
Photographie publiée sur le site de l’Ambassade de France au Maroc
Dans un article publié par Le Monde le 24 février 2026, le journaliste Alexandre Aublanc rapporte les protestations qui ont suivi au Maroc la restauration d’un carré de quinze tombes de goumiers marocains tombés lors de la bataille de Bougafer opposant l’armée coloniale la tribu « rebelle » des Aït Atta, entre le 13 février et le 25 mars 1933 et enterrés dans le village de Alnif-Bougafer (Drâa-Tafilalet), dans l’Anti-Atlas marocain. Il rappelle que les goumiers, supplétifs de l’armée coloniale française, réprimèrent la résistance marocaine à la colonisation lors d’une violente « pacification » qui dura près de trente ans, de 1907 à 1934. Le 12 février 2026, autorités françaises et marocaines se sont réunies « pour rendre « hommage aux soldats marocains dont l’engagement a contribué, au fil de l’histoire, aux liens profonds unissant les deux nations », selon un communiqué du Quai d’Orsay« .
Le journaliste indique que « l’événement suscite les réactions les plus vives, preuve de sa charge symbolique. Publié sur X, un message de l’ambassade de France saluant la restauration du cimetière a été consulté plus d’un million de fois. Les réponses des internautes marocains se comptent, elles, par centaines. « Au lieu d’honorer les véritables héros de notre nation, on rend hommage à ceux qui l’ont trahie », réplique l’un d’eux. Une partie de la mémoire collective marocaine a rangé les goumiers, accusés de « collaboration » avec la France, dans la même catégorie que les harkis algériens. » Nous publions ci-dessous un article qui présente ces goumiers, tiré de l’Encyclopédie de l’histoire de la colonisation française dirigée par Alain Ruscio.

Goums et goumiers
Le terme de goum apparaît comme l’expression même de la complexité coloniale. Et contrairement à ce qu’affirment bien des auteurs, les goumiers ne naissent pas au Maroc mais en Algérie vers 1840. Le terme provient de l’arabe Qawn, groupe ou famille ; on trouve des goums parmi les forces auxiliaires des beys d’Algérie bien avant la conquête française[1]. Il y a en effet une confusion constante entre les goums, groupes de combattants irréguliers recrutés parmi les populations indigènes et les goums mixtes marocains, assimilables par bien des aspects à des réguliers de l’armée française. C’est d’autant plus facile que durant la première guerre mondiale on forme à partir des goums deux régiments de tirailleurs. Leurs officiers, par habitude, continuent de parler de goums pour désigner leur compagnie. Déjà bien avant, bien des auteurs ne font guère la différence entre goumiers et spahis. L’un d’entre eux évoque par exemple, des goumiers montés qui opèrent en France en 1870 contre les Prussiens[2].
Fonction des goums
L’idée initiale était pour l’armée française de disposer de fantassins et de cavaliers bien adaptés aux terrains algériens et souples d’emploi. Ce système fondé sur des bases traditionnelles doit aussi prouver qu’il existe des possibilités de s’entendre avec le colonisateur et que celui-ci respecte les populations locales. Il s’agit alors de supplétifs algériens placés sous l’autorité des caïds et levés par ces derniers pour surveiller les troupeaux et veiller au maintien de l’ordre. Ce sont en quelque sorte des milices. D’autres goumiers, à pied ou à cheval, appuient les réguliers pour éclairer le terrain, faire des reconnaissances, couvrir les colonnes en mouvement ou escorter les convois. Ces hommes alors placés sous la responsabilité des Bureaux arabes participent à la conquête de la Tunisie (1881-1882) avant qu’on ne crée des goums tunisiens. L’idée de contingents légers de partisans fait son chemin et accompagne la colonisation. Le vocable goum finit par désigner des groupements de partisans sahariens, AOFiens (goumiers de Tombouctou ou de Haute Volta par exemple). On envisage même de former des goums en Indochine vers 1890 ! Puis apparaissent les premiers goums réguliers en Algérie encadrés par des officiers des Affaires indigènes ; le succès est tel qu’il sert de modèle pour la création des goums mixtes marocains en 1908.
Les goums mixtes marocains, 1908-1956
D’abord irréguliers, ils voient le jour en 1908 sur instruction du général d’Amade. Un goum regroupe la valeur d’une petite compagnie, d’un peloton à cheval et d’un train de mules (brels en arabe) sous le commandement de quelques cadres français aidés par des soldats métropolitains parfois par des tirailleurs algériens dans un premier temps. Les goumiers sont des volontaires recevant un armement, une solde mais se nourrissant, s’habillant et se remontant à leur frais. Ces hommes vivent avec leur famille dans un village proche de leur poste de rattachement. Ils forment des unités d’infanterie légère ou de cavalerie et appartiennent à l’Armée d’Afrique. Après leur premier combat en 1910, ils participent aux opérations sur Fez. Devant la réussite de cette expérience, une instruction ministérielle réorganise les goums marocains. Ils sont pris en main par les cadres français, armés, habillés comme les réguliers et soumis comme eux aux règles militaires. Ils jouent un rôle particulièrement important au Maroc pendant la première guerre mondiale. Des sources notent leur présence en France en Picardie mais n’est-ce pas une confusion avec les tirailleurs ou les spahis ?[3]
Progressivement Berbères et montagnards s’engagent dans les goums au côté des gens des plaines plus arabisés. Ils sont 8 000 en 1933. Ils prennent part aux dernières attaques contre les régions insoumises, permettent l’extension de la « pacification » et contribuent à la lutte contre les Rifains au cours de violents combats comme dans l’affaire du Bou Gafer.
À partir de 1937, les tensions internationales, les menaces italiennes et les risques d’une guerre avec l’Allemagne changent la donne. On pense que le Maroc sera dégarni d’une bonne part de ses troupes au profit de la métropole et que se posera la question du maintien de l’ordre au Maroc. Aussi forme-t-on des goums auxiliaires dépendant d’un goum déjà en activité, en quelque sorte une réserve. En 1939, 126 sont mobilisés. 60 d’entre eux forment des groupements et trois de ces formations rejoignent la Tunisie. L’organisation des goums est très poussée. Quatre goums constituent un tabor (bataillon) et trois tabors forment un groupement. Avec l’armistice, l’histoire des goums devient originale. En effet un vaste plan de camouflage est entrepris pour leurrer la commission d’armistice. Des goums sont transformés en unités de travailleurs, d’autres dissous. Les armes sont camouflées et on use de subterfuge pour continuer l’entraînement militaire si bien qu’en novembre 1942, 102 goums sont prêts à reprendre le combat. Ils sont envoyés en Tunisie et constituent un des éléments de l’offensive contre l’Afrika Korps tandis que la majorité est rééquipée de matériels anglais et américains au Maroc en vue des opérations en Europe du sud. Puis c’est la Sicile à la demande du général Patton, l’île d’Elbe, la libération de la Corse en octobre 1943 et enfin l’Italie. Les goumiers subissent les rigueurs hivernales des Abruzzes et le feu ennemi avant de participer à l’attaque du dispositif allemand dans une manœuvre d’exploitation au cœur de massifs montagnards. Après la rupture du front allemand aux environs de Monte Cassino, 10 000 goumiers se lancent dans la brèche en mai 1944. Ils ont l’habitude de ce genre de terrain qui leur rappelle le pays, passent par des sentiers escarpés, réputés impraticables aux grandes unités avec leur trains muletiers et nettoient toute la région du Garigliano. Ils acquièrent une réputation de guerriers infatigables, endurants et efficaces mais leur violence et leurs exactions indisposent les Américains qui ne tiennent pas à engager ces hommes en France. Le général Alexander parle d’eux comme de fabuleux guerriers et le maréchal Kesselring écrit : « Les Français et surtout les Marocains ont combattu avec furie et exploité chaque succès… »[4].
Pourtant, ils débarquent en Provence, libèrent Marseille, marchent sur les Alpes et livrent de violents combats dans les Vosges. Ils percent la ligne Siegfried et pénètrent en Autriche. Après la guerre, on envisage de dissoudre les goums mais la guerre d’Indochine force à en garder 51.
L’envoi de Marocains en Extrême-Orient est long à se dessiner mais les difficultés militaires énormes et le déficit sévère des effectifs décident le commandement à expédier des goumiers en Indochine. Des responsables militaires estiment que les goumiers seront à leur affaire dans les régions montagneuses du haut Tonkin. De 1948 à 1954, 10 tabors prennent pied en Indochine et non neuf comme on l’affirme partout car le 10e y intervient par deux fois. Ils livrent une campagne difficile en particulier en octobre 1950 sur la RC 4. Un tabor fait partie du dispositif initial de Dien Bien Phu mais est retiré de la cuvette avant le déclenchement de l’assaut de l’armée populaire vietnamienne.
Puis c’est la guerre d’Algérie.
Les goumiers laissent l’image de farouches soldats dévoués entièrement à leurs chefs. On évoque leur charge fougueuse au côté du capitaine de Bournazel au Maroc, leur vaillance démesurée en Italie et leur tenue traditionnelle en Italie (djellaba allant du gris au marron strié, gandoura, coiffure typique, la rezza de laine sombre, casques plats à l’anglaise…). En revanche, ils laissent aussi le souvenir de combattants sans pitié pour leurs adversaires à qui ils infligent des sévices et de leurs comportements brutaux et délictueux à l’égard des populations civiles en Italie. Les Italiens gardent en mémoire les marocchinates (maroquinades) dans de nombreuses régions (viols de masse, pillages, exactions contre les biens). On a parfois tenté d’expliquer ces comportements par la dureté des combats, le manque de repos, l’absence de bordels militaires et par leur « nature frustre ».
Le cinéma reprend ces deux aspects : le courage dans Indigènes, les violences dans la Ciociara avec Sophia Loren.
En mai 1956, les goums sont dissous et leurs hommes versés dans l’armée marocaine.
[1] Journal des Débats, 5 et 8 juillet 1841
[2] La guerre de 1870-1871, Paris, Chapelot et compagnie, 1901
[3] La grande guerre, 1914-1918, Tours, Mame & fils, 1922
[4] Harold Alexander, Memoirs 1940-1945, London, Cassell, 1962, p. 37 ; Georges Spilmann, Souvenirs d’un colonialiste, Paris, Presses de la Cité, 1968, p. 171