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Édition du 1er au 15 février 2026

Nouveaux hommages à Mohammed Harbi

Nous avons publié dans nos précédentes éditions les textes d’hommage à Mohammed Harbi, ou les liens vers ceux-ci, écrits par Nedjib Sidi Moussa, l’Université Paris 8, le New York Times, Frédéric Bobin et Catherine Simon dans Le Monde, et l’article-témoignage de Benjamin Stora dans la revue l’Histoire. On trouvera ci-dessous ceux de Bachir Ben Barka, fils de Mehdi Ben Barka, et de Malika Rahal, historienne et directrice de l’Institut d’histoire du temps présent.


Hommage à Mohammed Harbi par Bachir Ben Barka

lu lors de ses obsèques à Paris, le 13 janvier 2026.

Les liens entre Mohammed Harbi, Si Mohammed comme je l’appelais, et Mehdi Ben Barka remontent assez loin, au temps de la guerre de libération de l’Algérie. Le premier contact entre les deux hommes fut en Allemagne en 1958. Les relations militantes se raffermirent rapidement grâce à une amitié sincère et une estime réciproque profonde, d’abord au sein du secrétariat de l’Organisation de solidarité des peuples afro-asiatiques au Caire puis, après l’indépendance de l’Algérie, aux côtés de Ahmed Ben Bella. La dernière rencontre entre les deux hommes eut lieu à Genève, avant l’arrestation de Si Mohammed et l’enlèvement de Mehdi Ben Barka, à quelques mois d’intervalle.

Depuis son installation à Paris, il a toujours été présent aux actions menées pour la vérité, la mémoire et la justice, à la suite de la disparition de Mehdi. Depuis 1985, il participait régulièrement aux colloques et conférences qu’on organisait. Sa dernière participation fut dans le cadre de l’hommage que l’Institut Mehdi Ben Barka – mémoire vivante a rendu à son ami et confrère René Gallissot en 2018.

Ses interventions étaient toujours marquées par son expertise rigoureuse. Il y développait son analyse lucide et critique de l’évolution des mouvements de libération maghrébins, arabes et africains, œuvrant toujours dans la perspective de l’édification de sociétés de liberté et de démocratie. Maghrébin convaincu, il avait inlassablement contribué au rapprochement entre les peuples de la région dans un esprit de solidarité et de fraternité.

Je voudrais enfin rappeler les liens profonds de respect et d’affection qui s’étaient noués entre Si Mohammed Harbi et ma famille. Ses visites à la maison étaient un moment de gaieté et de cordialité, marqués par sa jovialité et son sourire incomparable. 

Il y a dix-huit mois, malgré sa faiblesse, il avait tenu à participer aux obsèques de notre mère. L’hommage qu’il lui a rendu restera à jamais gravé dans nos cœurs. 

La disparition de Mohammed Harbi est une grande perte pour les peuples Maghrébins, arabes et africains, pour lesquels il a consacré son combat et ses écrits. Avec ma famille, nous venons de perdre un proche parent.

Toutes nos pensées vont à ses enfants et à ses proches. Au revoir Si Mohammed. Repose en paix.

Bachir Ben Barka


Mohammed Harbi, mémoire de la révolution, par Malika Rahal

Publié par Orient XXI le 20 janvier 2026.

Source

Les ouvrages de Mohammed Harbi, denses, riches, attentifs à rendre compte de la complexité des phénomènes sociaux et politiques, ont ouvert la voie aux historiens plus jeunes en les invitant à se déprendre du récit national dominant, comme il convient de le faire dans leur discipline, voire à en faire un objet d’étude. Il fait partie de ces militants devenus les historiens des événements dans lesquels ils ont joué un rôle de premier plan, à l’instar d’un Daniel Cordier1 ou d’un Mahfoud Kaddache2

Né le 16 juin 1933 à El Harrouch, dans l’est de l’Algérie, Mohammed Harbi s’est engagé très jeune dans la lutte anticoloniale en entrant dans les rangs du PPA-MTLD (le Parti du peuple algérien et son pendant légal, le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques) puis du Front de libération nationale (FLN). Dans le même temps, par le biais de l’un de ses enseignants de lycée, il devient marxiste, proche du courant de la revue Socialisme ou barbarie de Cornélius Castoriadis. Pour autant, ses compagnonnages intellectuels ou adhésions militantes n’ont jamais émoussé sa capacité à observer, décrire et critiquer le fonctionnement des groupes auxquels il appartenait, en perpétuel hétérodoxe. « Marxiste dans un mouvement nationaliste, écrit-il dans ses mémoires, j’allais le plus souvent nager à contre-courant. »

Durant la révolution (1954-1962), Mohammed Harbi assume des responsabilités importantes au sein de la Fédération de France du FLN, au cœur des réseaux de soutien, de propagande et d’organisation de l’émigration algérienne en métropole. Il s’y occupe de presse et d’information et se trouve alors confronté à des problèmes stratégiques et tactiques fondamentaux de la révolution algérienne, comme il l’explique dans ses mémoires filmées3. C’est le cas notamment durant le conflit entre le FLN et le Mouvement national algérien de Messali Hadj, particulièrement violent en France métropolitaine — au point qu’il juge cette période-là la plus importante de sa vie politique. Plus tard, il participe aux négociations préparatoires aux accords d’Évian, qui ouvrent la voie à la fin de la guerre et à l’indépendance de l’Algérie ainsi qu’à la rédaction de la plateforme de Tripoli du FLN.

« Dans la voie de l’option socialiste »

À l’indépendance, Mohammed Harbi devient conseiller du premier président de l’Algérie indépendante, Ahmed Ben Bella. L’Algérie attire alors les militants anticolonialistes, les socialistes et tous ceux qui rêvent de participer à la mise en place d’un État vu par beaucoup comme la réalisation de leurs utopies. Le départ des pieds-noirs libère, dit-on à l’époque, un million d’hectares de bonnes terres et réalise une révolution agraire de fait. Des formes d’autogestion spontanée sont organisées par les travailleurs agricoles des domaines de la grande colonisation et par l’Armée de libération nationale (ALN), comme elles le sont dans certaines usines, initiant une expérience autogestionnaire à la dimension d’un pays.

Celle-ci sera rapidement prise en main par l’État, avec la création d’un Bureau national d’animation du secteur socialiste (BNASS) où l’on retrouve, outre Mohammed Harbi, le militant trotskyste grec Michel Raptis, dit Pablo, ou le militant communiste égyptien Lotfallah Soliman. Cette participation fait de lui une figure mythique aux yeux des militants autogestionnaires du monde. À la même époque, il devient également le directeur du journal Révolution africaine fondé en février 1963 et d’abord dirigé par Jacques Vergès, avec une rédaction comprenant de nombreux Français (Gérard Chaliand, Juliette Minces, Elie Kagan…) et chargée de former une relève algérienne. Harbi reprend la rédaction en juin 1963, et préside à son algérianisation — ce qui l’oblige à se séparer des membres français. Dans son premier édito du 1er juin 1963, il écrit :

La Révolution algérienne est actuellement engagée dans la voie de l’option socialiste. C’est là un fait d’une importance historique pour toute l’Afrique, pour tous les pays arabes, pour l’Europe même et le monde.

La Révolution algérienne se développe par des voies spécifiques qui tiennent à son passé, aux structures du pays, aux conséquences des événements qu’elle a connus depuis la libération.

Révolution africaine doit être capable de saisir, d’expliquer et de mettre en lumière les voies nécessaires par lesquelles progresse et se développe la Révolution socialiste algérienne.

Contre le coup d’État de Boumédiène

Très vite, toutefois, il se heurte à l’intérêt faiblissant de Ben Bella pour l’autogestion, à la montée des logiques conflictuelles et à l’influence des alliances et des clans au sein du FLN. Le coup d’État du colonel Houari Boumédiène du 19 juin 1965 marque une rupture décisive : avec d’autres, Mohammed Harbi prend position contre le coup d’État au sein d’un groupe rassemblant la gauche du FLN et des militants du Parti communiste algérien (PCA). Dans un contexte de répression accrue, il est arrêté le 20 septembre pour être détenu avec son ami de la gauche du FLN, Hocine Zahouane, et le dirigeant communiste Bachir Hadj Ali.

Après plusieurs années de détention suivies d’une période de résidence surveillée, il s’évade en 1973 pour rejoindre la France où il s’exile définitivement. L’introduction de L’Arbitraire de son camarade de détention Bachir Hadj Ali, qu’il écrit en 1965, n’est pas encore un texte d’historien, mais on y trouve déjà l’affirmation qui sera au cœur de ses recherches : « L’arbitraire n’est pas fortuit : il est inscrit dans le développement des nouvelles couches dirigeantes. »

Cette question de l’émergence, dans l’État algérien nouvellement indépendant, de tendances autoritaires ou répressives est au cœur de ses premiers livres. Tout se passe comme si sa rigueur et son travail d’historien étaient mobilisés pour répondre à une interrogation obsessionnelle née de son propre parcours militant. Il ne reviendra en Algérie qu’en 1991. L’année suivante, alors que son oncle Ali Kafi devient le président au Haut Comité d’État (HCE), organe transitoire en charge de l’État au début des années 1990, l’appartement du Télemly4 qu’il occupait en 1965 au moment de son arrestation lui est restitué. Il le confie alors à son camarade et compagnon de prison Hocine Zahouane, décédé en mars 2025.

Déconstruction des mythes fondateurs

C’est donc en exil que Mohammed Harbi entame une vie d’enseignant de sociologie et d’histoire, en particulier à l’université Paris 8 (Vincennes–Saint-Denis), mais surtout d’historien engagé. Il s’inscrit dans un champ de recherche sur l’histoire coloniale et l’histoire de l’Algérie d’abord peu fourni puis, à partir des années 1990, de plus en plus dynamique. Il participe notamment aux travaux de l’Institut d’histoire du temps présent où la question de la relation entre historien et témoin est centrale. Parmi ses premiers travaux, Aux origines du FLN (1975) déploie une généalogie du nationalisme algérien en explorant les racines politiques et sociales du mouvement anticolonial.

Le FLN, mirage et réalité (1980) va plus loin encore dans la déconstruction des mythes fondateurs, ceux sur lesquels s’appuient les États. Il revient sur la naissance du mouvement national et les conditions de la mobilisation politique dans une société dont la culture politique est dissoute par la domination coloniale. Harbi s’interroge constamment sur la place de l’autoritarisme et de la violence entre-soi dans le processus qui mène à l’indépendance. Analyste de la militarisation de la lutte à mesure que dure la guerre, l’historien pointe le coût pour l’Algérie indépendante de la longue et cruelle lutte armée imposée par la puissance coloniale. Ses travaux laissent percevoir la préoccupation constante de mettre en lumière tous les courants du mouvement national, y compris ceux dont l’histoire est alors écartée, dévalorisée ou tue dans le classique processus de construction d’un État. Il aura ainsi été le premier historien à écrire une courte biographie de Messali Hadj et à inscrire dans le champ de la connaissance la lutte entre le FLN et son concurrent du Mouvement national algérien. Benjamin Stora a eu l’occasion de dire que Mohammed Harbi avait ouvert la voie à ses propres recherches sur le sujet. Ses premiers livres sont publiés en France et interdits en Algérie, où ils circulent néanmoins. Les deux hommes collaboreront dans le cadre de l’ouvrage collectif La guerre d’Algérie. La fin de l’amnésie, publié en 2004.

En s’appuyant sur des sources, témoignages et documents, l’homme renouvelle profondément l’historiographie de la guerre d’Algérie et du nationalisme. Ses textes qui décrivent des mouvements clandestins sont denses et complexes. Il y utilise comme sources ses propres souvenirs et documents, ainsi que les témoignages d’autres personnes, pour proposer un récit qui est aussi une analyse sociologique d’activités secrètes soumises à des vagues de répressions successives, et où le niveau d’ignorance des activités des autres est une forme de protection.

Mohammed Harbi prêtait une grande attention à la collecte de documents, au point de publier deux recueils de sources, dont l’un, en 2004, avec Gilbert Meynier. Cette attention aux sources, à leur conservation et à leur critique s’était aussi traduite par le dépôt d’une partie de ses propres documents aux Archives nationales d’Algérie au début des années 2000. Pour autant, le choix de l’histoire ne s’est pas fait au détriment de l’engagement politique, comme en témoigne la variété de ses écrits, articles et tribunes, parmi lesquels ses textes parus dans la revue algérienne Naqd, animée par l’historien Daho Djerbal et dont il fut un des fondateurs.

De l’intime à la sociologie

Être historien conduit Mohammed Harbi à se faire l’historien de son propre parcours. Il publie L’Algérie et son destin. Croyants ou citoyens (1993), dont les premiers chapitres ont une dimension autobiographique. En 2001 paraît le premier volume de son autobiographie, Une vie débout. À défaut d’un deuxième volume, longtemps en préparation, en 2021, une série d’entretiens filmés, réalisée par Bernard Richard et Robi Morder, est mise en ligne.

Dans ses mémoires, Harbi évoque volontiers son enfance et son milieu familial avec une fine analyse sociologique de cette grande famille. Évoquant la force de la relation avec sa mère, il décrit la richesse de la transmission historique par la culture portée par les femmes : les chansons contre la conscription au début du siècle, ou en faveur du Dr Bendjelloul, l’une des grandes figures politiques de l’Algérie des années 1920 et 1930. La mère de l’enfant lui disait notamment : « Dors ou j’appelle Bijou qui va te manger. » « Bijou », le croque-mitaine de Mohammed Harbi et des enfants de sa génération était en fait le maréchal Bugeaud, acteur de la guerre d’occupation de l’Algérie, des enfumades et des massacres.

Il donne aussi les détails de son engagement politique avec une fascinante richesse de détails et une complexité liée aux conditions de la vie clandestine. Comme dans ses ouvrages de recherche, ses textes autobiographiques mêlent la connaissance des faits et des individus par l’expérience intime de l’auteur, le travail des sources et des documents à l’analyse sociologique des groupes. Bien souvent, il semble vouloir donner les noms de ceux qu’il a connus et les détails des instances politiques pour aider les chercheurs de demain. Le résultat est à la fois foisonnant, passionnant et parfois difficile d’accès, autorisant des relectures multiples au fil des années pour en saisir pleinement le sens.

Pour autant, comme d’autres de sa génération, Mohammed Harbi demeure parfois aussi rétif à l’exercice autobiographique, demeurant plus discret sur certains pans de sa vie, notamment sur le coût personnel de ses activités. Lors de ses obsèques, son fils Émir, parlant au nom de la fratrie de quatre enfants, indiquait simplement que leur père leur avait échappé durant une grande partie de leur vie, en raison de l’engagement, de la prison et de l’exil, puis du fait de sa disponibilité pour tant de camarades et d’amis. Comme dans le cas des mémoires d’un autre militant, Sadek Hadjerès, responsable du Parti communiste algérien puis du Parti de l’avant-garde socialiste, le coût du militantisme et de la répression sur les relations de couple ou sur les enfants ne peut être évoqué qu’en peu de mots.

Figure intimidante pour certains, mais toujours bienveillante, souriante et d’une grande douceur dans l’échange, Harbi nous a souvent encouragés, nous, jeunes historiens, nouant avec certains chercheurs plus jeunes que lui, comme Ali Guenoun puis Nedjib Sidi Moussa, des relations mêlant l’amitié, la camaraderie politique et le travail de recherche.

Mohammed Harbi laisse une œuvre monumentale — entre mémoire, engagement et histoire critique — qui continuera d’inspirer et de nourrir les débats intellectuels. Pour les historiens du temps présent, son décès marque la disparition d’une génération de figures révolutionnaires dont le combat contre la colonisation a été victorieux. Il intervient dans une période bien sombre où l’actualité du colonialisme et les impérialismes (re)naissants nous obligent, plus que jamais, à penser les formes de la lutte que nous devrons mener à notre tour pour les vaincre.

Notes

  1. NDLR. Résistant français, secrétaire de Jean Moulin et historien.
  2. NDLR. Historien algérien, président des Scouts musulmans algériens de 1957 à 1962. Après l’indépendance, il fut brièvement chef de cabinet du ministre de la justice.
  3. Algérie Mémoire Histoire Archives Mohammed Harbi, entretiens et réalisation par Bernard Richard et Robi Morder, 2021. Disponible sur Youtube.
  4. NDLR. Quartier du centre-ville d’Alger.

  1. NDLR. Résistant français, secrétaire de Jean Moulin et historien. ↩︎
  2. NDLR. Historien algérien, président des Scouts musulmans algériens de 1957 à 1962. Après l’indépendance, il fut brièvement chef de cabinet du ministre de la justice.. ↩︎
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