » : « l’image comme présence sensible brute et l’image comme discours chiffrant une histoire »[2].
Dans la presse, le roman, les expositions coloniales, les musées, l’évocation de l’Empire prend des formes diverses et dispersées, qui peu à peu convergent vers l’idée de mission coloniale française, les acteurs de la propagande se structurant progressivement. Il s’agit de faire connaître les colonies pour mieux les faire aimer de l’opinion ; en d’autres termes, de les rendre plus proches, plus familières et finalement plus désirables. Les « vignettes de la pédagogie[3] » participent à ce bavardage visuel car l’objectif est similaire à l’École. Pourtant, son approche des colonies semble à bien des égards singulière. En effet, tout en s’inspirant de la presse, la publicité ou les expositions, l’imagerie scolaire fait aussi un pas de côté. Dans la seconde moitié du xixe siècle et la première du xxe, la « société du spectacle » charrie souvent une image caricaturale et dépréciative des mondes coloniaux. Cette culture visuelle ramène « l’histoire de l’impérialisme à ce qui, dans la chanson, dans la publicité, dans les expositions est représentatif de la gaudriole, du comique, du sensationnel, rédui[t] la colonisation au racisme. Or les choses sont plus équivoques, et plutôt que de la caricaturer, une analyse de cette ambiguïté est nécessaire[4] ». C’est de cette équivoque qu’il s’agit de traiter ici, car il apparaît que la culture visuelle du monde scolaire à l’endroit de l’Empire relève d’une ambivalence propre à éclairer la complexité et la pluralité du discours sur l’impérialisme. Dès lors, quelles sont les singularités scolaires des images de l’Empire ? Quelle est le rôle de ces images dans le récit colonial présent à l’École ? D’où viennent-elles ? Quel environnement visuel est celui de l’écolier de la IIIe et de la IVe République et quelle place les colonies y tiennent-elles ? Quel voyage immobile dans les possessions exotiques et sauvages est proposé depuis les bancs de l’École ? Quel est le visuel scolaire de l’Altérité, de l’Ailleurs, mais aussi de l’impérialisme au temps colonial ? Dans la France des « deux Ferry », l’institution scolaire s’impose progressivement comme le lieu privilégié de la connaissance. L’instituteur est de ceux qu’on écoute, sa parole fait autorité. L’École est un espace éminent où il est possible d’enseigner l’Empire, mais comme ailleurs, cette mission éducative se double d’un objectif de séduction. En d’autres termes, la vocation documentaire, vocation naturelle de l’école, se confond avec une vocation esthétique, concourant toutes deux à convaincre du bien-fondé de la politique coloniale républicaine.

Vue extraite du film fixe « Notre Empire colonial », n° 181, série « Enseignement primaire – Géographie – Les Colonies », coll. « Géographie pour l’enseignement primaire », cours élémentaire, Les Éditions filmées, 30 vues, vers 1940, n° inv. 1978.05893.1.
Pour explorer cet environnement visuel, cet ouvrage se penche sur des matériaux scolaires résolument pensés à partir de l’image. Si les manuels peuvent être considérés, les supports éducatifs élaborés à partir du visuel composent le corpus de cette analyse. Il s’agira alors d’observer des images de récompense, des couvertures de cahier, des buvards, des planches murales, des images pour projections lumineuses, etc. De la mise en œuvre des lois scolaires, qui est aussi le temps de la réactivation de la colonisation, à la fin de l’Empire, ces images changent, même si la reprise sur plusieurs décennies de dispositifs iconographiques propres aux espaces coloniaux n’est pas rare. Ni livre d’histoire coloniale, ni livre d’histoire scolaire, cet ouvrage propose une étude visuelle à la croisée de ces deux histoires. Les images y sont considérées pour elles-mêmes, dans leur origine, leur interaction avec le texte ou leur place matérielle dans l’espace de la classe. Elles questionnent la « co-présence » de ces deux histoires, celle de l’institutionnalisation de l’École et de l’Empire. Le terrain de cette étude n’est pas colonial, mais bien métropolitain, fondé sur les archives de l’École républicaine. Cet ouvrage interroge la manière dont s’élabore à l’École une imagerie de ce qui est extérieur à la France, marqué par l’idée du lointain, tout en faisant partie de l’aire d’extension de la Nation. À partir d’une généalogie de ces images, il s’agira de comprendre le rôle assigné à cette éducation visuelle et la manière dont est mise en images une idée : celle de la puissance coloniale. Presque toutes les images présentées ici sont issues des fonds du musée national de l’Éducation (Munaé)[5]. Cette institution porte l’héritage patrimonial du Musée pédagogique créé par Jules Ferry lui-même en 1879, attestant l’importance politique de l’instruction publique républicaine. À la fois producteur de matériaux pédagogiques et lieu de collecte et de conservation des objets et des documents de l’École, cette collection à dimension nationale embrasse la diversité des supports éducatifs. Seul un échantillon des images qui constituent le corpus de cette analyse est reproduit ici. D’éditeurs privés ou publics, ces matériaux pédagogiques sont disparates et portés par des motivations diverses, tant commerciales, pédagogiques que directement politiques… Mais de l’Indochine et du Congo, de Tahiti et de Madagascar, toutes ces images nous aident finalement à comprendre la représentation que la République a souhaité transmettre d’elle-même.
[1] À ce sujet, voir Jean-François Bayart, « En finir avec les études postcoloniales », Le Débat, mars-avril 2009, n° 154, p. 119-140.
[2] Jacques Rancière, Le Destin des images, Paris, La Fabrique éditions, 2003, p. 19.
[3] Ibid., p. 25.
[4] Claude Liauzu (dir.), Colonisation : droit d’inventaire, Paris, Armand Colin, 2004, p. 156.
[5] Voir la base en ligne des collections du Munaé sur laquelle de nombreux documents référencés ici peuvent être consultés : www.reseau-canope.fr/musee/collections. Les numéros d’inventaire de toutes les images issues des collections du Munaé sont précisés dans la table des illustrations en fin d’ouvrage. Certaines images font l’objet d’une analyse spécifique placée en fin de chapitre. Les références à ces figures sont signalées par une pastille noire.