
Hocine Aït Ahmed en Kabylie, Algérie, en 1963, lors d’une tentative de soulèvement contre Ahmed Ben Bella.
les 17 et 18 janvier 2026 à Alger
1. Contexte et problématique générale
Un siècle après la naissance de Hocine Aït Ahmed et dix ans après sa disparition, l’Algérie se trouve de nouveau confrontée à de profondes recompositions politiques, sociales et culturelles. Celles-ci s’inscrivent dans un contexte international et régional caractérisé par des mutations d’une ampleur inédite depuis la fin de la guerre froide, notamment en matière de résurgences de dynamiques impérialistes et néocoloniales portées par les grande puissances. Sur le plan interne, les revendications persistantes d’un véritable État de droit, d’un pluralisme démocratique effectif, de justice sociale et de prospérité économique continuent de structurer l’espace public et d’orienter les attentes citoyennes, dans une société algérienne désormais pleinement insérée dans les circulations, les interdépendances et les contraintes imposées par la mondialisation en réseaux.
Quoique physiquement absent, la figure d’Aït Ahmed occupe toujours une place très singulière dans le paysage socio-politique et mémoriel national. Leader révolutionnaire précoce au sein du PPA-MTLD (Parti du peuple algérien-Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques), artisan de l’Organisation spéciale (OS), acteur de premier plan au moment de la Proclamation du 1er novembre 1954 et premier diplomate de la Révolution algérienne, il fut également l’un des pionniers de l’opposition démocratique : fondateur, dès 1963, du Front des Forces Socialistes (FFS) et l’un des théoriciens algériens les plus influents de la souveraineté populaire, des libertés publiques et de l’État de droit. Sa pensée et ses idées ont trouvé une résonance manifeste durant les principaux mouvements populaires qui ont jalonné l’histoire récente du pays, depuis l’indépendance du 5 juillet 1962 jusqu’au Hirak du 22 février 2019.
La tension entre, d’une part, le rôle d’Aït Ahmed en tant que révolutionnaire et l’un des « pères fondateurs » de l’Algérie indépendante – qualité progressivement reconnue et institutionnalisée par l’État – et, d’autre part, son parcours de dissident irréductible – d’abord face à la dictature du parti unique, ensuite contre les diverses tentations autoritaires intégristes et policières des années 1990 – constitue un enjeu majeur pour la sociologie politique et pour l’historiographie contemporaine. C’est pourquoi ce colloque international, qui lui est consacré, ambitionne de dépasser le simple registre commémoratif pour interroger, à nouveaux frais, la trajectoire de l’homme, la pluralité de ses engagements et la portée durable de son œuvre politique, intellectuelle et morale.
2. Repères de vie et d’œuvre
Né le 20 août 1926 à Aïn El Hammam (ex-Michelet), dans l’actuelle wilaya de Tizi Ouzou, Hocine Aït Ahmed est très tôt façonné par la culture villageoise kabyle, les valeurs paysannes et le refus de la domination coloniale, en dépit de son appartenance à une famille maraboutique aisée. Par sa lignée maternelle, il est en effet descendant de Cheikh Mohand Oulhoucine, célèbre poète populaire et l’un des guides spirituels de la confrérie Rahmaniyya. Il rejoint le PPA en 1942, alors qu’il est encore élève au lycée de Ben Aknoun, à Alger, où il intègre rapidement les instances dirigeantes du mouvement national.
Au lendemain des Massacres du 8 mai 1945, son leadership émerge parmi la jeune garde intellectuelle et radicale du PPA-MTLD, convaincue de la nécessité d’une rupture stratégique avec l’action politique légaliste et d’opter pour la lutte armée contre la colonisation française. Au congrès du parti de 1947, il impulse la création de l’OS, structure paramilitaire clandestine, dont il prend la direction à la fin de la même année. En décembre 1948, il rédige et présente le Rapport de Zeddine, définissant les dimensions politiques, identitaires, financières et diplomatiques de la future Révolution algérienne. Dommage collatéral de la crise dite « berbériste » de 1949, le chef national de l’OS est mis à l’écart par la direction du parti jusqu’à la fin de l’année 1951, période durant laquelle il est sans aucune responsabilité militante.
Tout en profitant de cette parenthèse pour fonder une famille, il poursuit et approfondit sa réflexion politique autour de la révolution, envisagée non pas exclusivement sous l’angle militaire, mais aussi à travers le prisme diplomatique. Sa marginalisation prend fin en 1952 lorsqu’il est envoyé rejoindre la délégation extérieure au Caire, où il jette les bases d’une diplomatie révolutionnaire algérienne. Après la crise interne du PPA-MTLD de 1953, opposant messalistes et centralistes, il soutient l’émergence d’une troisième voie, qui se concrétise début 1954 par la création du Comité révolutionnaire d’unité et d’action (CRUA), avec pour objectif de préparer le déclenchement de la guerre de libération nationale. Celle-ci est engagée le 1er novembre 1954 par le Front de libération nationale (FLN) et l’Armée de libération nationale (ALN), organisations dirigées par le groupe des Neuf historiques, dont Aït Ahmed.
En tant que chef de la diplomatie algérienne naissante, il accélère le processus d’internationalisation de la cause indépendantiste en lui assurant plusieurs exploits historiques : participation aux conférences de Rangoun (1953) et de Bandung (1955) ; obtention de deux victoires déterminantes à l’Organisation des Nations unies (ONU), en l’occurrence l’inscription de la question algérienne à l’ordre du jour de l’Assemblée générale, en septembre 1955, puis l’ouverture d’un bureau de la délégation du FLN à New York, en avril 1956. Arrêté et emprisonné, avec quatre de ses camarades (Ben Bella, Boudiaf, Khider et Lacheraf), à la suite du détournement de leur avion par les services français, le 22 octobre 1956, Aït Ahmed garde néanmoins sa capacité à influer sur les choix stratégiques de la Révolution depuis sa cellule, notamment en soutenant les résolutions du Congrès de la Soummam, en proposant la création du GPRA et en défendant l’option des négociations qui conduiront aux accords d’Évian, qu’il considère comme la voie garantissant l’indépendance et l’intégrité territoriale face aux risques des plans coloniaux de partition.
Dès sa sortie de prison, Aït Ahmed s’élève contre la lutte pour le pouvoir entre les différents clans (Alger-Tlemcen-Tizi Ouzou) et, par la suite, s’oppose frontalement à la confiscation du pouvoir par le tandem Ben Bella-Boumédiène durant l’été 1962. Le 29 septembre 1963, entouré de quelques hauts cadres de la Révolution, il fonde le Front des Forces Socialistes (FFS), se réclamant des principes du 1er Novembre 1954 et de la plateforme de la Soummam du 20 août 1956. Entre septembre 1963 et juin 1965, le FFS mène une résistance à la fois politique et militaire contre le pouvoir central, une période particulièrement douloureuse pour le fondateur car plus de 400 militants de son parti sont tués lors d’affrontements avec l’armée régulière et subissant lui-même répression, arrestation et condamnation à mort commuée.
Aït Ahmed s’évade de prison en 1966 et part en exil. Installé en Suisse, il ouvre une nouvelle phase dans sa longue vie de militant politique et d’intellectuel révolté, engagé en faveur de la défense des droits humains et de la démocratie, en Algérie comme dans l’ensemble du monde postcolonial. Dans cet esprit, il reprend ses études et obtient une licence de droit à l’Université de Lausanne et un doctorat à l’Université de Nancy (France) portant sur « Les droits de l’homme dans la charte et la pratique de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) » (1975). Parallèlement, il demeure le principal animateur de l’opposition algérienne en multipliant les initiatives pour fédérer ses diverses composantes, tout en dénonçant les dérives autoritaires du parti unique.
Il intervient, par la parole et par l’action, dans de nombreux moments clés vécus par l’Algérie avant et après l’ère multipartite. Il joue ainsi un rôle essentiel, direct ou indirect, dans : le Printemps berbère du 20 avril 1980, mené en grande partie par les cadres du FFS clandestin ; la Conférence de Londres du 16 décembre 1985, préparée par son bras droit Me Ali Mécili, assassiné le 7 avril 1987 par la sécurité militaire ; les Événements du 5 octobre 1988, séquence au cours de laquelle il prend le parti des jeunes manifestants et appelle les autorités à renoncer à la répression ; les mobilisations contre l’arrêt du processus électoral du 11 janvier 1992, qu’il qualifie de « coup d’État » ; la Conférence de Sant’Egidio (Contrat de Rome) du 13 janvier 1995, initiative de sortie de crise pacifique qui a réuni le leader du FFS et les responsables d’autres organisations politiques et citoyennes algériennes ; etc.
Décédé le 23 décembre 2015, Hocine Aït Ahmed est inhumé, conformément à son souhait testamentaire, dans son village natal d’Aït Ahmed (Aït Yahia), le 1er janvier 2016, accompagné par un cortège populaire de près d’un million de personnes. Cette immense affluence témoigne de l’ampleur de la reconnaissance que lui accorde une large partie du peuple algérien, sensible à ses héritages politiques et intellectuels voire littéraires. Tout au long de soixante-dix années d’engagement, il a en effet produit des dizaines de rapports, de mémorandums et d’articles. De même, il est l’auteur de livres à grand succès : La Guerre et l’après-guerre (Éditions de Minuit, 1964) ; L’Afro-fascisme (L’Harmattan, 1980) ; Mémoires d’un combattant. L’esprit d’indépendance, 1942-1952 (Messinger, 1983) ; L’Affaire Mécili (La Découverte, 1989). Beaucoup sont ceux qui espèrent encore la publication, à titre posthume, de ses textes inédits par la Fondation Hocine Aït Ahmed.
3. Objectifs scientifiques du colloque
Ce colloque international s’inscrira dans un cadre d’un débat et d’échanges académiques et scientifiques visant à explorer les différentes dimensions et facettes de l’œuvre de Hocine Aït Ahmed :
• Revisiter de manière critique son parcours : en articulant biographie politique, histoire des institutions, sociologie des mouvements sociaux et analyse des idées doctrinales ;
• Interroger la cohérence, la continuité et les inflexions de ses positions : depuis la clandestinité de l’OS jusqu’aux propositions de transition démocratique des années 1990-2000 ;
• Analyser la construction de sa figure : dans les mémoires militantes, les récits politiques, les médias, la recherche académique et les politiques de reconnaissance institutionnelle ;
• Mettre en lumière la portée internationale de son action diplomatique et intellectuelle : dans les espaces afro-asiatique, maghrébin, européen et onusien ;
• Discuter l’actualité de sa pensée : luttes contemporaines en Algérie et à travers le monde ailleurs (souveraineté populaire, pluralisme, droits humains, question des identités, gestion des conflits et des réconciliations, auto-détermination des peuples, etc.).
Dans ce sillage, quelques questions transversales guideront les échanges :
– Que nous apprend la trajectoire de Hocine Aït Ahmed sur les tensions entre révolution, État, armée et démocratie dans l’Algérie contemporaine ?
– Comment penser ensemble son rôle d’acteur de la lutte de libération et celui d’opposant face aux régimes issus de cette même lutte ?
– De quelles manières ses idées sur l’identité algérienne, la question berbère, le pluralisme linguistique et culturel résonnent-elles avec les débats actuels ?
– Comment ses positions sur la violence politique, la guerre civile, la réconciliation, l’État de droit et les droits de l’Homme peuvent-elles éclairer les trajectoires post-autoritaires et les mouvements populaires récents, notamment le Hirak ?
4. Cadre de l’organisation et publication des actes
Ce colloque s’adresse à un public diversifié d’universitaires (chercheurs, enseignants et étudiants) et au grand public. Les travaux du colloque se dérouleront en plusieurs langues (arabe, tamazight, français et anglais), avec un dispositif de traduction simultanée. Une publication collective est envisagée à l’issue du colloque, sous forme d’un ouvrage collectif réunissant toutes les communications présentées et une sélection des discussions ayant marqué les différentes sessions. »