L’importance de l’Algérie dans le parcours personnel et intellectuel de Pierre Bourdieu a maintes fois été soulignée. Ce n’est nullement déprécier l’œuvre capitale du sociologue que de rappeler que sa relation à l’Algérie a commencé alors que, jeune appelé, il collabora à Alger comme propagandiste au sein du ministère de l’Algérie de Robert Lacoste à la « pacification » coloniale. Dans ce texte d’abord paru en 2022 dans un numéro intitulé « L’impensé colonial des sciences sociales » de la revue Tumultes , le sociologue Aïssa Kadri, membre de notre rédaction, revient sur cet aspect souvent éclipsé de la trajectoire de Bourdieu.
Sur le même thème, on lira aussi Smaïl Djaoud, « Bourdieu, la fin de l’hagiographie ? », ainsi que la présentation de trois ouvrages récents sur notre site.

Extrait de Bourdieu, une enquête algérienne, récit graphique de Olivier Thomas et Pascal Génot, Editions Steinkis
Pierre Bourdieu. Le temps de l’Algérie
par Aïssa Kadri
Nombre de travaux ont analysé de manière approfondie, fine et souvent nuancée, la production scientifique et les engagements intellectuels de Pierre Bourdieu intellectuel, chercheur, philosophe, sociologue, qui aura marqué sans conteste la théorie sociologique et plus largement la pensée intellectuelle française, européenne et internationale. L’approche développée ici ne souhaite pas discuter de ces différentes analyses et points de vue qui éludent ou ne traitent pas au fond, sinon à travers sa seule production intellectuelle du moment, la période algérienne du parcours de Pierre Bourdieu. Ils n’approfondissent pas assez selon nous, le moment fondateur algérien de ses travaux et engagements. Pierre Bourdieu lui-même, consacre peu de lignes dans son autobiographie, à cette période de sa vie. Or nombre de pistes, d’intuitions, de méthodes, de points de vue, de positionnements et d’engagements intellectuels se sont configurés et définis pour Pierre Bourdieu dans le moment algérien.
Une sociologie en temps de guerre
Si le lien de Bourdieu avec l’Algérie est le plus souvent restitué à travers ses travaux dont la reconnaissance est assez unanime, sa rencontre avec le pays qui a pourtant eu lieu dans un moment clé où la violence de la guerre a connu son acmé, est assez souvent, sinon éludée dans une majorité de cas, du moins rapidement et superficiellement prise en compte. Bourdieu a été appelé en effet à faire, comme quelque cinq cent mille jeunes appelés français métropolitains, son service national dans ce qui était un département français en insurrection. Sorti de l’ENS, il s’est trouvé, après un rapide stage, comme élève officier de réserve, dans le service psychologique des armées à l’école militaire de Versailles, confronté très tôt à une situation de guerre[1].
On ne connait pas de prise de position de Bourdieu en tant qu’élève de l’Ecole Normale Supérieure au cours ou à la fin de ses études, au tout début de la lutte des Algériens pour leur indépendance. L’Ecole Normale Supérieure, bien que relativement épargnée par les bruits et effets de la guerre, connaissait pourtant dans ce moment une certaine effervescence qui s’est matérialisée par des « feuilles », tracts, textes, des réunions plus ou moins secrètes, selon le témoignage de Michel Launay, autre normalien devenu sociologue du monde rural algérien[2]. Toutes activités qui témoignaient d’une certaine opposition souterraine à ce qui était considérée officiellement comme « une opération de pacification » et de fait une guerre coloniale de violente répression à l’égard des populations « indigènes ». A ce moment, une certaine opposition des appelés commençait à se développer. Pierre Bourdieu se trouve directement confronté au conflit en étant affecté à Orléansville, (Actuellement Chlef ) capitale de l’Ouarsenis, où se trouvait un autre anthropologue, Jean Servier, qui accompagnait les services de répression dans la mise en place de l’opération de contre-insurrection « Pilote ». L’Ouarsenis était alors une région laboratoire des modalités de contre-insurrection, de mise au point, à partir des analyses anthropologiques sur les tribus locales, de contre guérilla qui visaient à détruire l’insurrection et s’allier les populations locales.
On ne sait pas si Bourdieu venant de son stage de formation psychologique à l’Ecole militaire de Versailles, était destiné à s’insérer dans ce dispositif, ou si lui-même connaissait un tel dispositif, toutefois il s’est trouvé affecté à une base aérienne comme « rampant », c’est-à-dire missionné dans les services sur terre d’une base d’aviation. Son séjour à Orléansville ne fut cependant pas très long. A la faveur d’un soutien du colonel Ducourneau qui était originaire de son village béarnais et qui connaissait ses parents, il fut réaffecté au « Gouvernement Général » (le ministère de l’Algérie), dirigé alors par le ministre résidant Robert Lacoste. Selon la notice qui lui est consacrée dans le Maitron, il aurait été désigné pour travailler auprès du colonel Ducourneau[3], au service du renseignement du Gouvernement général et il aurait travaillé directement au cabinet du ministre résidant Robert Lacoste en lien avec son directeur de cabinet Michel Gorlin[4]. De fait il participe bien, en présence de Michel Gorlin, avec le colonel Ducourneau, le colonel De Massignac , le colonel Terce, le colonel De Vulpillieres, le colonel Goussault patron du cinquième bureau chargé des renseignements et de la propagande[5], à plusieurs réunions du comité restreint d’action psychologique. Ce dernier finalisait alors (en juin 57) , avec l’anthropologue Jean Servier, l’opération de contre-insurrection Pilote[6].
Au cœur du dispositif de la propagande contre-insurrectionnelle, Pierre Bourdieu propose lors d’une réunion du comité, la mise au point de méthodes et techniques de « pacification ». Il rédige en outre toujours dans le même moment, à la demande de Robert Lacoste, « le Bourdieu », un rapport sur l’œuvre française en Algérie, (véritable manifeste sur la colonisation positive avant la lettre), que la France va présenter aux Nations-Unies pour défendre la présence française en Algérie[7]. D’autres témoignages le situent travaillant directement dans le service documentation, dépendant du colonel Jacques Branet directeur du cabinet militaire du Ministre-résidant et collaborant également au service d’action sociale du Gouvernement général auprès du révérend Père Sanson.
Toute l’ambiguïté de la situation tient alors au fait qu’il travaille pour le Gouvernement général, à la source des commandes de recherche action, de ce qui était la quintessence du pouvoir colonial, alors même que ses travaux seront présentés dans une perspective d’objectivation sociologique. Cette collaboration en tant qu’appelé et sa place dans le dispositif sécuritaire du gouvernement général, a lieu au moment de la « bataille d’Alger » (1957), c’est-à-dire au moment d’une répression terrible menée par les parachutistes, au moment où plus de trois mille algériens[8] vont disparaitre sans laisser de traces, au moment de l’arrestation d’Henri Alleg et de la disparition du jeune mathématicien Maurice Audin, au moment où la torture devient une pratique routinière, au su des autorités civiles et du CICR.
On peut alors légitimement s’interroger sur les conditions d’exercice du métier de sociologue dans ce contexte, et ce que faire de la sociologie en situation de guerre veut dire, qui plus est du côté de la répression. Nul doute que la passion algérienne de Pierre Bourdieu, que son engagement sur le terrain algérien interroge sur « son impulsion plus civique que politique » comme lui-même le revendique alors. Aussi bien, c’est dans sa volonté de comprendre cette société, dont certains traits lui rappelaient sans doute ceux de son Béarn natal, mais aussi à la demande des autorités coloniales que Bourdieu s’investit à travers une démarche socio-ethnographique renouvelée.
Commandes politique et sécuritaire et enquêtes en temps de guerre
Une certaine incertitude règne sur la « nature » des commandes du Gouvernement Général et les priorités de recherche de Pierre Bourdieu au moment de l’amorce de ses travaux algériens au service du Gouvernement général d’Algérie. C’est dans l’intermède des années 58/59 que se nouent ses collaborations avec les statisticiens de l’ARDES (Association Algérienne de Recherches en Démographie et Sociologie ) et que démarrent ses travaux majeurs qui vont refonder la démarche sociologique, ses méthodes et ses références théoriques ( jusque-là dominées dans l’université française au moins jusqu’aux années 50, par le paradigme Gurvitchien titulaire de chaire de sociologie à la Sorbonne) en lien avec les statisticiens, dans la mise en œuvre de grandes enquêtes de terrain, au plus près des populations et des situations.
Sa première recherche en lien avec le Secrétariat social d’Alger dirigé par le révérend père Sanson, avec lequel il a collaboré à une étude sur le sous-développement où il commet un chapitre, fut publiée dans l’édition Que-Sais-Je, sous le titre de « Sociologie de l’Algérie ». Synthèse de quelques enquêtes démarrées au Gouvernement général, cette étude procédait de l’objectif politique de mieux connaitre la société locale, la société indigène jusque-là objet privilégié de l’anthropologie coloniale qui cherchait à justifier les inégalités raciales et la domination. Ce programme initié au sein du lieu central du pouvoir colonial, en lien avec un centre qui fonctionnait comme lieu de production de connaissance dans le style du « sondage » ou de l’aide aux politiques publiques, témoignait de sa volonté d’une connaissance large et renouvelée de la société algérienne.
Dès le début de la guerre, les sciences sociales se sont ainsi mises au service des opérations dites de pacification dans une logique de penser « l’armée comme matrice d’organisation des savoirs »[9] C’est d’ailleurs en continuité avec le rôle que l’anthropologue Jean Servier va jouer en relation avec les militaires, dans la mise au point de la lutte contre-insurrectionnelle, qu'en octobre 1960, en lien avec le patron de la DST Constantin Melnik, passé par la Rand corporation, Michel Debré crée le Laboratoire des sciences humaines appliquées (LHSA) [10]. Un laboratoire organisé sur le modèle de l’institution de sondage « Gallup Institute », visant à réunir les spécialistes des "questions musulmanes". Ce seront principalement des psychologues, comme Renaud Sainsaulieu, futur spécialiste de la sociologie des organisations, qui vont y officier. A ce titre, la psychologie et la psychologie sociale vont être des portes d’entrée pour tenter de comprendre « les mentalités et les comportements des autochtones », voire les façonner[11].
Une entrée dans la connaissance de l’Algérie : Sociologie de l’Algérie et lien politique.
Au Gouvernement Général de l’Algérie, Bourdieu va donc s’attaquer à une connaissance plus actualisée de l’Algérie où les caractéristiques idéal-typiques des différents groupes sociaux sont mises en exergue dans une volonté de connaitre au plus près autant la sociologie que la psychologie des populations locales. Ce sont donc les groupes socio-ethniques principaux qui composent le monde indigène, qui sont passés en revue dans leurs caractéristiques les plus marquées. La vision est celle d’une Algérie kaléidoscopique, fragmentée, composée de minorités ethniques ou le lien politique serait, sinon inexistant, du moins non encore complétement constitué, même si l’islam est mis en avant comme ciment.
Certains critiques ont pu lui reprocher son approche structuraliste, dominante dans le moment – lui-même revendiquant plus tard l’influence de Claude Levi-Strauss[12] -, abordant l’Algérie à partir de ses principaux groupements socio-ethniques, les Kabyles, les Mozabites, les Chaouis, les Arabes et concluant à l’existence d’invariants, entre autres celui de l’islam qui fait l’objet d’un chapitre. Il n’en apparaît pas moins que ce travail ethnographique, synthèse critique des anthropologues coloniaux, dans sa première version publiée au troisième trimestre 58 – une deuxième édition corrigée, nourrie de remarques d’André Nouschi, sera publiée en 1961[13] – va même, dans sa perception idéal-typique quelque peu réductionniste des Algériens ( la conscience politique y étant occultée), restituer en rupture avec l’Ecole coloniale d’Alger, une connaissance plus large, d’une société dont la cohérence s’était construite historiquement, en dépit de sa fragmentation apparente.
Ce n’est, pourtant pas, dans cette première approche de connaissance générale de la société algérienne que résumait synthétiquement le petit Que-Sais-Je Sociologie de l’Algérie, que ses travaux vont marquer un passage qualitatif de la sociologie française, caractéristique du basculement qui s’opérait à la fin des années 50, d’une sociologie tenant plus de son héritage philosophique vers une sociologie positiviste, plus objectiviste, même si le durkheimisme qui avait constitué une grande rupture, a été dans l’après-guerre quelque peu occulté par tout à la fois les approches de Gurvitch titulaire de la chaire de sociologie à la Sorbonne et celles de l’anthropologie structurale naissante.
C’est plutôt dans les travaux, à partir de 1958, qui engageaient une collaboration stimulante et heuristique avec les statisticiens et démographes de l’ARDES parmi lesquels de nombreux jeunes diplômés appelés, à travers d’amples enquêtes de terrain, que l’interdisciplinarité va se construire. L’ARDES créée par Jacques Breille en 1958 en liaison avec le service des statistiques de l’Algérie, sise à Bab Azzoun, où travaillaient Alain Darbel, également appelé en Algérie, Jean Claude Rivet et Claude Seibel, va constituer un espace stratégique de recherches, où les travaux pionniers sur le monde rural et le monde du travail algérien, purent être développés. Bourdieu encore au Gouvernement Général et qui continue à travailler pour la Revue du Service d’information des Armées [14] va rejoindre cette équipe et en devenir un élément moteur notamment en lien avec Alain Darbel, autre appelé sous les drapeaux, statisticien sorti de l’ENSAE ( Ecole d’application de l’INSEE) .
Si ces travaux mettaient au centre de leur problématique la question du travail, de ce que travailler voulait dire dans une société traditionnelle déstructurée par l’avancée du capitalisme colonial, le lancement des grandes enquêtes sur la population locale a été le fait de commandes politiques, appuyées sur des demandes de l’armée, dont les présupposés étaient loin des objectifs de recherches purement académiques.
Les grandes enquêtes sur le monde paysan dans les camps de regroupements : commande politique et sécuritaire et contraintes du terrain
Les grandes enquêtes menées par ces équipes ont d’abord poursuivi des objectifs politico-sécuritaires. Dans un premier temps, au moment où éclate l’insurrection algérienne, il s’agissait pour le Gouvernement Général de se donner les moyens de réprimer et contrôler les populations locales, et dans un deuxième temps, une fois
lancé le Plan de Constantine, face à l’endurance de la résistance, de trouver la manière de les rallier et surtout de produire des élites — moyennes, « indigènes » — de médiation entre ce qui était pensé comme les radicalismes des deux bords, et de les intégrer dans le dispositif de contrôle
La connaissance du monde rural a ainsi procédé, au début de la guerre d’indépendance, d’une politique de répression avec la mise en place de zones rurales vidées des populations qui y vivaient et déclarées zones interdites[15]. « C’est la force qui est choisie » : en témoignent au début de l’insurrection le cas du douar d’Ichmoul, violemment bombardé, et où « tout indigène devait être considéré comme rebelle » et les « massacres aveugles de dizaine de civils à Tinzit et à Oudjehane » ainsi « que les incendies de mechtas et leur dynamitage par la troupe », au moment où Mitterrand, sur place lors de cette répression, affirme « que le repli est un instrument de protection civile des populations »[16].
Les populations déplacées étaient regroupées dans des camps sous la surveillance de Mokhaznis supplétifs de l’armée et encadrées par des officiers des Sections Administratives Spéciales (SAS). Différentes statistiques[17] évaluent le nombre de « regroupés » entre 2 000 000 et 2 500 000 personnes dont un grand nombre de femmes et d’enfants, répartis dans plus de 2 000 camps soit un peu plus du quart de la population algérienne[18]. Cette politique qui se durcit à la fin des années 50 est repensée après l’arrivée du général de Gaulle au pouvoir et la nomination de Paul Delouvrier comme Gouverneur général de l’Algérie.
Cependant la radicalisation de la répression et la volonté d’éradiquer les maquis à travers les opérations Challe après 1958, accroissent le nombre de regroupés. C’est dans ce contexte que le rapport Rocard va mettre au-devant de la scène médiatique et politique –sur la base d’une fuite du ministère même qui avait commandité le rapport- cette forme de répression qu’était l’enfermement à la limite de la survie de paysans déplacés, jusque-là occultée. En même temps qu’il soulève une tempête médiatique, le rapport produit par un Haut fonctionnaire dont on ne peut soupçonner le parti-pris, amène les autorités à envisager de revoir les modalités des regroupements. Et c’est à celui qui en a été l’inspirateur, et l’organisateur des premiers camps, à leurs débuts, le général Parlange, qu’est confiée la tâche de les redéfinir dans la logique d’une nouvelle politique qui conjuguait dès lors la répression encore accrue – développée à la suite du Plan Challe – et une volonté, encore timide, d’inclusion des populations qu’on cherchait jusque-là à contenir aux marges de la société dominante. Cette contradiction de fait aboutit à l’échec patent des velléités de Paul Delouvrier cherchant à transformer les camps en « mille villages agricoles », idée que l’on retrouve dans le Plan de Constantine. Cet échec ne dispensait pas de chercher la manière dont on pourrait gagner la confiance des populations locales, perçues comme l’enjeu principal d’une sortie du conflit, selon des modalités qui ne remettraient pas fondamentalement en cause le contrôle français sur l’Algérie.
C’est dans la jonction de plusieurs intérêts que les enquêtes sur la société indigène sont lancées : il y a d’abord l’intérêt politique et derrière celui-ci principalement l’intérêt sécuritaire porté par l’armée. Le général Parlange, sans doute en lien avec Paul Delouvrier, est le commanditaire principal à travers l’inspection générale des regroupements de population ( ICGRP) qui réunissait des officiers qui pensaient « réversible » la population indigène à travers «l’amélioration des conditions du regroupement »[19]. Il y a ensuite les financeurs, la Caisse de développement de l’Algérie (CDA mise en place par le Plan de Constantine) qui, à travers son directeur Jean Jacques Broissard, fournira les crédits et permettre la création de l’ARDES comme structure idoine, centrale, afin d’éclairer les politiques publiques, plus spécifiques, plus ciblées en colonie ; il y a enfin l’équipe qui va se constituer au sein de celle-ci qui est à la fois pluridisciplinaire, spécialisée et dont certains de ses membres, comme Darbel et Bourdieu, sont des appelés, donc plus disponibles.
Issus de la mise en œuvre de la politique consistant à vider « l’eau du bocal » pour asphyxier le poisson — l’insurrection — en le séparant de son environnement naturel, en vertu du principe cardinal de la guerre contre-insurrectionnelle nourri de l’expérience indochinoise, les camps de regroupement des populations rurales ont ainsi été le principal terrain de la recherche sur le monde rural lancée à partir d’une demande institutionnelle politique et militaire. Elle s’est développée en pleine guerre et sur des terrains d’affrontements ouverts. Et les enquêtes ont porté sur des lieux d’affrontements de grande violence, comme la région de Collo, notamment le camp de Bessombourg. « C’est une zone où seuls les animaux peuvent circuler, relève celui qui va guider les enquêteurs et les militaires. Aucun civil n’avait le droit de circuler, c’était dans le but de couper les maquisards de la population et permettre à l’armée de tirer sur toute âme qui vive et de bombarder tranquillement, etc. Chez nous, les avions venaient tous les matins, déverser bombes et napalm. Quotidiennement. Tout ce qui bougeait, paf ! Et l’armée était dans les postes, à Chéraïa, là où il y avait la SAS. À Bessombourg, il y avait l’armée qui était là pour protéger la société du liège. C’était le dernier coin occupé militairement avant la zone interdite et ce no man’s land »[20].
Si les résultats de cette enquête – publiée après l’indépendance, en 1964 [21], et dont on peut se demander pourquoi elle ne l’a-t-elle pas été après la remise du rapport – ont participé à la connaissance des modalités de la déstructuration de l’agriculture traditionnelle algérienne [22]et ensuite à la saisie très fine des attitudes, comportements et représentations des paysans « dépaysannés », la conduite de l’enquête n’en a pas moins posé des questions en interne: la majorité des enquêteurs se sont désistés au premier jour de l’enquête, à Collo, où le patron de la grande société locale d’exploitation du liège venait d’être assassiné, Bourdieu et Sayad restant sur place[23]. On peut par ailleurs s’interroger, même si Bourdieu (in Algérie 60) et Sayad[24] font part dans quelques bas de notes de leurs interrogations sur les conditions du travail de terrain qu’ils ont eu à affronter, on peut en effet s’interroger, sur les conditions de la conduite des entretiens dans des espaces qui constituaient tout de même des camps de rétention, où les enquêteurs étaient accompagnés de Mokhaznis – gardes armés – comme l’a mentionné Said Bouhadja, un de ceux qui ont introduit et accompagné l’équipe d’enquêteurs.
Ces questions touchant à la dimension sécuritaire de l’entretien, conditionnant le contrat sur lequel il repose — sur la base de quelle langue les entretiens pouvaient se dérouler pour une population largement analphabète ? —, la sérénité et la confiance préalables aux réponses [25], mais également de dimension épistémologique et politique, n’ont pourtant jamais été franchement posées et débattues dans leurs effets, autant sur la situation d’enquête de face à face que sur les résultats.
Comment penser que des paysans déracinés, surveillés, contrôlés par les SAS, vivant sous des menaces continues, en attente de subsides alimentaires aléatoires (certains camps ont connu des débuts de famine et de surmortalité d’enfants et de personnes âgées), pouvaient se prêter de manière sereine, avec le poids des contraintes de survie développées dans les camps, aux questions d’enquêteurs perçus pour le moins comme faisant partie des autorités, en tant qu’ils en étaient sinon les envoyés du moins qui en avaient les autorisations et la confiance. Rappelons ici qu’il s’agissait là, plutôt que d’exode rural contraint, de déplacements forcés – provoqués par des bombardements et incendies de douars- de grande ampleur, de populations rurales, encadrées et contrôlées par des militaires.
Ces déplacements, ainsi que la situation de la grande majorité des Algériens dont plus de quarante pour cent étaient soit internés, soit réfugiés, soit ghettoïsés dans des camps ou des espaces urbains traditionnels dédiés, ont au fond déstructuré la majeure partie de la société paysanne, posant la question, devant l’inanité et l’inefficacité des solutions répressives à apporter une réponse, sinon de son inclusion programmée par le haut, du moins de son adaptation au capitalisme colonial.
Du monde rural au monde « du travail » : Travail et travailleurs en Algérie
Si les travaux de Bourdieu et Sayad ont révélé les transformations des pratiques, représentations, attitudes , comportements, des paysans « dépaysannés » face à la violence du capitalisme colonial dans le cas d’espèce, militarisé), il restait à penser à leur adaptation « au système importé par la colonisation, à la nécessité d’un cosmos dans lequel les travailleurs se trouvent jetés et dont ils doivent apprendre les règles pour survivre »[26]. Il fallait s’interroger sur la manière de faire face à la désagrégation de l’ancien monde et surtout, au prix de multiples et douloureux remaniements, de trouver les conditions de survie dans une situation de guerre.
Le travail devenant primordial pour la survie, l’une des modalités d’accompagnement de cette stratégie d’adaptation consistait désormais à analyser les conditions qui prévaudraient pour faire advenir des forces de travail capables de redynamiser le capitalisme colonial, dont le Plan de Constantine s’affirmait comme le nouveau cadre. Substituant le stigmate culturel au stigmate racial, le directeur du Plan Jean Vibert écrit : « L’homo-economicus est né. Il a remplacé l’homo-islamicus, cet homme qui a accepté (sic) un niveau extrêmement bas de besoins matériels (resic) et qui en tant que tel n’a donc pas ressenti le besoin de travailler plus que nécessaire 27]. Le plan de Constantine ne visait donc pas seulement à perpétuer la domination française mais à rendre les Algériens compatibles avec l’économie des Européens. Il s’agissait également de faire émerger certaines élites auxquelles on souhaitait faire jouer le rôle d’intermédiation entre des « ennemis complémentaires » selon la formule de Germaine Tillion qui occulte là aussi les fondements de la violence coloniale.
Ce qui va être au centre des recherches commanditées à partir de 1958, c’est la question du travail et celles du logement et de l’éducation, ainsi que de la participation des populations autochtones à une reproduction inclusive de la domination coloniale. Le monde du travail devient dès lors le deuxième volet des enquêtes de connaissance de la société algérienne, travaux qui vont conjuguer approches quantitatives et qualitatives, approches ethnographiques et élaborations théoriques novatrices appuyées sur un appareillage conceptuel renouvelé à partir d’une réappropriation critique des théories des principaux fondateurs de la sociologie (Marx, Durkheim, Weber). Ce travail s’appuie sur l’enquête emploi et formation professionnelle de 1960, enquête qui donnera l’ouvrage collectif Travail et Travailleurs en Algérie publié en 1963, rassemblant sociologue, démographe, statisticien, A. Darbel, C. Seibel, J-P. Rivet et P. Bourdieu. Les travaux qui démarrent à ce moment-là font place à de nouveaux outils en sciences sociales sous l’influence des approches quantitativistes nord-américaines où « (dans les années 60), le modèle du laboratoire et de la bibliothèque céde la place au modèle de la statistique et de l’enquête » [28]
Il faut observer que dans le même moment démarraient en France, dans la continuité des années de reconstruction, les travaux de recherches empiriques sur la question du logement [29]et la question du travail industriel[30]. La déconstruction des catégories statistiques et leur accommodement à la situation locale, la définition d’échantillonnages raisonnés, l’établissement de grilles d’entretiens, de questionnaires, permettent de confronter dans un va et vient d’objectivation continuelle, l’empirie aux hypothèses et points de vue théoriques.
Ceci a permis de renouveler les approches et de les adapter à la situation locale comme le relève un de ceux qui en étaient les acteurs : « grâce à cette double ou triple lecture il était possible de comprendre pourquoi des concepts qui étaient robustes dans une économie de marché , comme le taux d’activité n’avaient pas la même signification dans une économie pastorale telle que celle des hauts-plateaux et du Sud algérien ou dans une économie de subsistance précaire tel que le bidonville algérois ou un centre de regroupement »[31].
Si là aussi, on peut à juste titre s’interroger sur la pertinence des outils d’objectivation comme le questionnaire, même revu à l’aune de situations spécifiques où le questionnement standardisé peut prêter à incompréhension dans un contexte d’analphabétisme massif, le résultat en est, que l’on a là, plus qu’un ouvrage sociologique d’objectivation de la société algérienne, un ouvrage politique dans la mesure où il va ouvrir sur les conditions de transformation de la société et des groupes ou classes qui en seraient les porteurs les plus avisés, « les plus rationnels ».
Pour le dire vite, à partir d’une hypothèse wébérienne conjuguée à une vision marxiste où les positionnements dans la structure socio-économique restent déterminants dans la saisie des attitudes, comportements, représentations des populations algériennes, celles-ci ne peuvent alors se comprendre dans une situation de déstructuration de la société traditionnelle, que dans la distance, qu’ont les différents groupes sociaux, catégories et classes sociales, par rapport à l’économie moderne, par rapport au capitalisme colonial. Plus on est proche du monde de l’économie moderne, plus on a tendance à rationaliser, plus on en est loin, plus on est soumis à la tradition et assigné à une « conscience temporelle » de reproduction du monde social traditionnel.
Cette dichotomie ne renvoie pas mécaniquement à une opposition « modernité » et « tradition », mais les bouleversements de la société sous l’effet de la guerre et du capitalisme colonial produisent une diversité de représentations et de pratiques. C’est bien dans l’entre-deux des situations que se configurent les représentations, les comportements, attitudes à l’égard du temps, du travail, de ce que travailler veut dire, et plus loin à l’égard de l’avenir.
Cette approche va de fait télescoper, s’agissant du devenir du processus révolutionnaire, celle de Frantz Fanon qui accorde un rôle quasi-messianique aux « damnés de la terre », alors, que dans la thèse de Bourdieu ce serait le prolétariat confronté au monde moderne et intériorisant ses règles et ses valeurs qui serait le porteur le plus rationnel des transformations sociales, dans le même temps que le sous-prolétariat, le lumpen-prolétariat[32] ne pourrait être qu’une force instrumentalisée par les classes dominantes. L’analyse bourdieusienne des conditions d’accès à « la conscience révolutionnaire » qui court dans l’ouvrage, Travail et travailleurs en Algérie va se trouver plus affirmée dans son dernier texte d’Esprit en 1960 à la fin de ce qu’on a appelé « les évènements d’Algérie ».
C’est bien cet objectivisme que l’on va retrouver dans le texte justifiant, à quelques mois des accords d’Evian, la révolution algérienne. Il écrit « Nier que la guerre révolutionnaire ait trouvé fondement dans une situation objective c’est la nier dans sa nature propre et dans son existence même (…) C’est nier que la lutte puisse trouver ses forces vives et son intention, dans un sentiment populaire profond, sentiment inspiré par une situation objective »[33].
La période algérienne sous domination coloniale de Pierre Bourdieu n’est donc pas exempte de contradictions. Au service des autorités coloniales, accomplissant son service militaire au plus près de la direction politique et militaire de la guerre, Bourdieu s’en émancipe en effet tout à la fin de la guerre avec son article dans la revue Esprit[34].
Dans l’intermède qui est tout de même long qui va de 1955 à 1960 il développe ses travaux pionniers dans des contraintes majeures, jamais explicitées au fond.
Et ce ne sont pas les publications de ces travaux, qui ont lieu pour l’essentiel bien après la fin de la guerre, qui pourraient clarifier davantage le double statut de leur production, à la fois de connaissance sociologique mais également de soutien à des politiques publiques de maintien de la domination coloniale, sinon de la répression.
Bourdieu reste un sociologue et intellectuel marqué par l’Algérie, « Algérien » au sens où il ne s’est intéressé dans ses travaux qu’à l’Algérie, à la différence de nombreux chercheurs français en sciences sociales qui ont au moins élargi leurs approches au Maghreb. Et plus spécifiquement en Algérie berbère, au groupe kabyle, dont il a rendu compte dans la lignée des grands anthropologues français Marcel Mauss et Claude Lévi-Strauss, en réinterrogeant leurs travaux, à partir d’une articulation continue entre travail de terrain, points de vue théoriques et modélisation.
Cette approche du monde kabyle n’est pas plus spécifique que les témoignages que révèlent les observations qu’il en fait, elle lui permet par comparatisme, par retour à d’autres faits, de revenir sur sa propre pratique. « Le regard d’ethnologue compréhensif que j’ai pris sur l’Algérie, écrit-il, j’ai pu le prendre sur moi-même, sur les gens de mon pays, sur mes parents, sur l’accent de mon père, de ma mère, et récupérer tout ça sans drame » [35]par déconstruction d’autres travaux anthropologiques, en réinterrogeant des notions transversales, l’échange, l’honneur, le mariage, l’espace, et d’ouvrir sur une plus grande généralisation. D’observer comment ces formes d’interactions, ces rites, prennent sens et s’actualisent dans des cultures particulières.
Retour en Algérie [36]
Cette passion algérienne, Bourdieu va la revivre après l’indépendance du pays. Avant de revenir physiquement en Algérie cinq ans après l’indépendance, il va y intervenir d’abord par l’intermédiaire de Sayad, missionné pour engager une enquête sur le système éducatif, enquête préparatoire à la mise en place des Instituts technologiques d’éducation ( ITE) chargés de former les enseignants qui faisaient défaut dans les rentrées des années 60.
Il avait quitté l’Algérie en 1960, ni pied-rouge, ni coopérant, il y revient ensuite en octobre 1967 pour aider au démarrage de la recherche nationale, sollicité, à travers une intermédiation de Fanny Colonna (à ce moment collaboratrice de recherche au sein de l’OCS, organisme de transition entre les institutions de recherches françaises et celles algériennes héritées), par le successeur de Jean Leca à l’IEP d’Alger, le premier directeur algérien, Hamid Aberkane, tout juste sorti de l’ENA française.
Notes
[1] Selon son camarade de promotion à l’ENS, Michel Launay.
[2] Cf. Michel Launay, Paysans algériens, la terre, la vigne et les hommes. Paris, Le Seuil, 1963.
[3] Futur général, commandant la 25ième division parachutiste de choc, division dissoute après le putsch des généraux.
[4] Egalement porte-parole de Robert Lacoste et « ministre de la vérité, au sens orwellien » selon Pierre Vidal-Naquet. Voir Pierre Vidal-Naquet, « Une Fidélité têtue, la résistance française à la guerre d’Algérie », Vingtième siècle, Revue d’histoire. Année 1966/10, pp 3-18, note 2.
[5] A la réunion du comité le 13 Mars 1957 en pleine « bataille d’Alger », réunion qui réunit donc six officiers supérieurs, et cinq civils haut-fonctionnaires, il fait des propositions « pour la mise au point en commun avec le service psychologique et de propagande, « d’une brochure indiquant les méthodes et techniques de l’information faisant le point d’un certain nombre de thèmes permanents de propagande se référant à l’œuvre de la France dans ses territoires africains ( SLN), ce qui faciliterait (souligne-t-il), l’orientation et les actions locales des autorités locales et leur permettrait d’adapter à ces vues communes les circonstances quotidiennes ». in document, Rapport du Comité Restreint d’Action psychologique, Gouvernement Général de l’Algérie. Direction Générale des affaires politiques et de la Fonction publique, document AV/SG numéro 250 du 18 mars 1957.
[6] Voir l’ouvrage de Neil MacMaster, War in the mountains : Peasant society and counterinsurgency in Algeria 1918-1958. Oxford : Oxford University Press, 2020.
[7] Cf. Marie-Anne, Lescourret, Bourdieu, Vers une économie du bonheur, Paris : Flammarion : 2010. L’auteure fait état, page 51, du discours « Le Bourdieu » écrit par Bourdieu, à la demande de Robert Lacoste, qui venait de demander le vote des pouvoirs spéciaux, discours devant défendre aux Nations Unies la position française sur l’Algérie.
[8] Les chiffres jusqu’à l’heure varient. Marie-Anne Lescourret, note que sur le moment on n’arrivait pas à justifier la différence entre ceux interpellés 24.000 et ceux présents sur les listes officielles 20.000 détenus. Op.cit.
[9] Selon le mot de Michel Foucault cité par Marnia Lazreg « L’organisation militaire du savoir et le rêve d’un sujet colonial nouveau « » page 187, in A. Kadri et alii, La guerre d’Algérie revisitée, nouvelles générations, nouveaux regards, Paris : Karthala, 2015.
[10] Voir Muriam Haleh Davis, « The transformation of Man in French Algéria : Economic, Planning and the Postwar Social Sciences (1958-1962), in Journal of Contemporary History, 2017, Vol 52 (1), page 76.
[11] Renaud Sainsaulieu après un an aux USA à la Cornell University, rejoint le LSHA en tant que lieutenant en Algérie pour travailler dans le département psychologique et développe des tests qu’il fait passer aux algériens pour « mesurer leurs capacités à s’adapter au monde moderne », une de ses études concluant « à une attractivité de la modernité ( chez les musulmans) pour des raisons confuses et imprécises liées à une opposition à la pauvreté, permettant une affirmation du moi ». Une autre étude portait sur la question de l’information chez les musulmans et avait touché un échantillon de 1200 personnes dans de nombreuses SAS ( Sections administratives spécialisées) in Muriam Haleh Davis, art cit, page 83.
[12] Dans son entretien avec Hafid Adnani et Tassadit Yacine, il dit, après avoir parlé de son ouvrage sur la sociologie l’Algérie, sa reconnaissance à Claude Lévi-Strauss « Mon premier travail sur la maison kabyle est un travail structuraliste qui est d’ailleurs offert à Lévi-Strauss pour son soixantième anniversaire » in Awal, 22-23, page 219.
[13] André Nouschi, va s’interroger plus tard sur la place et le rôle de Bourdieu dans le gouvernement général. « Autour de la sociologie de l’Algérie », Revue Awal, Cahiers d’études Berbères, numéro 22-23, L’autre Bourdieu, page 33
[14] Cf. Claude Seibel, « Les liens entre Bourdieu et les statisticiens à partir de son expérience algérienne », in Courrier des statistiques, numéro 112, 2004, page 20.
[15] Les camps de regroupement ont bien démarré sur la base d’initiatives militaires prises sur le terrain dès le début de l’insurrection. Dans l’objectif d’une « unité d’action », qui visait une meilleure coordination de transfert des responsabilités des civils aux militaires, c’est le général Parlange qui va être le responsable de la mise en œuvre de l’opération de regroupement, afin de mener la politique dite de « pacification ».
[16] Voir Fabien Sacriste, Les camps de regroupement en Algérie. Une histoire des déplacements forcés ( 1954-1962). Paris : SciencesPo Les Presses, 2022 pages 48-49.
[17] Principalement le rapport Rocard : Michel Rocard, Rapport sur les camps de regroupement et autres textes sur la guerre d’Algérie, édition critique établie sous la direction de Vincent Duclerc et Pierre Encrevé, avec la collaboration de Claire Andrieu, Gilles Morin et Sylvie Thénault , Paris : Mille et une nuits , 2003. Egalement Fabien Sacriste, Les camps de regroupement en Algérie. op cit.
[18] Voir Fatima Besnaci-Lancou, Prisons et camps d’internement en Algérie, Paris Editions du Croquant 2018. Et également Fabien Sacriste « Une lecture de la crise de l’emploi en Algérie coloniale : l’opposition entre travail traditionnel et travail salarié dans l’œuvre algérienne de Pierre Bourdieu » pages 97-112, in Maxime Quijoux (dir), Bourdieu et le travail, Rennes : PUR, 2015.
[19] Cf ; Fabien Sacriste « Une lecture de la crise de l’emploi en Algérie coloniale : l’opposition entre travail traditionnel et travail salarié dans l’œuvre algérienne de Pierre Bourdieu » pages 98, in Maxime Quijoux (dir), Bourdieu et le travail, Rennes : PUR, 2015.
[20] Salah Bouhedja, « il était un parmi les dix », Autour de l’enquête sur les camps de regroupement. Entretien réalisé par Tassadit Yacine, in Awal n°21-22, page 287.
[21] Pierre Bourdieu, Abdelmalek Sayad, Le déracinement. La crise dans l’agriculture traditionnelle en Algérie. Paris, Minuit, 1964.
[22] L’analyse menée par Bourdieu et Sayad aborde cette déstructuration dans la longue durée du développement du capitalisme colonial, à l’opposé de l’approche de Michel Cornaton qui lui voit une discontinuité entre les politiques coloniales qui avaient prévalu tout au long du processus de dépossession et le moment de la guerre d’indépendance ; discontinuité entre ce qu’il distingue comme « les regroupements de la colonisation » et « les regroupements de la décolonisation », ce dernier étant surdéterminé en quelque sorte par la dimension sécuritaire. Dans le même temps où la spécificité de la répression est quelque peu occultée en tous les cas secondarisée par les travaux de Bourdieu et Sayad. Voir Michel Cornaton, Les regroupements de la décolonisation en Algérie . Paris : Editions ouvrières, 1967.
[23] Salah Bouhedja, « il était un parmi les dix », Autour de l’enquête sur le déracinement. Entretien réalisé par Tassadit Yacine, art cit. page 288.
[24] Abdelmalek Sayad dit assumer son engagement dans l’enquête. Il reconnait la difficulté des conditions d’enquête et relève que lors de celle-ci, « le climat de confiance s’instaure très vite….( dès lors) …que l’on ne vienne pas à cette population avec un discours qui lui affirme (…) qu’elle est bien sûr plus heureuse ici que là-bas – ici sous la garde de l’armée, que là-bas chez elle sur son territoire, parmi les siens… » in Hassan Arfaoui, Entretien avec Abdelmalek Sayad, Revue Mars , Le Monde Arabe dans la recherche scientifique, IMA, numéro 6, printemps été 1996, page 30.
[25] Toutes choses égales par ailleurs, et dans un comparatisme rapide sur les situations d’entretiens, en partant de la critique de Nonna Mayer, à propos de l’imposition du questionnement en situation de face à face, dans un certain nombre d’entretiens faits par Bourdieu lui-même, entretiens publiés dans l’ouvrage la Misère du Monde, on ne peut ici également éluder l’effet du positionnement – du statut et du lieu à partir desquels les questions sont posées- des enquêteurs en situation d’entretien, où ici les enquêtés sont sous surveillance, gardés militairement, en situation de précarité et de faiblesse et dans un contexte de répression violente. Il ya de fait une imposition du questionnement. A cet égard, quelle que puisse être la confiance accordée à certains enquêteurs par les enquêtés, comme le revendique Sayad, on ne peut en effet faire abstraction des conditions pour le moins inégales, sinon imposées, dans une insécurité totale quant aux conséquences venant de tous bords. Voir Nonna Mayer, « L’entretien selon Pierre Bourdieu. Analyse critique de la Misère du Monde », Revue Française de sociologie, XXXVI, 1995.
[26] Pierre Bourdieu, Algérie 60, Structures économiques, structures temporelles, Paris, Minuit. 1977, page 13.
[27] Cité par Muriam Haleh Davis , « The transformation of Man in French Algéria : Economic, Planning and the Postwar Social Sciences ( 1958-1962), art cit, page 75
[28] Voir Olivier Martin, Frédéric Keck et Jean-Christophe Marcel : « France – États-Unis : influences croisées en sciences humaines », Revue d’Histoire des Sciences Humaines numéro 11.
[29] Ce qui a constitué dans le moment la suprématie du Plan, équipement, logement et le « moment cordes ». Voir, Michel Amiot : Contre l’État, les sociologues Éléments pour une histoire de la sociologie urbaine en France, 1900-1980, Paris, éditions de l’EHESS, 1986.
[30] Démarrent dans les années 50 un certain nombre de travaux empiriques autour de Georges Friedman notamment l’enquête sur Mont-Saint-Martin conduite à la demande de la CECA pour comprendre la « résistance au changement » dans l’industrie sidérurgique. Voir Pierre Grémion et Françoie Piotet : Georges Friedmann, Un sociologue dans le siècle, 1902-1977, Paris, éditions du CNRS, 2013.
[31] Claude Seibel, « les liens entre pierre Bourdieu et les statisticiens à partir de son expérience algérienne » art cit, page 22.
[32] Bourdieu a des critiques, tardives, assez violentes sur Frantz Fanon : « Mais je voulais écrit-il surtout sortir de la spéculation – à l’époque, les livres de Franz Fanon, notamment Les damnés de la terre, étaient à la mode et ils me paraissaient à la fois faux et dangereux » Pierre Bourdieu, « Fieldwork in philosophy », in Choses dites, Paris, éditions de Minuit, 1987, p. 17
[33] Pierre Bourdieu, « Révolution dans la révolution », Esprit, Nouvelle série, janvier 1961, n ° 291 (1) pp. 27-40
[34] « Révolution dans la révolution », art cit, Esprit 1961.
[35] Cité par Pinto, « Penser la pratique », Awal op cit, page 89, in « Entretien avec Franz Schultheis du 26 juin 2001 », in P. Bourdieu, Images d’Algérie. Une affinité élective, Paris, Actes Sud, Sindbad, Camera Austria, 2003, p. 24.
[36] Cette partie procède de mon témoignage personnel, ayant été l’un de ceux qui ont été recrutés en 1967 à l’ouverture du CERDESS, afin de réaliser une thèse de troisième cycle sur le système d’enseignement supérieur en Algérie, thèse soutenue sous la direction de Jean-Claude Passeron.